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Les religions et le mysticisme

Les milliards de formes qui composent l'Univers sont les


images réfractées d'un certain nombre de sources lumineuses
disséminées dans son sein. Ces sources sont les membres, les
organes, les facultés. Les puissances du Verbe. Et chaque religion,
avec sa théologie, sa liturgie et sa hiérarchie, est l'image
vivante de l'un des aspects de ce Verbe central. Les religions ne
possèdent donc pas toutes une égale valeur; mais, quoique pouvant
toutes conduire l'homme à l'éternel salut, puisque toutes
commandent en premier l'amour du prochain, il en est de plus
complètes, de plus actives, de plus vraies les unes que les autres.

Cependant un trait commun les relie, caractère fatidique sans


quoi elles ne seraient plus des religions: c'est le formalisme.
C'est à lui qu'elles doivent leur solidité d'existence, mais aussi
c'est lui qui borne leurs développements spirituels. Par les rites,
les religions reçoivent la force de résister aux torrents des
siècles et des mouvements sociaux; par les rites, l'immense
majorité des fidèles soutiennent la faiblesse de leur volonté; par
les rites, les hiérarchies invisibles, intermédiaires entre les
dévots et leur dieu, reçoivent une nourriture supplémentaire.

Mais aussi, par les rites, les dirigeants ecclésiastiques


dévient parfois vers des buts temporels illusoires, les fidèles
oublient souvent Dieu pour les intermédiaires, et ceux-ci peuvent
également faillir à la stricte obéissance. Ainsi, en tout il y a du
mal et du bien.

On peut donc dire que le mysticisme vrai est à l'origine des


religions et qu'il se retrouve à leur fin; mais, au cours de leur
existence, il subit, du fait des incompréhensions ou des trahisons
humaines, des éclipses plus ou moins longues et plus ou moins
profondes. Pour le retrouver, il faut revenir en arrière et, après
s'être tout à fait débarrassé des opinions acquises et des
préjugés, scruter d'un esprit libre et simple les paroles du
fondateur lui-même de la religion que l'on étudie.

Tel est le travail auquel je prends la hardiesse de vous


convier. Vous êtes tous capables de l'entreprendre. En effet,
revenir en arrière, c'est remonter vers une source, c'est creuser
dans la profondeur. Remontez donc vers la source très profonde et
très cachée, au fond de votre coeur, d'où tombe goutte à goutte
l'eau des fontaines éternelles. Le formalisme existe aussi en vous;
débarrassez-vous-en; devenez simples; mais ne défrichez que si vous
sentez la force de tenir la pioche jusqu'au bout. Sinon gardez la
voie commune. Car les rites sont des êtres vivants qui ont
aggloméré des colonies d'êtres vivants dans votre invisible
personnel comme dans l'invisible collectif de votre religion; ce
sont des factionnaires; ils obéissent à leur consigne; ils servent
qui les sert et ignorent qui les nie.
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Les habitants de ce monde occulte fournissent des appuis aux


fidèles moyennant quelque offrande, je veux dire quelque effort
matériel, que le désir du dévot transmue en fluidique; ainsi des
abstinences, des veilles, des indulgences, des pèlerinages.

En plus de ces agents on trouve, dans l'eggrégore religieux,


les esprits des défunts, toutes sortes d'êtres, infra-humains et
supra-humains, autres que les anges et les diables proprement dits.
Ce sont eux qui transmettent les prières, les litanies, les
cérémonies, les disciplines, les jeûnes, les chants, les lumières,
les travaux de science et de philosophie, les efforts d'art, toutes
choses en un mot constituant le corps physique de la religion. Ce
sont eux qui rapportent en retour les exaucements, les
bénédictions, les guérisons, les illuminations.

Toutes ces auras, tous ces courants fluidiques sont des


substances créées, naturelles, bien qu'inconnues; la foi, la
sainteté -- substances divines --, le fanatisme, la tyrannie --
substances infernales -- les dirigent. Dans cet orbe de fluides
moyens ou médiateurs, la loi du choc en retour règne; la réaction
s'y produit, égale et de sens contraire à l'action. Un enfer s'y
creuse toujours aux antipodes d'un paradis.

