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H F I A S C O D E L A P R I VAT I S AT I O N D E L’ É C O L E E N S U È D E – pages 18 et 19

SAUMON,
DU METS DE LUXE
AU FLÉAU
ÉCOLOGIQUE
A S TR ID 5 4
Pages 14 et 15.

5,40 € - Mensuel - 28 pages N° 774 - 65 e année. Septembre 2018

ESPIONNAGE ET INTIMIDATIONS DIX ANS APRÈS LA CRISE FINANCIÈRE

Lobby israélien, Libéraux contre populistes,


le documentaire un clivage trompeur
interdit
Une enquête menée par la chaîne qatarie Al-Jazira Les réponses apportées à la crise de 2008
dévoile les méthodes des groupes de pression américains ont déstabilisé l’ordre politique et géo-
favorables à Israël. Mais, soucieux de ne pas s’aliéner politique. Longtemps perçues comme la
ces organisations dans son contentieux avec l’Arabie forme ultime de gouvernement, les
saoudite, le Qatar a gelé la diffusion du reportage. démocraties libérales sont sur la défensive.
Face aux « élites » urbaines, les droites

À
PAR ALAIN GRESH *
nationalistes mènent une contre-révolution
culturelle sur le terrain de l’immigration
L’ÉCRAN, il a tout du parfait gen- gagne la confiance de ses interlocuteurs,
tleman. Malgré sa dégaine d’étudiant, qui lui parlent à cœur ouvert, laissant au et des valeurs traditionnelles. Mais elles
© BONNIE SEVERIEN - BONNIESEVERIEN.NL

James Anthony Kleinfeld, jeune Britan- vestiaire la langue de bois et les «élé- poursuivent le même projet économique que
nique juif bien sous tous rapports, ments de langage» convenus. Et leurs leurs rivales. La médiatisation à outrance
diplômé de la prestigieuse université confidences sont explosives.
d’Oxford, parlant six langues, dont le
de ce clivage vise à contraindre les popula-
néerlandais et le yiddish, s’orientant sans Comment influence-t-on le Congrès? tions à choisir l’un de ces deux maux.
difficulté dans les arcanes des conflits «Les membres du Congrès ne font rien
au Proche-Orient, trouverait facilement si on ne fait pas pression sur eux, et la
sa place dans les bureaux d’un ministère seule manière, c’est l’argent.» Comment
des affaires étrangères occidental ou d’un combat-on les militants favorables aux PAR SERGE HALIMI
think tank renommé. Pour l’heure, il a droits des Palestiniens sur les campus ET PIERRE RIMBERT
d’autres desseins : s’investir dans les universitaires? «Avec les anti-Israéliens, BONNIE SEVERIEN. – «New Illusions Small»

B
(Nouvelles illusions), 2014
organisations américaines favorables à le plus efficace est de faire des recherches
Israël. Il est recruté par The Israel Project sur eux, que vous mettez en ligne sur un
(TIP), qui s’occupe de soigner l’image site Web anonyme et que vous diffusez UDAPEST, 23 mai 2018. Veste som- Goldman Sachs, dont les activités poli- à ce que promettait Mao Zedong, le vent
d’Israël dans les médias. Accueilli à bras par des annonces ciblées sur Facebook.» bre un peu ample et chemise violette tiques sont financées par des fonds spé- d’est ne l’emporte pas encore sur le vent
ouverts du fait de ses compétences, il Avec une candeur d’autant plus grande ouverte sur un tee-shirt, M. Stephen culatifs. Est-ce que l’homme de la rue a d’ouest, la recomposition géopolitique
côtoie durant cinq mois le gratin des res- qu’ils croient s’épancher auprès d’un ami, Bannon se plante devant un parterre été renfloué, lui ? » Un tel « socialisme a commencé : près de trente ans après la
ponsables d’associations engagées dans la les interlocuteurs de Kleinfeld admet- d’intellectuels et de notables hongrois. pour les riches » aurait provoqué en chute du mur de Berlin, le capitalisme
défense inconditionnelle d’Israël, notam- tent qu’ils se livrent à des opérations « La mèche qui a embrasé la révolution plusieurs points du globe une « vraie d’État chinois étend son influence ;
ment du puissant lobby pro-israélien aux d’espionnage de citoyens américains, Trump a été allumée le 15 septem- révolte populiste. En 2010, Viktor Orbán appuyée sur la prospérité d’une classe
États-Unis, l’American Israel Public avec l’aide du ministère des affaires stra- bre 2008 à 9 heures, quand la banque est revenu au pouvoir en Hongrie » ; moyenne en ascension, l’« économie
Affairs Committee (Aipac) (1). Il fraie tégiques israélien. Lehman Brothers a été contrainte à la il fut « Trump avant Trump ». socialiste de marché » lie son avenir à la
avec eux dans les cocktails, congrès, faillite. » L’ancien stratège de la Maison mondialisation continue des échanges,
conventions, stages de formation pour (Lire la suite pages 6 et 7.) Blanche ne l’ignore pas : ici, la crise a Une décennie après la tempête finan- laquelle désosse l’industrie manufactu-
militants, se liant avec les uns et les été particulièrement violente. « Les élites cière, l’effondrement économique mon- rière de la plupart des pays occidentaux.
autres. Avenant, chaleureux, efficace, il se sont renflouées elles-mêmes. Elles ont dial et la crise de la dette publique en Dont celle des États-Unis, que le prési-
(1) Lire Serge Halimi, « Le poids du lobby pro-
israélien aux États-Unis », Le Monde diplomatique, entièrement socialisé le risque, enchaîne Europe ont disparu des terminaux Bloom- dent Donald Trump a promis dès son
* Directeur du journal en ligne Orient XXI. août 1989. cet ancien vice-président de la banque berg où scintillent les courbes vitales du premier discours officiel de sauver du
capitalisme. Mais leur onde de choc a « carnage ».
amplifié deux grands dérèglements.

