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Denis Grozdanovitch

PETIT TRAITÉ
DE
DÉSINVOLTURE
Où il est question du
dilettantisme et de la
désinvolture, du temps et de la
vitesse, des îles et du bonheur, du
sport et de la mélancolie… mais
aussi des chats, des tortues et des
Chinois.

« Il n’y a rien de plus fructueux


ni de plus amusant que d’être
distrait d’une chose par une autre
chose ».
Charles Albert Cingria

© José Corti, 2002


À Judith,
aux compagnons des
heures perdues
L’infiniment singulier

…ce dont il faut déduire


que « l’on ne parle pas tout
seul (les autres même absents
étant impliqués dans l’acte
de parler puisque c’est leurs
mots qu’on emploie) et que
dès l’instant que l’on parle –
ou écrit, ce qui revient au
même – on admet qu’en
dehors de soi il existe un
autrui, de sorte qu’il serait
absurde de récuser, si l’on
parle ou écrit, les nœuds qui
vous attachent au cercle
indéfini d’humanité que par-
delà les temps et les lieux
votre interlocuteur sans
visage représente.
Michel Leiris

Un violent orage d’arrière-saison


s’abat à l’instant sur la Porte de Saint-
Cloud. Le tonnerre ébranle, des éclairs
zèbrent l’habituelle grisaille parisienne
de novembre. Enfin, une volée de gros
grêlons vient gifler la façade.
Derrière les vitres crépitantes du
huitième, j’observe les billes de glace
rebondir sur les toits de zinc, rouler
dans les gouttières et, plus bas dans la
cour, arracher les dernières feuilles jaune
vif du pawlonia pour, une fois à terre,
les marteler méchamment ! Quelques
pigeons, pris de court par la soudaineté
et la violence de la bourrasque,
s’efforcent désespérément de rejoindre
leurs niches sous les combles et sont, par
instants, presque entièrement chavirés
par la puissance du souffle.
Or, l’insolite (lequel fait rarement
défaut pour l’homme aux aguets) se
manifeste en l’occurrence par la
présence – miraculeusement indemne
au milieu du maelström des airs
tourbillonnants – d’une longue plume
gris-blanche (sans doute arrachée à l’un
des volatiles ébouriffés) qui descend
paisiblement sans être perturbée le
moins du monde !…
Est-ce bien une plume ou l’ange
miniature de la cour de l’immeuble ?
Je contemple ce minuscule prodige,
au sec derrière ma vitre, une tasse de thé
à la main, tandis que dans mon dos les
livres sagement rangés sur les rayons
creusent la tranquille impunité de mon
microcosme privé. Étonnante magie, me
dis-je, que celle de cette mince pellicule
de verre transparent qui suffit à
interposer un écran sans faille au
déchaînement des intempéries !

Décrire ces menus incidents relevant


de la plus élémentaire banalité
m’apparaît souvent quelque peu oiseux,
du moins au regard de ce que
réclamerait sans doute un « véritable »
journal littéraire, lequel devrait
s’efforcer, j’imagine, de recueillir des faits
symboliques s’inscrivant dans la trame d’un
sens général plus signifiant…
Je me console cependant en me
persuadant que sur quelque autre plan
cette tentative de rendre compte des
moindres bribes d’une vie individuelle,
aussi dérisoires puissent-elles être, si elle
serre au plus près la réalité subjective du
moment, si elle ne s’écarte pas trop
d’une discipline d’exactitude et de
sincérité, ne peut manquer de rejoindre
la dimension de « l’Ens Communae »
chère au « Docteur Subtil ». (Ainsi
nommait-on au XVIe siècle, Duns Scot,
l’un des plus célèbres théologiens de la
Chrétienté, lequel professait que les êtres
devaient approfondir la dimension de
L’Infiniment Singulier, cultiver leur
idiosyncrasie la plus personnelle, cette
voie leur permettant de se fondre plus
sûrement à l’âme commune et selon lui
divine.)
La manie, qui m’est devenue presque
quotidienne au fil du temps, de
collectionner d’infimes traces, de brèves
impressions, de minuscules
témoignages, de menus faits au bord de
l’insipide, pourrait donc peut-être me
rapprocher de cette communauté
spirituelle, dont il serait si rassurant de
croire qu’aujourd’hui encore, à notre
insu, elle continue de nous relier
secrètement les uns aux autres ?…
Les Tueurs de temps