Mais la Paternelle Bonté ne ferme cependant point Ses bras à


celui qui ne peut se résoudre aux chemins de l'Église, nivelés,
entourés de barrières, parsemés de gardiens. Les libertaires
peuvent tout de même se sauver; le dernier des sauvages peut
parvenir à la vie éternelle, puisque se sauver, c'est accomplir la
volonté du Père et que cet accomplissement consiste à aimer son
prochain.

Toutefois, l'impatience d'un joug quelconque est si vive en


nous qu'il faut spécifier ici avec force l'obligation impérieuse
pour celui qui rejette la religion extérieure de se soumettre
d'autant plus rigoureusement à l'observance littérale de
l'Évangile. Sous prétexte d'avancer plus vite en s'allégeant des
formes accessoires, il ne faut pas jeter à terre le fardeau des
commandements essentiels.

Le sentier du mystique libre est direct; il coupe droit au


flanc escarpé de la montagne. Le sol y est raboteux, les pentes
abruptes et les ouragans terribles, mais l'air est plus pur, les
parfums plus agrestes et plus pénétrants, les horizons plus beaux
et la lumière éclatante. On n'y rencontre que peu de monde, des
pauvres gens bien simples, des bergers, des laboureurs, quelque
soldat en reconnaissance. Quoi qu'il en soit, je n'oserais jamais
conseiller de prendre la coursière; ceux qui sont assez forts pour
s'y engager se décident tout seuls. Il y a le vertige, les terreurs
nocturnes, les éboulements, des voleurs parfois, des fauves aussi.
C'est là votre route, vous violents, par où vous montez à l'assaut
de la divine citadelle. Route inconnue, route glorieuse, route des
solitudes et des solitaires, route des messagers de Lumière, des
porteurs d'éternité, des martyrs de l'Idéal, puissions-nous un jour
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te gravir dans cette détresse propice, dans cette agonie physique


et mentale où brille solitaire la grande torche de l'Amour !

Sans doute ceux-là seuls en affrontent l'escalade, les


tempêtes et les aventures, qui ont longuement et patiemment obéi à
de minutieuses pratiques. L'homme ne se libère qu'en portant ses
chaînes et non en les rejetant, en payant ses dettes et non en les
niant.

LA PRIERE

...Dans les églises, on profite de l'orientation du milieu


fluidique, de l'entraînement collectif, des artifices sensibles,
comme la pénombre, la lumière féerique des vitraux, l'élan que nous
versent les musiques, l'atmosphère souvent séculaire que les
générations précédentes ont peuplée de soupirs et d'actions de
grâces. Tout cela, c'est une grande force; il n'est pas défendu
d'en profiter.

Si vous priez mieux à l'église, allez à l'église. Si la Nature


vous aide, priez dans le calme et la beauté de la campagne. Si
votre refus d'aller à l'église scandalise quelqu'un, sacrifiez vos
aises et faites comme tout le monde...

...Croyez-vous à la vertu des lieux consacrés, des formules


liturgiques, des rites, êtes-vous foncièrement attachés à un culte,
faites ce que vous croyez bien. Vos prières n'arriveront au Ciel
qu'après avoir traversé les corps collectifs spirituels auxquels
vous vous êtes liés, mais elles arriveront, au bout du compte. Il
est difficile et rare de recevoir l'influence divine directe et on
ne parvient à cette union immédiate qu'après s'être longtemps servi
de tous les aides cérémoniels. Pour que les observances ... nous
deviennent inutiles, il faut les avoir usées. Et d'ailleurs, toutes
ces forces auxiliaires ne valent que si la sincérité ardente du
coeur les vitalise; l'éternel n'est accessible qu'à l'éternel. Peu
à peu, le Ciel nous débarrasse de ces impedimenta; en face du
sivaïsme, du brahmanisme, voyez comme le catholicisme est déjà
simple; celui qui a entrevu la pauvreté spirituelle peut encore
simplifier; mais il faut pour cela travailler dix fois plus que le
commun des mortels.