Quand la Russie
L’ébranlement de 2008 et ses
Celui, en premier lieu, de l’ordre inter- répliques ont également bousculé
national libéral de l’après-guerre froide, l’ordre politique qui voyait dans la
centré sur l’Organisation du traité de démocratie de marché la forme achevée
l’Atlantique nord (OTAN), les institu- de l’histoire.

rêvait d’Europe
tions financières occidentales, la libéra-
lisation du commerce. Si, contrairement (Lire la suite pages 22 et 23.)

Au sortir de la guerre froide,


les Russes voyaient leur avenir
Alexeï Pouchkov se méfie de la presse
occidentale. « S’il s’agit de sélectionner
une ou deux citations, vous n’avez que
personnalités interdites d’entrée sur
les territoires américain, canadien et
britannique.
   

dans une Europe réconciliée et
dotée de mécanismes de sécurité
quinze minutes », prévient-il dans un fran-
çais impeccable. Animateur depuis vingt Sa trajectoire résume celle de la

 

  


ans de l’émission politique « Post-Scrip- Russie. M. Gorbatchev espérait voir son


communs. En portant le glaive tum », sur la chaîne moscovite TV Centre, pays faire son retour au sein de la grande
de l’Alliance atlantique jusqu’à cet ancien président de la commission des famille des nations européennes. Il s’ins-
leur porte, les Occidentaux ont affaires étrangères de la Douma (Chambre crivait ainsi dans les courants occiden-
pris le risque d’une réaction basse du Parlement) se laissera interroger talistes qui, dès Pierre le Grand (1682-
pendant une heure et demie. 1725), cherchent à arrimer la Russie à
nationaliste. l’Europe, à l’inverse des slavophiles, qui
Depuis l’époque où il écrivait les dis- prônent une voie spécifique (1). À la fin
cours du dernier dirigeant de l’Union des années 1980, ce tropisme devait
PAR soviétique, M. Mikhaïl Gorbatchev, de revêtir une portée plus générale : l’avè-
HÉLÈNE RICHARD l’eau a coulé sous les ponts. Il juge nement d’un ordre international débar-
rétrospectivement que son ancien men- rassé de la logique des blocs. Difficile

P
tor, « qui n’était que spécialiste des ques- de comprendre le comportement actuel
tions agricoles au sein du parti avant de la Russie sans revenir sur l’échec de
ARFOIS, l’état des relations entre la Rus- d’arriver au pouvoir », a fait preuve de ce rêve européen.
sie et l’Europe se révèle à travers quelques « naïveté ». Considéré comme l’un (Lire la suite pages 10 et 11.)
sensations déplaisantes, comme un four- des plus ardents défenseurs de la poli-
millement dans les jambes à force de tique extérieure du président Vladimir
(1) Cf. Marie-Pierre Rey, La Russie face à l’Europe.
patienter dans une antichambre du Conseil Poutine, M. Pouchkov figure depuis la D’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Flammarion,
de la Fédération de Russie. Le sénateur crise ukrainienne de 2014 sur la liste des coll. « Champs histoire », Paris, 2016.

H S O M M A I R E C O M P L E T E N PA G E 2 8 ASTRID54
Afrique CFA : 2 400 F CFA, Algérie : 250 DA, Allemagne : 5,50 €, Antilles-Guyane : 5,50 €, Autriche : 5,50 €, Belgique : 5,40 €, Canada : 7,50 $C,  
Espagne : 5,50 €, États-Unis : 7,50 $US, Grande-Bretagne : 4,50 £, Grèce : 5,50 €, Hongrie : 1 835 HUF, Irlande : 5,50 €, Italie : 5,50 €, Luxem-
bourg : 5,40 €, Maroc : 35 DH, Pays-Bas : 5,50 €, Portugal (cont.) : 5,50 €, Réunion : 5,50 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 780 CFP, Tunisie : 5,90 DT.
  

 
 