Boswell : Nous devenons


las dans l’oisiveté.
Johnson : c’est, monsieur,
parce que les autres, étant
occupés, nous voulons de
la compagnie ; mais si
nous étions tous oisifs il
n’y aurait pas de
lassitude ; nous nous
distrairions tous les uns les
autres.
Très souvent l’après-midi, je vais à la
séance de quatre heures de la
cinémathèque de Chaillot. J’y retrouve
régulièrement la même bande de vieux
cinéphiles à laquelle je ne me mêle pas
(du moins, pas encore) mais que
j’observe subrepticement. Pour eux, il
faudrait inventer une expression
nouvelle qui équivaudrait à « rat de
bibliothèque » : chauve-souris de
cinémathèque peut-être…
Barbus, négligés, vêtus de leurs vieux
manteaux avachis où restent accrochés
des brins de tabac, pipes au bec ou
mégots à moitié éteints pendouillant à la
lèvre inférieure, étranglés par des cache-
col râpés et sales, tire-bouchonnés
autour d’une cravate couleur de vieille
pellicule, mal fagotés dans leurs
pantalons informes d’où dépassent, à la
ceinture, des pans de chemise d’une
autre époque, presque tous munis de
serviettes de cuir défraîchies et
ventripotentes bourrées de journaux, de
revues spécialisées, de livres à moitié
déchirés, de cahiers écornés et, bien
souvent encore, d’une foule d’objets
hétéroclites du genre soldats de plomb
ou trains électriques miniatures – qu’ils
échangent et trafiquent fébrilement
avant et après les séances –, ils sont
quotidiennement ponctuels au rendez-
vous. Il est difficile de savoir s’ils
exercent un métier ou une fonction
sociale quelconque ; tous paraissent
disposer librement de leurs heures. La
plupart sont très pâles et l’on devine que
le plus clair de leur temps se passe au
fond des bibliothèques, des boutiques
de bric-à-brac et des salles de cinéma. À
force d’être confrontés aux caractères
d’imprimerie et à la réverbération des
projecteurs d’illusions, leurs yeux sont
rouges, dilatés, perdus dans le vague. À
la lumière du jour, surtout s’il fait soleil,
il est facile de constater que leur regard
n’accommode pas les choses du dehors.
Après ces séances, ils s’en retournent
cahin-caha, bras dessus, bras dessous,
devisant à voix basse exaltée, comme des
conspirateurs, à propos des différentes
versions (qu’ils connaissent toutes), des
noms des acteurs, de leurs mérites
respectifs, devenant parfois véhéments,
s’emportant et défendant à l’aide d’une
verve lyrique qu’ils ne contrôlent plus la
prestation d’un de leurs favoris dénigrés
par les camarades – leur sacoche
brinquebalant d’une main, la visière de
leur casquette rabattue sur leurs yeux
légèrement hagards afin d’éviter la trop
grande clarté du réel. On devine qu’ils
se dirigent vers des chambres
mansardées – remplies à ras bords de
livres, de disques, de bibelots, de
photos, de journaux et de cartons
entassés dans les coins – où ils font
revenir, dans une poêle toute noire et
graillonneuse, sur un antique réchaud
dont ils ont hérité, leur frichti de vieux
marginaux maniaques.
Parmi eux, quelques femmes :
maigres, aux visages émaciés, portant
lunettes, leurs yeux myopes égarés dans
un halo où erre leur regard
approximatif… Elles ne parlent presque
pas, s’effaçant toujours, et disparaissent
aussi discrètement qu’elles sont
apparues, ombres clandestines de
l’existence…
On sent que la majorité d’entre eux
n’a été confrontée aux péripéties ou aux
turbulences éventuelles de la vie qu’à
travers la réfraction du fictif : ce sont des
amateurs de rêves…
Je prends conscience que ces gens sont
à peu de choses près les mêmes que ceux
qui venaient jouer au billard, aux cartes
et aux échecs à l’Académie Roger-Conti,
place des Ternes, du temps où j’y
passais mes après-midi.
Je me souviens de ces longues heures
indéfiniment prolongées, sous la pauvre
lumière des lampes accrochées très haut,
au milieu des fumées de cigarettes – qui,
à chaque table et dans les cendriers posés
sur le bord des billards, semblaient
autant de minuscules feux propitiatoires
dédiés au dieu de la Chance –, dans le
demi-silence bourdonnant, ponctué à
intervalles réguliers par les altercations
des joueurs de tarot et par le léger