...Ainsi on n'arrive au mysticisme que par la pratique de la


charité, de la résignation, de la confiance en Dieu, de l'humilité.
Une telle méthode est trop simple au goût de la foule; à vrai dire,
elle est très dure. Les yeux qui peuvent fixer le soleil sont
rares. La masse ne peut comprendre et employer que la religion
extérieure et cérémonielle. Certains, qui se croient plus
intelligents, s'efforcent de conquérir l'ésotérisme. Le Père
regarde avec le même sourire les efforts de tous Ses enfants. A
tous, à ceux-là mêmes qui Lui tournent le dos, Il dispense une
lumière proportionnée à la faiblesse de leurs organes, une
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nourriture assimilable, un travail qu'ils puissent à peu près mener


à bien.

C'est cette adaptation ininterrompue de la Vérité essentielle


à notre intelligence, cette réponse sans cesse renouvelée à nos
questions, qui constitue la descente silencieuse et très occulte de
l'Esprit Saint sur la terre.

...Deux sources laissent couler sur terre l'eau de la Vérité


divine: l'Évangile et la Conscience. Si elles ne nous désaltèrent
pas comme nous l'espérions, c'est que notre moi de ténèbres... les
corrompt par son seul contact. Notre conscience a donc besoin de
réconfort, et le Ciel a voulu que rien d'important ne soit faussé
dans le seul témoignage qui nous reste de Son Ange Jésus: dans
l'Évangile...

...Perdues dans la foule des simples curieux, des amateurs


d'arcanes, des ambitieux de sociétés secrètes, des orgueilleux
d'adeptat, des âmes plus nobles se trouvent qui, après un détour
dans la science extérieure ou dans l'ésotérisme, reviennent enfin
à l'air vivifiant et au soleil sain du Royaume de Dieu. Dans cette
confusion de chercheurs, le signe auquel on reconnait les vrais,
c'est la foi en Jésus-Christ. Quels que soient les écarts de ceux
qui se sont groupés à l'ombre de la croix, ils viennent toujours à
résipiscence...

... Le Ciel veille toujours sur les coeurs sincères...

... La charité la moins coûteuse, pourvu qu'elle soit oublieuse


d'elle-même, allume une clarté en nous.
(Les Forces Mystiques)

Le beau langage est inutile pour parler à Dieu. Il y a de par


le monde beaucoup plus de païens qu'on ne le croit (Matthieu VI,
7). Je ne veux pas dire que le brahmanisme ou l'islamisme ou le
catholicisme fassent mal en ordonnant des milliers d'invocations à
leurs fidèles; mais ils ne les mènent pas directement vers le
Centre. Il y a en l'homme deux parties: le coeur spirituel où
brille la lumière divine et le reste où brillent des lumières
naturelles. Quoi que fasse ce reste, si le coeur n'y coopère pas,
ces énergies extérieures n'atteignent pas Dieu; et si le coeur
agit, il n'est pas besoin du reste. Quand un dévot récite pendant
une heure, il est presque impossible qu'il pense tout le temps à ce
qu'il dit; ses paroles vont dans le plan invisible des sons, et y
évertuent certaines ondes qui sont capables de produire des effets
sur la matière psychique ou même physique; mais le Ciel n'a pas été
atteint. Et si le dévot est un prodige de volonté et qu'il a pensé
pendant toute l'heure, sans défaillance, à ce qu'il demandait, il
a perdu cinquante-cinq minutes à refaire ce qu'il lui aurait suffi
de cinq minutes pour mener à bien.
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Les mêmes remarques s'appliquent exactement à tous les rites:


depuis les gestes liturgiques auxquels nous sommes habitués dès
l'enfance jusqu'aux déterminations astrologiques, jusqu'aux
observances innombrables qu'on suit encore aujourd'hui dans l'Inde
et en Chine. Tout cela, ce sont des supports à la faiblesse ou des
excitants à la tiédeur; ils sont utiles; mais ce ne sont que des
auxiliaires. Ne leur donnons pas le rôle essentiel...