SEPTEMBRE 2018 – LE MONDE diplomatique
10
D ES PROMESSES NON TENUES QUI ONT

Quand la Russie
(Suite de la première page.) cou, déjoue une fausse alerte nucléaire ; années 1990 une confédération euro- En 1993, Mitterrand s’offusque de pansion de l’OTAN comme une action
puis, en novembre 1983, les Soviétiques péenne au vrai sens du terme, qui asso- l’adhésion des pays de l’Est à l’OTAN, militaire. Ils iront chercher ailleurs des
Lors de son premier déplacement à s’affolent devant l’exercice Able Archer ciera tous les États de notre continent. » une alliance qu’il voulait voir devenir plus garanties pour leur sécurité et leur ave-
l’étranger en tant que secrétaire général du 83 de l’Organisation du traité de l’Atlan- Cherchant à éviter l’isolement de politique que militaire. Aux États-Unis nir » (5). Critique de l’hubris américaine,
Parti communiste de l’Union soviétique, tique nord (OTAN), pensant qu’il camou- l’URSS, il dessine une architecture pan- aussi, quelques voix s’élèvent très tôt M. Jack Matlock, ambassadeur des États-
à l’automne 1985 à Paris, M. Gorbatchev fle une attaque. «Les scientifiques venaient européenne en cercles concentriques : contre une dynamique qui risque de pro- Unis en Union soviétique de 1987 à 1991,
lance sa formule de « maison commune d’inventer le concept terrifiant d’“hiver les douze membres d’alors de la Com- voquer en Russie la réaction nationaliste note que « trop d’hommes politiques amé-
européenne» à l’intention des dirigeants nucléaire”, se remémore M. Pouchkov. Je munauté économique européenne (CEE) qu’elle est censée prévenir. Même le père ricains voient la fin de la guerre froide
ouest-européens. Le choix de la capitale faisais partie de ceux qui voulaient en finir devaient former un « noyau actif » à l’in- de la doctrine de l’endiguement de l’ex- comme s’il s’agissait d’une quasi-victoire
française n’est pas anodin. Charles avec la guerre froide. » Lors d’une pre- térieur d’une structure de coopération pansionnisme soviétique en 1946, George militaire. (...) La question n’aurait pas dû
de Gaulle avait défendu l’idée d’une mière rencontre pourtant difficile à élargie comprenant les anciens pays du F. Kennan, dénonce dès 1997 l’élargisse- être d’élargir ou non l’OTAN, mais plutôt
Europe allant «de l’Atlantique à l’Oural» : Genève, en novembre 1985, le président pacte de Varsovie. La première ministre ment de l’OTAN comme « la plus fatale d’explorer comment les États-Unis pou-
une Europe des nations, indépendantes de américain Ronald Reagan et M. Gorba- britannique Margaret Thatcher cherche erreur de politique américaine depuis la vaient garantir aux pays d’Europe cen-
toute tutelle, dans laquelle la Russie aurait tchev s’accordent sur l’idée qu’une guerre elle aussi à inscrire dans un cadre euro- guerre ». Cette décision, dit-il, « va porter trale que leur indépendance serait pré-
renoncé au communisme, que le général nucléaire ne peut être gagnée et ne doit péen cette puissance allemande en voie préjudice au développement de la démo- servée et, en même temps, créer en Europe
prenait pour une lubie passagère. À jamais avoir lieu. d’être restaurée. Elle mandate en cratie russe, en rétablissant l’atmosphère un système de sécurité qui aurait confié
l’époque, Moscou n’avait guère pris au février 1990 son ministre des affaires de la guerre froide (...). Les Russes n’au- la responsabilité de l’avenir du continent
sérieux sa proposition : l’Union soviétique En octobre 1986, à Reykjavik, le second étrangères, M. Douglas Hurd, pour pous- ront d’autre choix que d’interpréter l’ex- aux Européens eux-mêmes (6) ».
tenait fermement au maintien de la division avance une proposition audacieuse : ser dans les négociations l’option d’une
de l’Europe, à commencer par celle de supprimer 50 % des arsenaux nucléaires « association européenne élargie (...)
l’Allemagne, matérialisation de sa pré- dans les cinq années à venir et les liquider accueillant les pays est-européens et, à Exclue des discussions sur l’Ukraine
sence au cœur du Vieux Continent.

Le slogan de la « maison commune »


complètement dans les cinq années
suivantes (2). Reagan acquiesce, mais
s’obstine à obtenir les mains libres pour
terme, l’Union soviétique (4) ».

M. Gorbatchev n’a pas su tirer profit


D ANS LES ANNÉES 1990, affaiblie par
le chaos économique et social, la Russie
tique, dont elle est exclue, lui apparaît
alors comme le bras armé d’un camp des
vise aussi à favoriser un certain découplage son Initiative de défense stratégique, un de cette convergence fugace. Car, fort de ne peut plus défendre ses intérêts géopo- vainqueurs si sûr de sa force qu’il entend
entre Washington et ses alliés européens, bouclier spatial perçu par les Soviétiques la victoire de l’Union chrétienne-démo- litiques. Mais la timidité de sa réaction l’imposer y compris en dehors de sa zone.
pour pousser les États-Unis à négocier. Vu comme la recherche d’une supériorité mili- crate (CDU) aux premières élections tient aussi à sa volonté de préserver son « Le bombardement de Belgrade par
de Moscou, la fin de la course aux arme- taire susceptible de relancer la course aux libres en République démocratique d’Al- statut de grande puissance en tant que par- l’OTAN a suscité une très grande décep-
ments devient urgente, en raison du poids armements – et qui ne verra jamais le jour... lemagne (RDA), en mars 1990, le chan- tenaire privilégié des Américains. Or, sur tion chez ceux qui, comme moi, croyaient
des dépenses militaires dans le budget. La Pour surmonter le gouffre de la défiance, celier Kohl prône l’absorption pure et ce point, les Occidentaux lui ont laissé dans le projet de la “maison commune”,
parité stratégique, garante de la coexistence M. Gorbatchev fait des concessions unila- simple de la RDA par la République fédé- quelques raisons d’espérer. Moscou a nous confie M. Youri Roubinski, premier
pacifique, demeure un point d’équilibre térales. Le traité sur les forces nucléaires à rale d’Allemagne (RFA). Le temps joue récupéré son arsenal nucléaire dispersé conseiller politique à l’ambassade de Rus-
précaire. Par deux fois, le monde vient de portée intermédiaire du 8 décembre 1987 en sa faveur et en celle du président amé- dans les anciennes républiques sovié- sie à Paris de 1987 à 1997. L’élan vers
friser l’anéantissement : en septem- permet ainsi l’élimination de 1846 missiles ricain George H. Bush, son principal allié. tiques avec la bénédiction de Washing- l’Europe impulsé par Gorbatchev a
bre 1983, Stanislav Petrov, un officier de soviétiques, plus de deux fois plus que la L’Union soviétique a besoin d’argent ; ton ; il conserve son siège au Conseil de cependant continué d’exercer sa force
la force antiaérienne basée près de Mos- contrepartie américaine. Washington, qui ne peut décemment sécurité des Nations unies ; il se voit offrir d’inertie positive de nombreuses années. »
financer son adversaire, enjoint à Bonn d’entrer au club des grandes puissances
de se montrer généreux. Les 13,5 mil- capitalistes, le G7, qui devient G8. « Il Il est généralement admis que l’arri-
« Comme on rentre chez soi » liards de deutschemarks promis par l’Al- régnait à l’époque une atmosphère d’eu- vée d’un ancien agent des services