entrechoc des boules brillantes sur le
tapis vert – parmi cette assemblée de
déclassés excentriques, d’âges et
d’extractions variés : jeunes chômeurs
cyniques ou résignés, retraités
planificateurs et réactionnaires,
proxénètes vantards et frimeurs, petits
joueurs professionnels vivotant de leurs
gains, chafouins et arnaqueurs, rentiers
placides et à-quoi-bonistes, glandeurs
nonchalants et philosophes… – tous
légèrement toqués, caractériels, nantis
d’extravagantes manies, de tics nerveux
horripilants, ornant leurs monologues
égocentriques d’expressions bizarres
fabriquées de bric et de broc, pêchées çà
et là au hasard de leurs lectures
autodidactes – tous dissimulant plus ou
moins bien un secret orgueil
mégalomaniaque qui se révélait à
certains moments de crise : si une de
leurs victoires était contestée sur le plan
tactique, si leur vainqueur éventuel
affichait une satisfaction trop évidente
ou si une conversation quelconque
venait à effleurer l’un de leurs dadas
favoris.
Occasions à la faveur desquelles – se
déchaînant en une longue suite de
sarcasmes confus qu’ils estimaient
flamboyants, en une série de sentences
abstruses qu’ils jugeaient définitives, le
tout agrémenté de considérations
générales pédantes passant largement
leur objet et auxquelles on ne
comprenait goutte, mais dont on
pouvait pressentir la rare pertinence aux
petits rires d’autosatisfaction narquois
qui en soulignaient les points
culminants – ils dévoilaient soudain (la
plupart du temps au grand
ébahissement de l’« innocent » qui avait
eu l’audace de contrecarrer naïvement
leur stratégie préférée et les avait
ratatinés sans même y prendre garde…)
leur immense pitié pour la foule de ceux
qui avaient trop souvent commis la
funeste erreur de négliger leur point de
vue.
Mes partenaires aux échecs surtout
offraient une étonnante galerie de
portraits.
L’un d’eux, M. Huber, vieux
professeur autrichien, tout petit, à
moitié chauve, généralement en culottes
de golf, jamais aimable, roulant derrière
de petites lunettes ovales à montures
dorées des yeux toujours courroucés,
intimement convaincu d’être un génie
échiquéen méconnu, avait coutume,
lorsqu’un des jeunes joueurs que nous
étions osait lancer un assaut contre le
blockhaus ultra bétonné de son roque,
de glapir avec son accent germanique
prononcé et de sa voix de tête hystérique
(ce qui le faisait rabrouer par toute la
salle) : « Ach, la cheunesse catholick et
sportive ! Wunderbar ! La pelle
cheunesse innocente ! » Il se ramassait
alors sur lui-même quelques instants,
puis, d’un seul coup, bondissant
littéralement de sa chaise, il saisissait l’un
de ses propres fous à la volée – qu’il
faisait jaillir de sa case de départ comme
un diable d’une boîte – pour le faire
atterrir en fracas au beau milieu des
pièces adverses… ! lesquelles s’en
trouvaient invariablement éparpillées
jusque sous la table, tandis qu’il s’écriait,
exultant (ce qui provoquait de nouvelles
protestations de l’assemblée perturbée) :
« Que dites-fous de cela, cheune
homme ? Ach ! Ce n’est pas afec des
ruses de poy-scouts que fous
désarçonnerez le fieil Houbeur ! » Et il
se renfrognait sur sa chaise jusqu’à la
prochaine alerte.
Rosenfeld, le gros Juif doux et rêveur,
d’une amabilité un peu obséquieuse,
son chapeau éternellement vissé sur la
tête, quand il acceptait de jouer avec
nous – préférant, le reste du temps, en
bon « kibitzer », s’asseoir à côté des
tables où des parties étaient déjà en
cours afin de les commenter de
remarques sardoniques – et s’il nous
arrivait de le mettre un tant soit peu en
difficulté, commençait par se frotter le
menton en réfléchissant longuement,
grimaçait douloureusement, puis
murmurait : « Alors là, mon cher
monsieur, vous me mettez vraiment
dans l’embarras… oui, oui, dans
l’embarras… comment vais-je me tirer
de cette chausse-trappe ? » – un
silence – puis de nouveau : « Dieu, qu’il
est méchant avec moi ! Ah ! Je ne sais
plus comment faire… C’est très vilain
ce que vous voulez me faire là, je
n’aurais jamais cru ça de vous, mon cher
monsieur, vous m’étonnez ! » et il se
lamentait ainsi un bon moment, ce qui