...Il suffit d'avoir confiance en notre Jésus-Christ. Les


efforts méditatifs et volontaires servent mal à porter nos demandes
aux pieds de Dieu; les actes bons et la purification du coeur sont
les vrais véhicules.
(Le Sermon sur la Montagne)

...Le formalisme et le culte, comme le savoir, perdent toute


valeur s'ils ne sont vivifiés par l'épuration du sentiment. C'est
de sentiment que dérive la valeur éternelle de l'acte, de la parole
et de l'idée. C'est lui qui, selon la mesure d'altruisme qu'il
recèle, ravale ou exalte les oeuvres héroïques et les vulgaires,
les préoccupations mesquines et les sublimes. C'est pourquoi
l'homme qui, refusant tout secours et toute dépendance d'église,
s'en tiendrait à la simple pratique de la religion intérieure,
pourrait avec certitude espérer la présence divine.

Car, dans ce domaine, comme partout, la diplomatie ne sert de


rien. Il faut se donner un égrégore, ou rester seul. Choisir, dans
tel système d'observances, celles qui nous conviennent n'aboutit
qu'à une perte de forces, et oblige à revenir sur nos pas...

...les religions présentent des avantages et des inconvénients.


Elles offrent des secours nombreux à la volonté, à l'intelligence
et à la sensibilité...

...Le danger lointain des formes religieuses est de distraire de


Dieu, au profit de l'un de Ses aspects: mais les seuls qui puissent
craindre ceci sont de bien rares êtres d'élite. Il y a un danger
plus proche et plus pressant que voici: à force de se tendre pour
accomplir les cérémonies et les canons extérieurs, on en arrive à
leur accorder de plus en plus d'importance; des docteurs s'élèvent
pour proclamer la puissance du rite à produire la vertu qu'il
symbolise; peu à peu le signe prend la place de la réalité, et la
religion tout entière finit par s'embourber dans la superstition.
Tel a été le sort du brahmanisme, du taoïsme, du judaïsme; et
le catholicisme a bien failli le subir aussi. Il ne faut pas
s'effrayer de ce caractère provisoire que tout revêt dans la
Nature...

...L'ange porteur de Lumière sait le sort qui l'attend dès


qu'il touche l'atmosphère seconde d'ici-bas. Toutes ces
obscurations, tous ces démembrements sont prévus; l'Esprit S'en
sert pour pénétrer dans les recoins les plus sombres des
Ténèbres,...
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Les Illusions de la Piété

N'importe qui peut, s'il se nourrit très sobrement et s'il


passe de longues heures immobile et l'esprit tendu, obtenir des
visions, des auditions ou d'autres sensations extra-corporelles, je
veux dire dont l'origine ne sera pas du monde physique. Mais ce qui
n'est pas matériel n'est pas nécessairement divin. Entre la matière
terrestre et l'esprit pur il y a des milliers de matières
inconnues, de créatures et de mondes, sans compter notre
imagination, qui peuvent faire naître toutes sortes d'images et de
contacts sur notre système nerveux. Méfiez-vous de ces gens qui se
croient les interprètes de Dieu; presque toujours c'est eux qui se
parlent à eux-mêmes. Méfiez-vous des visionnaires: les visions ne
peuvent être utiles que dans des cas extrêmement rares; les songes
vrais, ceux que notre esprit ne déforme pas, sont aussi rares.
Attacher de l'importance à une formule de prière, c'est une
erreur,...

... Attacher une importance au lieu, à l'heure, à l'attitude,


aux gestes de nos prières, c'est une erreur... Sans doute, en
certains lieux dynamisés par des foules, à certaines heures où
passent des ondes favorables, la prière semble s'élever facilement;
mais ceci est une impression externe. Le Ciel est partout,
indépendant des heures et des lieux, des formules et des rites. Ces
choses-ci aident, sans doute; mais prenons garde qu'elles ne
finissent par nous cacher les réalités spirituelles. La prière est
uniquement un entretien du coeur avec les Personnes divines; et,
pour nous faire entendre d'Elles, il nous faut uniquement une
conduite conforme à leur Loi. Rien d'autre.