E N 1988, sous la pression des difficul-


tés internes au bloc socialiste, la « maison
cou, de l’intangibilité des frontières,
reconnaissant ainsi la division de l’Alle-
lemagne, au titre de contribution au rapa-
triement des troupes soviétiques, rendent
l’URSS plus conciliante.
phorie, se rappelle l’ancien vice-ministre
des affaires étrangères (1986-1990) Ana-
toli Adamichine. Nous pensions être dans
secrets à la tête de l’État russe, en 2000,

commune européenne» prend une consis- magne et les acquis soviétiques en Europe le même bateau que l’Occident (7). » Les (2) Cf. Guillaume Serina, Reagan-Gorbatchev.
tance stratégique. M. Gorbatchev ne pense centrale et orientale. En échange, le camp Avec le traité de réduction des armes dirigeants russes n’entrevoient pas tout Reykjavik, 1986 : le sommet de tous les espoirs,
pouvoir éviter l’effondrement économique socialiste s’engageait à respecter les droits stratégiques (Start), en 1991, les Occiden- de suite l’élargissement de l’OTAN L’Archipel, Paris, 2016.
qu’en introduisant une dose supplémen- humains et les libertés fondamentales, « y taux ont obtenu une diminution draco- comme une menace militaire. Ils s’in- (3) Cité par Marie-Pierre Rey, « Gorbatchev et la
“maison commune européenne”, une révolution
taire de propriété privée et de marché dans compris la liberté de pensée, de nienne des arsenaux nucléaires ; les quiètent plutôt de leur isolement, qu’ils mentale et politique ? », La Revue russe, no 38, Paris,
le système de planification. En Europe de conscience, de religion ou de conviction». « démocraties populaires » sont tombées s’efforcent de prévenir (8). Dès la chute 2012.
l’Est, les revendications démocratiques le Seul organe permanent où siégeaient les unes après les autres ; mais, lorsque de l’URSS, Boris Eltsine formule le sou- (4) Cité par Mary Elise Sarotte, 1989 : The Struggle
confortent dans sa conviction : l’ouverture ensemble les États-Unis, le Canada, M. Gorbatchev réclame une aide écono- hait que son pays rejoigne l’organisation to Create Post-Cold War Europe, Princeton University
politique va dans le sens de l’histoire. La l’Union soviétique et tous les pays euro- mique lors du sommet du G7 à Londres « à long terme ». Son ministre des affaires Press, 2009.
confrontation idéologique remisée, l’ob- péens, la CSCE constituait aux yeux de en juillet 1991, quelques jours après la étrangères Andreï Kozyrev évoque la pos- (5) Cité par Andreï Gratchev, Un nouvel avant-
guerre ? Des hyperpuissances à l’hyperpoker, Alma
jectif n’est plus de coopérer de bloc à bloc, Moscou la première pierre d’un rappro- dissolution du pacte de Varsovie, il n’ob- sibilité de subordonner l’Alliance aux éditeur, Paris, 2017.
mais de les fondre dans une Europe élargie chement des deux Europe. tient aucun engagement concret. L’effon- décisions de la CSCE (en passe de deve- (6) Jack Matlock, Superpower Illusions : How
sur la base de valeurs communes : liberté, drement de l’Union soviétique, en décem- nir l’OSCE, l’Organisation pour la sécu- Myths and False Ideologies Led America Astray – And
droits humains, démocratie et souverai- En 1990, M. Gorbatchev n’est pas seul bre 1991, donne le coup de grâce au projet rité et la coopération en Europe). How to Return to Reality, Yale University Press, New
Haven, 2011.
neté. C’est un « retour vers l’Europe (...), à défendre l’option paneuropéenne. Les paneuropéen. L’OTAN intègre par vagues
(7) Lenta.ru, 15 mai 2018.
civilisation à la périphérie de laquelle nouveaux dirigeants est-européens, successives les anciennes démocraties L’intervention de l’OTAN en ex-You-
nous sommes longtemps restés », selon les souvent d’anciens dissidents marqués par populaires, plus les ex-républiques sovié- goslavie en 1999, sans mandat des (8) Kimberly Marten, « Reconsidering NATO
expansion : A counterfactual analysis of Russia and
mots, à l’époque, du diplomate Vladimir leur engagement pacifiste, ne souhaitent tiques baltes (voir la carte page 19). Nations unies, fait prendre à la Russie la the West in the 1990s », European Journal of Inter-
Loukine (3). pas basculer dans le camp occidental. Leur L’Union européenne en fera autant. mesure de sa relégation. L’Alliance atlan- national Security, vol. 3, no 2, Cambridge, juin 2018.
préférence va à la formation d’une région
« Le système était à bout de souffle et neutre et démilitarisée. Au lendemain de
il fallait se débarrasser, sans aucun doute, son élection à la présidence de la Tchéco-
du communisme », estime aujourd’hui slovaquie, Václav Havel choque les Amé-
M. Alexandre Samarine, premier conseil- ricains en demandant la dissolution des