lui permettait de prendre tout son
temps, puis, résigné, dans un large geste
d’impuissance, il soupirait : « Enfin
bon, il faut que je joue quelque chose
n’est-ce pas ? Je vois que vous vous
impatientez… si, si, je le vois ! Et
puisqu’il faut que je joue, je ne vois
malheureusement pas mieux à faire que
ça ! » Et tout doucement, d’une main
apparemment mal assurée, sans soulever
la pièce, il poussait vers vous un pion
isolé dont la position vous avait jusqu’ici
semblé tout à fait anodine mais qui se
révélait, quatre ou cinq mouvements
plus tard, être la clef d’un étranglement
sans recours qui vous forçait à
l’abandon. Ce qui le faisait s’exclamer :
« Ah ! Mais ça alors ! Vous n’aviez donc
pas vu ? Oh ! mais j’ai eu de la chance
que vous soyez distrait aujourd’hui ! Si,
si, j’ai eu beaucoup de chance ! Croyez
bien que je suis désolé, cher monsieur,
tenez, faisons donc une autre partie ; je
suis sûr que celle-là vous allez la gagner
facilement. Vous êtes jeune et bien
meilleur que moi. Si, si, j’en suis sûr. »
Et le même scénario se répétait de façon
presque identique sans que nous
parvenions jamais à remporter une seule
partie contre Rosenfeld !
Moullimard, grand escogriffe un peu
dandy, toujours muni de son fume-
cigarette qu’il ôtait élégamment de sa
bouche pour mieux nous railler,
circulant entre les tables tout en
plaisantant, était perpétuellement à la
recherche d’une position stratégique
désespérée. Dès qu’il l’avait repérée,
usant de sarcasmes appropriés, il
obligeait plus ou moins le naufragé à lui
céder la place et, en quelques coups qui
ressemblaient à des passes magiques, il
redressait la situation et prenait
l’avantage – s’en désintéressant dès lors
et préférant abandonner la position
reconquise au joueur initial qui,
d’ailleurs, s’empressait presque aussitôt
de la gâcher méthodiquement de
nouveau, n’ayant absolument rien
entendu à la façon dont Moullimard
l’avait tiré d’affaire. Or le plus étrange
avec ce spécialiste du sauvetage, seul
véritable talent échiquéen parmi nous,
était que si l’on parvenait à l’obliger à
terminer l’une des parties qu’il avait
ainsi récupérée du désastre, il se révélait
à son tour, maintenant qu’il n’était plus
acculé, incapable de la mener à bien
jusqu’au bout, s’emberlificotant dans
des combinaisons si compliquées
qu’elles finissaient par s’annuler d’elles-
mêmes et l’entraînaient jusqu’à une
défaite lamentable contre ceux dont il
s’était moqué si fort auparavant.
Un dernier, Tony – pied-noir
bellâtre, toujours tiré à quatre épingles,
jouant les grands seigneurs, adulé des
secrétaires qui venaient prendre un verre
au bar, surgissant vers cinq heures des
courses de Longchamp ou d’Auteuil où
il venait régulièrement de « faire un
malheur », exhibant des liasses de billets
de banque de sa poche arrière de
pantalon pour nous les faire renifler,
arborant chaque jour un foulard
différent (du type « fantaisie » qui vous
incite immédiatement à la mélancolie) –
avait mis au point une redoutable
tactique en cas de déconfiture : feignant
de s’énerver et entamant une algarade
avec l’un des spectateurs qui était
immanquablement là pour le rappeler
au devoir du fair-play, tournant pour ce
faire la tête ailleurs comme sous le coup
d’une suprême exaspération, il n’en
continuait pas moins de jouer mais en
tapant les pièces avec violence sur
l’échiquier, se désintéressant
ostensiblement de la partie, mais sans
omettre toutefois, avec une remarquable
dextérité, de venir les poser très
précisément à l’intersection de deux
cases… – ce qui lui permettait, si nous
ne le remarquions pas assez vite, de
lancer d’un seul coup une combinaison
d’autant plus inespérée pour lui et
surprenante pour nous que la pièce qui
l’effectuait provenait d’une case où elle
n’aurait jamais dû être… si quelqu’un
lui faisait néanmoins remarquer la
chose, il s’en offusquait si fort qu’il s’en
estimait quitte, blessé dans son honneur
de gentleman (et d’autant plus blessé
que l’affaire était mal engagée pour lui),
pour nous abandonner avec dédain à ce
qu’il qualifiait alors comme notre « petit
jeu de minables ».