Tout ceci, rassurez-vous, est dans la ligne la plus stricte de


l'orthodoxie catholique. Je pourrais même citer des saints qui
condamnèrent l'usage des médailles, l'assistance aux pèlerinages et
aux fêtes religieuses, comme contraires à la vie intérieure...
...Quand nous nous tournons vers Dieu, sachons donc bien qu'Il
est infiniment au-dessus de toute forme et inaccessible à tout
artifice de dévotion, de psychologie ou de science plus ou moins
secrète. Celui-là seul qui est vide de tout le Crée, l'Incréé se
versera en lui.
(Le Royaume de Dieu)

...Le travail, quel qu'il soit, est donc le préparateur de la


prière; il est même, avec le bon exemple, la seule prière réelle et
fructueuse pour l'immense majorité des hommes. Car, ne vous y
trompez pas, ceux qu'on appelle les contemplatifs ne sont pas des
exemples à suivre; ils constituent des exceptions. Le Christ ne
parle nulle part de quiétude, d'extase, de mariage spirituel; tout
cela, ce sont des enjolivements humains, dirais-je, si je ne
craignais de vous scandaliser. Le devoir de l'homme est d'abord de
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vivre, d'agir, d'oeuvrer; s'il lui reste du temps, il peut se


livrer à telle étude, à tel art qui lui plaît; il en a la liberté.
Il peut aussi continuer son devoir et le dépasser: ce sera là le
vrai mysticisme...

...Prenez garde qui vous priez, si c'est le Père vivant, ou si


c'est un séraphin de l'Intelligence, un archange de la Beauté,
peut-être un dieu de l'Égoïsme spirituel. Comprenez que l'Absolu ne
descendra en vous que si le Relatif en est sorti. Laissez donc les
intermédiaires, si grands soient-ils; ce ne sont jamais que des
créatures; ils ne peuvent que prêter, mais non pas donner. Et puis,
que savons-nous des êtres invisibles ? Quelle certitude avons-nous
qu'ils sont bien réellement dans la vraie Lumière ? Si l'on
s'adresse au Ciel, Ses enfants et Ses anges recevront de Lui
l'ordre de nous secourir sans qu'il y ait besoin de les connaître,
ni de les appeler.
(Le Sermon sur la Montagne)

...L'homme, accablé par l'énorme Nature, poussé par des


passions impérieuses, accumule de ces maladresses que la notion du
Bien lui révèle comme des péchés. Ayant irrité son Dieu ou ses
dieux, il tâche de les fléchir ou il implore leur aide toute-
puissante. Se butant aux murs du monde invisible, il y cherche des
lézardes qu'il puisse agrandir, il tente de séduire les gardiens
des portes mystérieuses, il essaie d'escalader ou de fracturer.
Naturellement l'égoïsme, sous la forme d'instinct de la
conservation, l'inspire et aussi l'aveugle. Il s'imagine attendrir
son Dieu en lui offrant quelque chose, il saisit quelque créature
plus faible et la pousse devant lui, comme un bouclier, il la fait
souffrir à sa place, non seulement en tuant son corps, mais en
jetant sur son âme hagarde les vampires infernaux que ses fautes
attiraient sur lui-même. Tel est, à mon sens, le caractère
essentiellement mauvais du sacrifice antique. Fondé sur un calcul
mesquin: j'offre un petit objet dans l'espérance de recevoir un
joyau; opérant sur ce qui est plus faible, par la contrainte et la
violence, avec l'espoir de rendre accommodant ce qui est plus fort;
supprimant de la vie corporelle, maléficiant de la vie immortelle;
réduisant le Seigneur à l'image de l'humaine lâcheté; sophistiquant
la religion vraie, qui est un entretien d'esprit d'homme à Esprit
de Dieu, en l'enchaînant dans des rites et des formules; et, du
même coup, chargeant des plus lourdes chaînes ses aveugles
partisans, le sacrifice antique me représente la caricature
invertie du véritable sacrifice, du sacrifice unique et innombrable
que célèbrent les êtres éternels devant le trône de Dieu, et que
nous nommons la Création.