« L’OTAN ne
ler à l’ambassade de Russie à Paris, qui deux alliances militaires et le départ de
rappelle que son pays, membre de l’Or- toutes les troupes étrangères d’Europe
ganisation mondiale du commerce (OMC) centrale. Le chancelier allemand Helmut
depuis 2012, est désormais « capitaliste » Kohl s’irrite des déclarations du premier
et « opposé au protectionnisme ». « Tout ministre est-allemand Lothar de Maizière,
le monde sentait que nous étions dans une favorable à la neutralisation de l’Alle-
impasse », abonde un diplomate à la magne. En avril 1990, Wojciech Jaru- et de prendre la mesure des engagements L’administration américaine soutient le
retraite qui souhaite garder l’anonymat. zelski, président de la Pologne, le premier politiques occidentaux envers M. Mikhaïl chancelier allemand, qui avance à marche
«Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, personne pays à avoir ouvert les élections à des can- PAR PHILIPPE Gorbatchev en échange de ses initiatives forcée. À Moscou, le 9 février 1990, le
ne pensait qu’il fallait faire des conces- didats non communistes, accepte la pro- DESCAMPS pour mettre fin à la guerre froide. secrétaire d’État américain James Baker
sions unilatérales. » position de M. Gorbatchev de renforcer multiplie les promesses devant Édouard

I
provisoirement les troupes du pacte de Dès son arrivée à la tête de l’Union Chevardnadze, le ministre des affaires
Marqué par la répression du «printemps
de Prague », en 1968, M. Gorbatchev
Varsovie en Allemagne de l’Est, le temps
de mettre en place une structure de sécu-
« LS NOUS ONT MENTI à plusieurs
soviétique, en 1985, M. Gorbatchev
encourage les pays du pacte de Varsovie
étrangères soviétique, et M. Gorbatchev.
Ce dernier explique que l’intégration d’une
considère d’emblée comme caduque la rité paneuropéenne. Il propose même d’y reprises, ils ont pris des décisions dans à entreprendre des réformes et renonce à Allemagne unie dans l’OTAN boulever-
doctrine Brejnev sur la souveraineté limi- joindre des forces polonaises. Ce n’est notre dos, ils nous ont mis devant le fait la menace d’un recours à la force (lire l’ar- serait l’équilibre militaire et stratégique en
tée des « pays frères ». En encourageant qu’en février 1991 que la Hongrie, la accompli. Cela s’est produit avec l’ex- ticle pages 1, 10 et 11). Le 13 juin 1989, Europe. Il préconise une Allemagne neutre
les réformateurs et en refusant toute inter- Pologne et la Tchécoslovaquie abandon- pansion de l’Organisation du traité de il signe même avec Helmut Kohl, le chan- ou participant aux deux alliances – OTAN
vention par la force, il a enclenché une nent cette option en formant le groupe de l’Atlantique nord [OTAN] vers l’est, ainsi celier de la République fédérale d’Alle- et pacte de Varsovie –, qui deviendraient
mécanique qui finit par lui échapper. À Visegrád : craignant le retour des com- qu’avec le déploiement d’infrastructures magne (RFA), une déclaration commune des structures plus politiques que mili-
ses concessions, les Occidentaux répon- munistes conservateurs à Moscou, elles y militaires à nos frontières. » Dans son affirmant le droit des peuples et des États taires. En réponse, M. Baker agite l’épou-
dent par des promesses (lire l’article ci- affirment leur volonté commune de s’abri- discours justifiant l’annexion de la à l’autodétermination. Le 9 novembre, le vantail d’une Allemagne livrée à elle-
contre), la question allemande illustrant ter sous le parapluie américain. Crimée par la Fédération de Russie, le mur de Berlin tombe. Une fois l’euphorie même et capable de se doter de l’arme
le marché de dupes qui s’engage. 18 mars 2014, le président Vladimir Pou- passée, les questions économiques devien- atomique, tout en affirmant que les dis-
Du côté ouest-européen, les dirigeants tine étale sa rancœur envers les dirigeants nent pressantes dans toute l’Europe cen- cussions entre les deux Allemagnes et les
Après la chute du mur de Berlin, partagent le souci de poser les bases occidentaux. trale. Les habitants de la République quatre forces d’occupation (États-Unis,
M. Gorbatchev soutient l’idée d’une Alle- d’une nouvelle Grande Europe plus démocratique allemande (RDA) aspirent Royaume-Uni, France et URSS) doivent
magne neutre (ou adhérant aux deux autonome vis-à-vis de Washington, Peu après, la Revue de l’OTAN lui à la prospérité de l’Ouest, et un exode garantir que l’OTAN n’ira pas plus loin :
alliances militaires, l’OTAN et le pacte même s’ils restent attachés au maintien répond par un plaidoyer visant à démonter menace la stabilité de la région. Le débat « La juridiction militaire actuelle de
de Varsovie), insérée dans une structure de l’OTAN. François Mitterrand sou- ce « mythe » et cette « prétendue pro- sur les réformes économiques devient très l’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers
de sécurité paneuropéenne qui prendrait haite insérer l’Allemagne réunifiée dans messe » : « Il n’y a jamais eu, de la part rapidement un débat sur l’union des deux l’est », affirme-t-il à trois reprises.
pour base la Conférence sur la sécurité et un système de sécurité européen élargi, de l’Ouest, d’engagement politique ou Allemagnes, puis sur l’adhésion de l’en-
la coopération en Europe (CSCE), créée ménageant une place pour la Russie. juridiquement contraignant de ne pas semble à l’OTAN. Le président français
(1) Michael Rühle, « L’élargissement de l’OTAN
en 1975 par l’Acte final d’Helsinki. Point « L’Europe ne sera plus celle que nous élargir l’OTAN au-delà des frontières François Mitterrand accepte l’évolution, et la Russie : mythes et réalités », Revue de l’OTAN,
d’orgue de la détente Est-Ouest, avant le connaissons depuis un demi-siècle. Hier d’une Allemagne réunifiée », écrit pourvu qu’elle se fasse dans le respect des 2014.
regain de tension lié à l’intervention sovié- dépendante des deux superpuissances, M. Michael Rühle, chef de la section frontières, de manière démocratique, paci- (2) « NATO expansion : What Gorbachev heard »,
tique en Afghanistan en 1979, cette décla- elle va, comme on rentre chez soi, rentrer sécurité énergétique (1). En précisant fique, dans un cadre européen (3)... et que National Security Archive, 12 décembre 2017,
ration signée par trente-cinq États résultait dans son histoire et sa géographie, « juridiquement contraignant », il révèle l’Allemagne approuve son projet d’union https://nsarchive.gwu.edu. Sauf mention contraire,
toutes les citations sont issues de ces documents.
d’un marchandage entre les deux camps. déclare-t-il dans ses vœux du 31 décem- le pot aux roses. Des documents récem- monétaire. Tous les dirigeants européens
(3) Cf. Maurice Vaïsse et Christian Wenkel, La
Les pays occidentaux validaient le prin- bre 1989. À partir des accords d’Hel- ment déclassifiés (2) permettent de se disent avant tout soucieux de ménager Diplomatie française face à l’unification allemande,
cipe, défendu depuis des années par Mos- sinki, je compte voir naître dans les reconstituer les discussions de l’époque M. Gorbatchev. Tallandier, Paris, 2011.
11 LE MONDE diplomatique – SEPTEMBRE 2018