Aujourd’hui, c’est avec un certain


étonnement que je me remémore ces
heures infinies, retranchées du monde
ordinaire, où, les yeux rivés sur les cases
blanches et noires de ce qui était devenu
pour nous un véritable univers parallèle,
nous luttions pied à pied –
désespérément, comme si nos vies en
eussent dépendu – afin d’assurer la
suprématie stratégique acquise au prix
d’échafaudages abstraits insensés et
épuisants, des armées – étrangement
inertes en elles-mêmes bien qu’animées
par nos imaginations obnubilées de
fougueux mouvements dynamiques –
de ces tristes figurines de bois au vernis
usé et sali par des milliards
d’attouchements.
Il existe dans Paris une multitude
d’endroits où persévère dans son être
cette population qui n’a guère d’autre
ambition que de jouir au jour le jour des
petits plaisirs qu’elle a réussi à se
ménager un peu à l’écart du train du
monde : quais de la Seine, champs de
courses, salles de jeux clandestines,
académies de billards, clubs d’échecs, de
bridge, de tennis, de poésie, cercle de
zélateurs de l’ancien jeu de Courte-
Paume (au Trocadéro), de celui de la
Longue-Paume (au jardin du
Luxembourg), instituts d’études
absconses de toutes sortes, sectes
d’adorateurs de la SNCF et
« Observateurs-Minutieux-Du-
Mouvement-Des-Trains-Dans-Les-
Gares », sociétés pour la préservation des
colibris, arrière-boutiques obscures où
s’échangent des timbres rares, des vieux
jouets rafistolés, des soldats de plomb
peinturlurés, des médailles anciennes,
des pipes de toutes provenances, des
haches préhistoriques, des talismans
pygmées, des photos d’ovnis, ou que
sais-je encore… Jusqu’aux capsules de
sodas dont certains font collection.
Il y a aussi les rendez-vous des enragés
de la pétanque, devenus aussi
consubstantiels aux jardins et aux
squares de Paris que ses pigeons, les
repaires des joueurs de 421 ou de yams
qui, des journées entières, ne se lassent
jamais d’éprouver la petite secousse
émotionnelle provoquée par l’illusion
fugitive d’avoir été favorisés par le destin
à l’occasion d’un coup de dés
heureux… Et puis bien sûr, enfin, ces
centaines, ces milliers de cafés où
stagnent – dans le demi-jour des miroirs
rongés et brumeux, dans le doux
confort du vermouth qu’on sirote à
petits coups, des gauloises qu’on
enchaîne sans les éteindre, des
plaisanteries identiques éternellement
ressassées et de l’épais tapis de table où
s’abattent les figures familières – les
innombrables tapeurs de cartons des
longues après-midi parisiennes…
Dans ses Nuits de Paris, Restif de La
Bretonne invective cette engeance
d’inactifs, apparemment plus
nombreuse à son époque qu’à la nôtre et
qu’il nomme les « tueurs de temps ». Il
décrit longuement ce qu’il considère
comme leur déchéance et leur prescrit le
travail en tant que roboratif, en tant
qu’antidote à ce qu’il croit être leur mal
de vivre. Cela dit, Restif, qui avait,
soulignons-le, pas mal de raisons de
prêcher la morale conventionnelle afin
de faire oublier sa conduite libertine,
n’aurait certainement pas pu imaginer,
au temps de la Révolution française à
laquelle il assista en spectateur et qu’il
nous a décrite, que viendrait jamais une
époque semblable à la nôtre ; une
époque où, comme le dit excellemment
Julien Gracq (quelque part dans ses
Lettrines), il y aurait tant de bras et de
volontés tendues vers le bouleversement
et la transformation du monde, et si peu
de regards pour sa simple
contemplation, qu’on en arriverait à
décréter quelque chose comme
« l’éminente dignité des paresseux ».
Restif aurait-il d’ailleurs réagi comme
il le fait, lui, le « flâneur des deux rives »,
s’il avait jamais pu prévoir ce que
signifierait un jour l’industrialisation à
outrance, la standardisation et
l’uniformisation du travail, des mœurs
et des consciences ?
Et qui donc à son époque aurait pu
prévoir que cette fameuse Révolution
française aurait pour effet ultérieur de
renforcer les valeurs qu’elle avait voulu
combattre ? Qui donc aurait prédit la
réapparition des souffrances
rédemptrices chères à la chrétienté sous
la forme du Travail élevé au rang de
dogme intangible ? que ce travail lui-
même, accéléré et propagé, point du
tout diminué par les machines,
connaîtrait une telle expansion, une telle
vitesse incontrôlée, qu’il en deviendrait
stérile, voire dangereux pour
l’humanité ? que cette surproductivité
développerait une agitation tellement
privée de sens qu’une majorité
d’hommes ne ferait plus, sous prétexte
de travailler, que de sacrifier la plupart
des heures de leur vie à un ennui
annihilant et en échange de biens
matériels de plus en plus douteux ? que
la consommation de ces biens matériels
surmultipliés deviendrait elle-même une
sorte de travail quasi obligatoire ?
qu’enfin donc, la résistance consciente
ou inconsciente à cet engrenage
commencerait à devenir presque
héroïque, ascétique – qu’au sens où
Restif l’avait entendu à son époque ce
seraient justement, par un extraordinaire
renversement, les honnêtes travailleurs
qui se transformeraient à leur insu en
« tueurs de temps » ?…
Oui, Restif – qui aimait à prendre le
temps de fureter sur les quais de la Seine
pour dénicher quelque nouveauté : livre,
jeune servante accorte et pas trop
farouche, vieillard vitupérateur ou
bandes de « polissons » à morigéner –
aurait-il jamais imaginé que nous
deviendrions, nous autres, Parisiens du
début du XXIe siècle, quasiment
incapables d’éprouver encore la simple,
toute simple, sensation d’exister –
bêtement, béatement – à l’instar des
poissons qui, pour se maintenir dans le
courant, n’ont d’autre effort à fournir
qu’un « léger et exact coup de queue
compensateur » ? que les rares rescapés à
conserver une lueur de lucidité sur cette
aliénation progressive finiraient eux-
mêmes, généreusement emportés par
leur désir de convaincre, à se livrer, pour
nous prêcher l’insouciance, à de
méthodiques et laborieuses
argumentations ?