Dans cette gloire perpétuelle, aucun coupable, aucun bourreau,


aucun calcul, aucune contrainte, aucune larme, aucune formalité.
L'assistant, le prêtre, la victime, l'autel, la prière et le Dieu
agissent par l'enthousiasme innocent et libre de l'Amour. La
crainte ne paraît pas, mais seules la joie, la lumière et la paix.
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Nous nous croyons aujourd'hui bien affranchis de certains

préjugés auxquels obéissait l'homme antique. Nous n'acceptons plus


la vieille théorie des mondes invisibles, ni la grande idée de
Dieu. Nous ne voulons nous en tenir qu'au dehors, nous voulons
ignorer le dedans, l'au delà et l'en-deçà. Nous avons répandu sur
tous les modes de l'action et de la pensée la même erreur que les
Anciens professaient sur l'ordre religieux. Nous tenons les signes
pour les seules réalités et, quant à la vraie Réalité, nous la
nions...

..Nous devrions, plus sages que le vieil Hébreu ou que le


vieil Asiatique, nous devrions nous apercevoir que tout ce qui fait
notre orgueil de gens du XXe siècle, notre industrie, notre
richesse, nos arts, notre confort, notre philanthropie, notre
science énorme, tout, tout cela, ce n'est que symboles, signes,
apparences et contenants. Nous devrions comprendre que tout cela
n'est que l'ombre renversée d'une Présence formidable, mais
méconnue, dédaignée, caricaturée. Nous devrions apercevoir l'astre,
par delà les nuages magnifiques mais fugaces; la cime, derrière les
brouillards, l'Etre, au dedans des existences. Nous devrions nous
éprendre d'Absolu.

Alors, nous pourrions mettre un peu d'Absolu dans ce décevant


Relatif au milieu des reflets duquel nous nous agitons; nous
pourrions nous essayer à ce magnifique grand'oeuvre dont, seul au
monde, l'homme est capable.

Ne nous laissons pas séduire par le charme nuageux de l'un de


ces Christ « naturalisés » que l'ironique Asie présente à la
crédulité de nos intellectuels, comme une vieille nourrice agite la
poupée de chiffons pour faire taire un marmot criard. Le seul
Christ possible est l'incompréhensible Christ des chrétiens. Si
l'on s'éprend d'un dieu normal, logique et qui ne soit que
l'agrandissement d'un héros, on en vient vite à ne plus avoir de
dieu du tout. Le seul Dieu qui satisfasse notre inextinguible soif
d'Infini, c'est Celui-là qui nous dépasse infiniment: c'est Jésus.
Mais à quoi bon faire l'apologiste ? Jésus est le Maître: Il laisse
rêver les sages et s'agiter les puissants: Il les laisse faire
leurs expériences, jusqu'à la fatigue et jusqu'au dégoût. C'est
alors qu'Il les attend. C'est alors que ces pauvres étourdis, enfin
débarrassés de leurs prestigieuses et vaines magnificences, verront
luire, comme la douceur de la plus belle aurore, le regard fort et
tendre de ce Jésus -- leur Maître et leur Ami -- contre lequel ils
dressèrent si longtemps leurs petites prérogatives, leurs naïfs
systèmes et leurs puérils mépris. La victoire, disent les
stratèges, appartient à l'armée qui tient un quart d'heure de plus.
Le Christ l'aura toujours, ce quart d'heure, puisque c'est Lui qui
organise le Temps, puisqu'Il ne S'offense jamais, ni ne S'irrite,
ni même ne S'impatiente .
(Le Sacrifice)
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Prier n'exige, en somme, qu'une seule condition, mais


essentielle: c'est que notre voix monte jusqu'à Dieu. Je ne parle
pas par métaphore; vous entendez bien qu'il s'agit de tout autre
chose que de méditation, ou d'auto-suggestion, ou de concentration

volontaire. La prière est un cri d'appel et rien d'autre. Le tout,


c'est de se faire entendre. Les formules, les attitudes, les
heures, les lieux, ce sont des choses de second ou de troisième
plan, car toujours et partout, que nous le voulions ou non, nous
sommes sous le regard de Dieu.