CRÉÉ UN SENTIMENT D ’ HUMILIATION

rêvait d’Europe
représente une rupture par rapport aux la façon dont elle a le droit de les expri- tile des États-Unis. « Ce qu’on a offert ministre des affaires étrangères Sergueï mées est finie », s’agace presque Fiodor
années Eltsine, présentées comme plus mer restent flous (9). » à la Russie n’est pas le Grand Occident, Lavrov lors d’une conférence de presse Loukianov, rédacteur en chef de la revue
ouvertes sur l’Occident et plus démo- mais l’adhésion à l’Occident dans son commune avec son homologue belge, le Russia in Global Affairs. « Quand les
cratiques. C’est oublier l’initiative très « La ligne paneuropéenne s’est brisée acception historique, et dans une posi- 13 février dernier. Ce partenariat, s’il Européens reviendront à la raison, nous
europhile qui marque le premier mandat sur la Crimée », reconnaît M. Roubinski. tion subalterne », résume Sakwa. C’est devait être relancé, s’inscrirait désormais serons toujours prêts à construire cette
de M. Poutine, choisi comme successeur Les dirigeants russes ne se font guère précisément ce que Moscou ne souhaite dans une vision qui n’a plus rien à voir Grande Europe, ajoute M. Samarine.
par Eltsine. En 2001, à la tribune du d’illusion sur la possibilité de relancer plus : « Nous ne supplierons personne avec la vision gorbatchévienne d’un Nous visons l’intégration des intégra-
Bundestag, il appelle l’Europe à « unir une relation privilégiée avec l’Europe, [de lever les sanctions économiques retour à l’Europe. « Le monde a changé. tions, c’est-à-dire un rapprochement et
ses capacités au potentiel humain, ter- qu’ils jugent alignée sur la politique hos- mises en place en 2014] », a prévenu le L’époque des blocs et des alliances fer- une harmonisation de l’Union euro-
ritorial, naturel, économique, culturel péenne et de l’Union eurasiatique. »
et militaire de la Russie ». Puis, après
les attentats du 11-Septembre, la Russie La Russie voit désormais l’Europe
propose une coalition contre le terro- Un élargissement sans bornes comme un partenaire important, mais
risme inspirée de celle qui a vaincu les plus comme un destin historique. Tout
nazis durant la seconde guerre mon- en affirmant que la culture russe consti-
diale. Mais, trois mois plus tard, les ISLANDE
tue « une branche de la civilisation euro-
États-Unis, de nouveau en quête de péenne », M. Lavrov juge « impossible
supériorité militaire, annoncent qu’ils de développer les relations entre la Rus-
sortent du traité antimissile balistique sie et l’Union européenne comme au
(ABM) signé par Leonid Brejnev et FINLANDE
temps de la guerre froide, lorsqu’elles
Richard Nixon en 1972. étaient au centre des affaires mondiales.
NORVÈGE
Nous devons prendre acte des puissants
En février 2007, à Munich, M. Poutine Océan processus en cours en Asie-Pacifique,
Atlantique
fustige l’unilatéralisme américain : « On ESTONIE RUSSIE au Proche-Orient, en Afrique et en Amé-
veut nous infliger de nouvelles lignes de SUÈDE rique latine » (10). Moscou prétend
LETTONIE KAZAKHSTAN
démarcation et de nouveaux murs. » En Mer incarner un des pôles actifs d’un monde
2008, Moscou lance ses troupes pour blo- Baltique LITUANIE multipolaire. La crise de la zone euro
quer l’offensive du président géorgien DANEMARK puis le Brexit ont fait perdre à l’Union
contre l’Ossétie du Sud et contrecarrer IRLANDE BIÉLORUSSIE européenne son attractivité aux yeux des
ROYAUME-UNI Redzikowo
indirectement une nouvelle extension de PAYS- Russes, qui se réjouissent des menaces
Donbass
l’OTAN, cette fois dans le Caucase. BAS POLOGNE de découplage entre l’Europe et les