À la fin du siècle dernier pourtant,


Robert Louis Stevenson, un des êtres les
plus perspicaces sans doute jamais parus
sur cette terre, avait humblement tenté
de remontrer que les oisifs possédaient
quelques droits, entre autres celui d’être
tolérés et non point tracassés, persécutés,
par ceux-là mêmes dont c’était, de toute
façon et de toute évidence, la
complexion propre, le tempérament
indéfectible, que de s’activer et de
produire. Écoutons ce qu’il nous déclare
au début de son Apologie des oisifs :
« Aujourd’hui que tout le monde est
contraint, sous peine d’une condamnation
par défaut pour crime de lèse-
respectabilité, d’embrasser quelque
profession lucrative, et d’y travailler avec
quelque chose qui ressemble à de
l’enthousiasme, une plainte de la partie
adverse, qui, elle, se satisfait de ce qu’elle a,
et revendique de rester spectatrice en
goûtant le temps qui passe, sent un peu la
bravade, sinon la gasconnade. Pourtant, il
ne devrait pas en être ainsi. L’oisiveté, ainsi
qu’on l’appelle, qui ne consiste pas à ne
rien faire mais à faire beaucoup de ce qui
n’est pas reconnu dans les formulaires
dogmatiques de la classe dirigeante, a
autant le droit de déclarer sa position que
l’industrie elle-même.
Il faut bien reconnaître que la présence
de personnes qui refusent de participer à la
grande course handicap pour le gain de
pièces de « six penny » est tout à la fois
une insulte et un désenchantement pour
ceux qui s’y engagent. Un brave garçon
(comme nous en voyons tant) prend son
courage à deux mains, vote pour les « six
pence » et, pour recourir à l’emphase d’un
américanisme, « y va à fond ». Peut-il
s’étonner de son ressentiment, tandis qu’il
s’échine désespérément à casser des cailloux
sur la route, s’il voit dans les prairies, non
loin, des personnes allongées au frais, un
mouchoir sur les oreilles et un verre à
portée de la main ? »
Stevenson remarque à juste raison que
les oisifs sont rarement inactifs, qu’ils se
consacrent tout simplement à des
activités que les autorités en place
considèrent comme inutiles, voire
nuisibles ; condamnation que la
rédaction de ce texte encourt très
certainement à son tour, j’en ai peur…
Oblomov – sans doute le plus célèbre
paresseux de la littérature occidentale, et
dans le comportement duquel s’est
reconnue une partie de la fameuse
Intelligentsia de l’époque au point de lui
consacrer un nouveau mot de la langue
russe : Oblomovtschina ! – Oblomov,
lui, est un inactif déclaré. Mais si ceux
que j’essaie d’évoquer ici ne peuvent être
convaincus d’oblomovisme, bien au
contraire, ils partagent toutefois avec lui
une qualité fort appréciable : de par leur
incapacité ou leur refus de participer de
l’hystérie planificatrice et activiste de la
société contemporaine, on ne peut non
plus leur faire grief d’y ajouter quelque
absurdité ou confusion supplémentaire
(n’est-ce pas déjà beaucoup ?) ; cette
attitude d’ailleurs, plus instinctive que
réfléchie, les menant plus souvent qu’on
ne pourrait s’y attendre à des extrémités
quasi héroïques : ne parvenant pas à
s’adapter à cet impératif catégorique qui
veut que plaisir et travail soient
nettement dissociés, ils préfèrent
presque toujours se passer du nécessaire
pour s’adonner au superflu.
Par bonheur, parallèlement, la société
actuelle, et principalement de par
l’évolution ultra spécialisée de la science,
a commencé de rendre de plus en plus
mince, si ce n’est indiscernable en bien
des occasions, la frontière qui sépare les
hurluberlus que nous sommes des êtres
qu’elle peut considérer à bon droit
comme dignes de respect. Il semblerait
même qu’elle ne puisse plus trop se
risquer à en tenter la discrimination.
On m’a en effet raconté que les hautes
autorités du CNRS avaient tout
dernièrement eu la velléité de
sanctionner l’un des chercheurs qui leur
étaient subordonnés – celui-ci s’étant,
hormis en ce qui concernait ses
émoluments, quasiment « spectralisé ».
Or – en dépit du fait que l’intéressé lui-
même ne considérait pas la sanction
comme totalement inique dans la
mesure où, ainsi qu’il le reconnaissait
sans détour, il avait parfaitement
conscience d’avoir un peu trop tiré sur la
corde – tous ses collègues chercheurs
s’étaient coalisés en un grand élan
généreux pour obtenir sa réhabilitation
au sein de l’organisme, réussissant au
passage à faire entériner ce précepte
déontologique qui sans doute fera
désormais jurisprudence auprès des
instances supérieures : « un chercheur
est tenu de chercher, non pas de
trouver ! » On voit combien cet
événement, annonçant peut-être
l’amorce d’une détente en ce qui nous
concerne et – qui sait même ? – les
prémices d’une reconnaissance officielle
de nos occupations, peut nous
apparaître rassurant.
Qu’il me soit permis, à ce propos,
d’évoquer quelques autres souvenirs.