Pour nous faire entendre, notre coeur doit parler la langue du


Ciel, et ce langage, c'est la charité; notre personne doit prendre
conscience de son néant, et ce vide intérieur où l'infini se
précipite à flots, c'est l'humilité. Ainsi, croire ne suffit pas;
croire en Dieu et ne pas Lui obéir, voilà comment font trop de
chrétiens; je préfère ceux qui prétendent ne pas croire et qui
obéissent à la loi divine. Ce n'est pas la foi qui engendre la
charité, c'est la charité qui engendre la foi; la foi n'est pas une
opinion du cerveau, c'est une conviction du coeur. Avoir foi en
quelqu'un, ce n'est pas croire que cette personne existe; c'est
avoir confiance en elle, et lui vouer toute fidélité...

...Vivre, c'est sortir de soi. Par la charité vous sortez hors de


vous-mêmes, vers le monde en détresse; par la prière vous sortez en
dedans de vous-mêmes, vers le Père très bon qui aime vos efforts.

La prière sans la charité préalable ne peut rien; tandis que


la charité sans la foi émeut tout de même le Ciel. Souvenez-vous
des admirables histoires de l'Enfant prodigue et du bon Samaritain;
et, si vous rencontrez dans les grandes agglomérations populeuses
quelqu'un de ces êtres auxquels on n'a pas su faire comprendre le
Christ, mais qui cependant souffrent au spectacle des misères
prolétariennes, qui donnent aux camarades leur travail, leur table,
leur mansarde et leur fraternelle amitié, vous comprendrez comment
ces grands coeurs, bien qu'ils se refusent à toute conception
religieuse, sont près de Dieu, bien plus près que tels dévots à
l'âme sèche qui pressurent leurs employés ou qui jettent
impitoyablement à la rue leur servante fautive. Sans la charité,
point de religion vivante; cet axiome évident, nous voulons le
dresser assez haut pour que tous l'aperçoivent.

...Parlez avec Dieu en sincérité parfaite, en confiance totale,


puisqu'Il voit tout et qu'Il peut tout. Cela suffit pour rendre
notre prière puissante; tout le reste, formules, liturgies,
attitudes, heures, lieu; choisis, ce sont des étais pour nos
doutes, des garde-fous pour nos inattentions.

A m'entendre simplifier ainsi nos rapports avec Dieu, vous me


croirez peut-être novateur. Détrompez-vous. Aujourd'hui on donne
quelquefois trop d'importance aux formes religieuses; les formes
sont utiles certes; mais remontez aux sources du Christianisme,
consultez les saints et les docteurs, scrutez l'Évangile, et vous
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vous persuaderez que je ne vous annonce là rien que de traditionnel


et de vénérable.

...La religion, vous le voyez, à la pratique de laquelle je


vous invite n'est pas une dévotion doucereuse, mais un sentiment
net et fort d'une présence du Christ et d'une collaboration avec
Lui. Cette religion-là est toute énergie, réalisme, équilibre et

joie robuste. C'est la religion du devoir, non plus par force mais
par libre choix. Cette attitude intérieure seule peut vous donner
la force de tout surmonter et la patience de tout subir; c'est à
l'acquérir qu'il faut que vous éduquiez ceux de vos frères qui ne
la conçoivent pas encore;
(Mystique Chrétienne)

Je veux vous emmener plus loin que les paysages connus du


salut personnel. Ouvrez vos yeux à un jour nouveau, respirez une
atmosphère plus pure: je veux vous inviter à l'inquiétude du salut
d'autrui:... parce que c'est se tenir au plus près de notre Maître
que de se fatiguer pour des indifférents, de se dévouer pour des
ingrats, de prier pour des êtres qui ne sauront pas qu'on s'occupe
d'eux et qui, même si on le leur disait, se refuseraient à le
croire.
(Le Couronnement de L'Oeuvre)

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