ALLEMAGNE UKRAINE
Pourtant, il ne renonce pas au dialogue RÉP. Tchétchénie
États-Unis portées par M. Donald
BELGIQUE Transnistrie
et propose même, en novembre 2009, un LUX.
TCHÈQUE Trump. « Personne ne veut rejoindre un
traité de sécurité en Europe. La proposi- SLOVAQUIE bateau qui coule, nous assure, dans son
Ramstein
MOLDAVIE Crimée1 AZERBAÏDJAN
tion est ignorée. AUTRICHE HONGRIE GÉORGIE bureau parisien, M. Gilles Rémy, direc-
FRANCE ROUMANIE Mer teur d’une société de conseil et d’accom-
SUISSE SLOVÉNIE Noire ARMÉNIE
Rejetée aux marges de l’Europe, la Deveselu pagnement pour les investisseurs fran-
CROATIE Haut-Karabakh
Russie poursuit son projet d’intégration SERBIE BULGARIE çais dans l’espace post-soviétique. Les
économique régionale avec d’anciennes 3
1 Kürecik Russes sont passés de la fascination à
2
républiques soviétiques (Kazakhstan, Kir- ITALIE TURQUIE la compassion. » À entendre M. Vladi-
PORTUGAL
ghizstan, Tadjikistan, Arménie, Ukraine MACÉDOINE slav Sourkov, proche conseiller de
ESPAGNE ALBANIE2
et Biélorussie). Mais, là encore, elle ne SYRIE
M. Poutine, l’annexion de la Crimée
cherche pas à tourner le dos à l’Europe, GRÈCE aurait représenté « l’achèvement du
son premier partenaire commercial et la voyage épique de la Russie vers l’ouest,
Rota CHYPRE
principale destination de ses exportations Sicile le terme de ses nombreuses tentatives
de gaz. Grâce à ce projet, elle pense au 1 : KOSOVO infructueuses d’être incorporée dans la
MALTE 2 : MONTÉNÉGRO
contraire être en meilleure posture pour Crête 3 : BOSNIE- civilisation occidentale, de s’apparenter
négocier un partenariat avec l’Union Pays ayant adhéré à l’Organisation HERZÉGOVINE avec la “bonne famille” des peuples
du traité de l’Atlantique nord (OTAN) Mer Méditerranée
européenne. Aujourd’hui, elle accuse européens (11) ». Désormais, Moscou
l’Union de l’avoir exclue des discussions entre 1949 et 1982 Pays de l’Organisation du traité assume sa « solitude géopolitique ».
0 300 600 km
de sécurité collective (OTSC)
sur l’accord d’association avec l’Ukraine, en 1990 (ex-RDA) et 2004
qui a mis le feu aux poudres en 2013- Pays non membre d’une alliance H ÉLÈNE R ICHARD .
entre 2009 et 2017 internationale, mais pouvant participer Pays officiellement neutre
2014. En vertu de ses liens historiques et à des coopérations militaires
économiques avec Kiev, la Russie estime Base militaire américaine
qu’elle aurait dû être associée aux discus- Élément du dispositif antimissile américain Base militaire russe à l’étranger 1. Annexée par la Russie en 2014 (9) Richard Sakwa, Russia Against the Rest : The
sions, tandis qu’en Europe règne la Pays mettant à disposition de l’OTAN
2. Quitte le pacte de Varsovie en 1968 Post-Cold War Crisis of World Order, Cambridge
conviction opposée. « L’idée même de des éléments de son dispositif antimissile Conflit armé (depuis 1989) University Press, 2017.
sphère d’influence de la Russie est consi- Sources : www.globalsecurity.org ; (10) Sergueï Lavrov, « Russia’s foreign policy in
Structures dissoutes depuis 1991 « L’OTAN cartographiée », www.nato.int ; a historical perspective », Russia in Global Affairs,
dérée comme illégitime, analyse le poli- https://militarybases.com ; www.eucom.mil n 2, Moscou, avril-juin 2016.
o
URSS Pacte de Varsovie Yougoslavie socialiste, non alignée
tiste britannique Richard Sakwa, alors (11) Vladislav Sourkov, «La solitude du métis» (en
CÉCILE MARIN
que le champ de ses intérêts légitimes et russe), Russia in Global Affairs, no 2, mars-avril 2018.

s’étendra pas d’un pouce vers l’est »