Du temps où j’étais un jeune espoir


du Tennis Français et que j’avais été
requis par la Fédération pour participer
avec quelques camarades à un
entraînement hebdomadaire dans un
grand club parisien, sévissait encore,
plus ou moins officiellement, un expert
en balistique, myope comme une taupe,
le brave M. Pelletier, qui venait nous
expliquer au tableau noir, avec schémas
à l’appui, la probable trajectoire des
balles et leur rebond présumé d’après les
effets et la puissance de frappe que nous
leur imprimerions. Ce savant, qui
n’avait jamais touché une raquette de sa
vie, se montrait stupéfait lorsque nous
lui prouvions par la pratique qu’une
balle pouvait fort bien épouser une
trajectoire ou manifester un rebond que
sa théorie avait décrétés impossibles.
Mais comme il n’était pas têtu, étant
avant tout un chercheur à l’état pur, une
fois sa surprise passée, il s’inclinait
devant les faits avec une candeur
émerveillée – parfois même de
l’enthousiasme – et retournait à ses
chers calculs afin d’élucider les étranges
phénomènes.
Plus tard, me rendant régulièrement
dans la principauté de Monaco, j’avais
pris l’habitude de descendre dans un
hôtel minuscule caché au creux d’une
impasse étroite et obscure où végétaient
les derniers artisans et petits commerces
datant de l’époque de Marcel Pagnol.
J’y retrouvais inéluctablement deux
professeurs de mathématiques à la
retraite, Maréchal et Couturier, à qui
leurs maigres subsides permettaient de
conserver chacun une chambre sous les
combles et de prendre leurs repas dans
l’hôtel qui faisait pension de famille. Ces
vieux messieurs aux allures bien
respectables, encore qu’à l’ordinaire un
peu négligés dans leurs costumes élimés
datant d’époques antédiluviennes,
passaient tout leur temps en
conversations mathématiques
incroyablement abstruses et complexes,
chuchotant le plus souvent, dessinant
des schémas hermétiques sur les nappes
en papier qu’ils découpaient ensuite
soigneusement pour les enfouir dans
d’antiques serviettes de cuir, jetant des
regards inquiets et soupçonneux dans les
embrasures de porte… Un agent secret
les eût sans doute pris pour de
nostalgiques anarchistes d’arrière-garde
s’évertuant à fabriquer une ultime
bombe vengeresse.
Or si bombe il devait y avoir, ce ne
serait que celle qui exploserait à la une
des journaux à sensation le lendemain
du grand soir où ils auraient enfin fait
sauter la banque du casino à l’aide d’une
des martingales miraculeuses qu’ils
perfectionnaient inlassablement en
secret depuis des années et dont ils
allaient chaque soir vérifier la justesse à
la roulette – toujours à la limite
d’aboutir, jamais tout à fait au point,
hélas !… –, revêtant pour ce faire deux
magnifiques smokings achetés à
tempérament et auxquels ils semblaient
tenir comme à la prunelle de leurs yeux.
Ces interminables discussions les
faisaient parfois s’attarder au repas bien
au-delà de l’heure impartie ; on leur
présentait enfin leurs notes respectives
qu’ils avaient coutume de calculer
séparément chaque jour pour en ajouter
ou en retrancher les sommes du
contentieux qu’ils semblaient avoir
ensemble, s’abîmant alors tous deux
dans des séries d’opérations de la plus
haute complexité, s’embrouillant et ne
parvenant jamais à se mettre d’accord,
jusqu’à ce qu’Angelo, l’aimable et
spirituel maître d’hôtel qui les
connaissait bien, vienne à leur aide et
fasse le calcul mentalement.
Je les vis ainsi plusieurs années de
suite avant d’apprendre que l’un d’eux,
Maréchal, avait succombé à une crise
cardiaque dans l’hôtel, quelques heures
après qu’ils eussent enfin gagné une
assez grosse somme à la roulette, mais
d’une façon tout à fait fortuite dans la
mesure où Couturier, qui avait coutume
d’être le joueur de l’équipe et dont la
vue commençait à baisser, ayant mal lu
sur le petit carton qu’il consultait en
catimini, les chiffres de leur
combinaison du moment, avait joué un
numéro légèrement différent de celui
initialement prévu. Cette bonne
fortune, hors de toute prévision et
tellement étrangère aux laborieux efforts
de leurs années précédentes, avait
terrassé Maréchal et rendu Couturier
inconsolable ; ce dernier, selon Angelo,
s’en était retourné finir
mélancoliquement ses jours à Tourcoing
dont il était originaire, non sans avoir
auparavant fait don de la somme si
indûment gagnée à la « Société
Rationaliste de France ».
Mon grand-père, lui aussi joueur
invétéré bien que pas du tout
scientifique (tant s’en faut) et qui perdit
même en une seule nuit la petite fortune
qu’il avait amassée à Londres dans
l’entre-deux-guerres, entretint par la
suite pendant plusieurs années un
savant autrichien qui vivait dans une des
pièces du fond de l’appartement où il
avait installé – d’après ma mère et ses
sœurs parfois admises à venir
contempler le fascinant assemblage – un
réseau très compliqué de petites
montagnes russes en meccano, sur les
pentes duquel circulait une bille de
plomb chromé qui, une fois lâchée
depuis le plus haut sommet du circuit,
revenait presque à son point de départ (à
dix ou quinze centimètres près) sans
jamais parvenir à boucler intégralement
la boucle. Cet éminent savant – qui finit
par disparaître un beau jour non sans