« En supposant que l’unification ait Face au réalisateur américain Oliver Mitterrand rencontre M. Gorbatchev les effectifs de la Bundeswehr, à renoncer affirme que treize membres du conseil
lieu, que préférez-vous ?, interroge le Stone, en juillet 2015, M. Poutine le 25 mai 1990 à Moscou et lui déclare : à toute arme ABC (atomique, bactério- de l’OTAN sur seize se prononcent
secrétaire d’État. Une Allemagne unie esquisse un rictus en évoquant cet épisode « Je tiens à vous rappeler que je suis per- logique ou chimique) et à verser une subs- contre un élargissement, et ajoute :
en dehors de l’OTAN, absolument indé- majeur de l’histoire des relations inter- sonnellement favorable au démantèle- tantielle « aide au départ ». « Nous ne devrions pas permettre l’iso-
pendante et sans troupes américaines ? nationales : « Rien n’avait été couché sur ment progressif des blocs militaires. » Il lement de l’URSS. »
Ou une Allemagne unie gardant ses le papier. Ce fut une erreur de Gorba- ajoute : « Je l’ai toujours dit : la sécurité L’accord est scellé dans le traité sur
liens avec l’OTAN, mais avec la garan- tchev. En politique, tout doit être écrit, européenne est impossible sans l’URSS. la réunification de l’Allemagne signé le Ancien conseiller de M. Gorbatchev,
tie que les institutions ou les troupes de même si une garantie sur papier est aussi Non parce que l’URSS serait un adver- 12 septembre 1990 à Moscou. Mais ce M. Andreï Gratchev comprend les moti-
l’OTAN ne s’étendront pas à l’est de la souvent violée. Gorbatchev a seulement saire doté d’une armée puissante, mais texte n’aborde la question de l’extension vations des pays d’Europe centrale « tout
frontière actuelle ? » « Notre direction a discuté avec eux et a considéré que cette parce que c’est notre partenaire. » Le de l’OTAN qu’à propos du territoire de juste affranchis de la domination sovié-
l’intention de discuter de toutes ces parole était suffisante. Mais les choses président français écrit dans la foulée à l’ancienne RDA après le retrait des tique » et ayant toujours en mémoire les
questions en profondeur, lui répond ne se passent pas comme cela (4) ! » son homologue américain que l’hostilité troupes soviétiques : « Des forces armées « ingérences » de la Russie tsariste. En
M. Gorbatchev. Il va sans dire qu’un de M. Gorbatchev à la présence de l’Al- et des armes nucléaires ou des vecteurs revanche, il déplore la « vieille politique
élargissement de la zone OTAN n’est L’histoire galope. Tous les régimes d’Eu- lemagne unifiée dans l’OTAN ne lui d’armes nucléaires étrangers ne seront du “cordon sanitaire”» qui conduira par
pas acceptable. » « Nous sommes d’ac- rope centrale sont tombés. Les seuls gages paraît « ni feinte ni tactique », en préci- pas stationnés dans cette partie de l’Al- la suite à un élargissement de l’OTAN à
cord avec cela », conclut M. Baker. solides qui restent à l’URSS dans les négo- sant que le dirigeant soviétique « n’a lemagne et n’y seront pas déployés (5). » tous les anciens pays du pacte de Varso-
ciations sont les accords de Potsdam plus guère de marge de manœuvre ». À la dernière minute, les Soviétiques vie, et même aux trois anciennes répu-
d’août 1945 et la présence de 350000 sol- renâclent. Pour obtenir leur signature, bliques soviétiques baltes : « La position

L E LENDEMAIN, 10 février 1990, c’est


au tour de Kohl de venir à Moscou pour
dats soviétiques sur le sol allemand.
M. Baker se rend à nouveau à Moscou le
18 mai 1990 pour démontrer à M. Gorba- M ALGRÉ la dégradation économique,
les Allemands ajoutent un avenant pré-
cisant que « toutes les questions concer-
nant l’application du mot “déployés”
des faucons américains est bien moins
admissible, révélant une profonde igno-
rance de la réalité et une incapacité à
rassurer M. Gorbatchev : « Nous pen- tchev que ses positions sont prises en M. Gorbatchev raffermit son pouvoir. (...) seront tranchées par le gouverne- sortir des carcans idéologiques de la
sons que l’OTAN ne devrait pas élargir compte : «L’OTAN va évoluer pour devenir Ayant été élu président de l’URSS en ment de l’Allemagne unie d’une manière guerre froide (6). »
sa portée, assure le chancelier d’Alle- davantage une organisation politique. (...) mars, il écarte les conservateurs lors du raisonnable et responsable prenant en
magne occidentale. Nous devons trouver Nous nous efforçons, dans divers forums, Congrès du Parti communiste de l’Union compte les intérêts de sécurité de chaque P HILIPPE D ESCAMPS .
une résolution raisonnable. Je com- de transformer la CSCE [Conférence sur soviétique qui se tient début juillet. Le partie contractante. » Aucun texte ne
prends bien les intérêts de l’Union la sécurité et la coopération en Europe, dernier acte politique se joue le 16 juillet, fixe le sort des autres pays du pacte de
soviétique en matière de sécurité. » future OSCE] en une institution perma- dans le village montagnard d’Arhiz, dans Varsovie.
M. Gorbatchev lui répond : « C’est une nente qui deviendrait une pierre angulaire le nord du Caucase. En échange du retrait (4) Oliver Stone, Conversations avec Poutine, Albin
question sérieuse. Il ne devrait y avoir d’une nouvelle Europe.» M. Gorbatchev des troupes soviétiques de la future Alle- Début 1991, les premières demandes Michel, P aris, 2017. Entretiens également
diffusés sur France 3, du 26 au 28 juin 2017.
aucune divergence en matière militaire. le prend au mot : «Vous dites que l’OTAN magne unie et membre de l’OTAN, Kohl d’adhésion à l’OTAN arrivent de Hon- Astrid54
Ils disent que l’OTAN va s’effondrer n’est pas dirigée contre nous, qu’il s’agit s’engage devant M. Gorbatchev à accep- grie, de Tchécoslovaquie, de Pologne et (5) « Traité portant règlement définitif concernant
l’Allemagne », www.cvce.eu
sans la RFA. Mais, sans la RDA, ce seulement d’une structure de sécurité qui ter les frontières de 1945 (ligne Oder- de Roumanie. Une délégation du Parle-
(6) Andreï Gratchev, Un nouvel avant-guerre ? Des
serait aussi la fin du pacte de s’adapte à la nouvelle réalité. Nous allons Neisse), à n’avoir aucune revendication ment russe rencontre le secrétaire géné- hyperpuissances à l’hyperpoker, Alma éditeur,
Varsovie... » donc proposer de la rejoindre.» territoriale, à diminuer presque de moitié ral de l’OTAN. Manfred Wörner lui Paris, 2017.