avoir auparavant, ainsi que nous le
subodorons dans la famille, initié ma
grand-mère aux joies et mystères de la
physique compensatoire dans un style,
je l’espère pour elle, moins mécanique
que celui de ses expériences habituelles –
recherchait le mouvement perpétuel…
Le grand mathématicien Koenig avait
calculé que l’alvéole idéal n’était pas
exactement celui que les abeilles
édifiaient innocemment dans leur
ruche ; il proposa donc un modèle
légèrement amélioré que certains
apiculteurs tentèrent même, sans aucun
succès il faut bien le dire, de leur faire
adopter, jusqu’à ce qu’un autre grand
savant, Cramer, découvre que Koenig
s’était trompé et que les dimensions de
l’alvéole primordial – celui que les
abeilles utilisaient depuis toujours et
qu’entretemps, un troisième savant,
Maraldi, avait remesuré très
soigneusement – étaient bien les plus
parfaites possibles. Tout rentrait dans
l’ordre !
Mais le plus exemplaire parmi tous
ceux que j’ai eu l’occasion de rencontrer
restera, sans nul doute, Samuel
Benguigui.
Celui-ci habitait à Pau, au dernier
étage d’une tour moderne, elle-même
bâtie au bord d’une falaise surplombant
d’une centaine de mètres la vallée du
Gave. Âgé de soixante-dix ans, retraité
de la fonction publique, Benguigui était
devenu très calé en aérodynamique
spatiale et passait de longs moments à
faire des calculs savants, puis à dessiner
des plans d’avions qui, autant que je
m’en souvienne, étaient déjà par eux-
mêmes fort esthétiques. Passée cette
phrase préparatoire qui pouvait prendre
une ou deux matinées, rarement plus,
Benguigui en venait à la construction
proprement dite de l’appareil, dont
l’insigne particularité consistait à être
confectionnée avec du papier
exclusivement (en général, de vieux
numéros de Sud-Ouest), le carton lui-
même étant prohibé.
La fabrication terminée, Benguigui,
qui était très méthodique, commençait
par prendre une photo du prototype
puis, si le temps s’y prêtait, passait à la
phase finale et solennelle, aboutissement
des efforts des journées précédentes : le
lancement !
Quand j’étais présent, comme cela
m’arrivait souvent à une certaine
époque, Samuel allait chercher une
bouteille de mousseux et nous
trinquions ; puis, s’approchant à pas
comptés jusqu’au bord du balcon qui,
ainsi que je l’ai dit, surplombait une
vaste étendue, il lançait le vaisseau de
papier dans l’espace béant d’un geste
ample et un peu emphatique. S’asseyant
alors dans un fauteuil d’osier réservé à
cet effet, enveloppé dans un plaid, un
bonnet enfoncé sur la tête jusqu’aux
oreilles, Benguigui surveillait les
évolutions de son engin, lesquelles
pouvaient varier entre la chute
instantanée et une petite heure de plané
élégant au-dessus du Gave, en direction
des premiers contreforts des Pyrénées
qui nous faisaient face dans leur
hautaine splendeur condescendante –
dans un cas aussi favorable, nous
suivions les ultimes évolutions en nous
repassant les jumelles jusqu’à ce que la
frêle carcasse disparaisse derrière un
rideau d’arbres…
J’ai appris depuis lors que Samuel
Benguigui n’était pas seul de son espèce
et que cette activité, assez répandue à
travers le monde, se nommait la
« papidurologie » !
En dernier lieu, j’aimerais encore
signaler la création assez récente d’une
association métropolitaine de Banalyse,
laquelle rassemble déjà quelques
centaines d’adhérents dans tout le pays.
Les membres de cette institution fort
respectable se retrouvent à des heures
convenues dans des endroits très
quelconques – arrêts d’autobus, pieds
de colonnes Morris, buffets de gares,
etc. – mais, et c’est là l’aspect
remarquable de l’entreprise, sans avoir
aucun motif précis pour se rencontrer ni
rien de spécial à se dire ; d’après ce que
j’ai pu comprendre, cette dernière
condition étant même requise. Il n’est
pas obligatoire non plus de venir
effectivement aux rendez-vous, encore
que cette dernière clause soit l’un des
seuls objets de litige dans les rares
discussions qui s’élèvent parfois entre les
banalistes quand ils ont eu la chance de
se retrouver. En général, la Banalise ne
comporte aucune règle définie ; comme
le déclare avec fermeté et enthousiasme
son président et fondateur : « On est
banaliste ou on ne l’est pas ; un point
c’est tout ! »
Le grand congrès qui rassemble
théoriquement tous les membres au
même endroit pendant quelques jours
est le point culminant de l’année
banalitique. Les congrès de ces dernières
années furent de grandes réussites.
D’après un couple de banalystes de
ma connaissance, la principale activité
des participants consiste à aller accueillir
les arrivants le plus cordialement
possible à la gare, puis à les
accompagner à leur hôtel en proférant le
plus possible d’interjections
enthousiastes afin de couper court à
toute velléité d’information sur l’ordre
du jour, toujours à craindre de la part de
certains nouveaux membres non encore
pénétrés de l’esprit institutionnel. Au
congrès lui-même, il n’est naturellement
prévu aucun thème particulier, chacun
étant requis à intervenir absolument
quand il lui plaît et de préférence en
coupant la parole à ceux dont les
discours commencent à s’écarter de la
plus stricte banalité. Puis la plupart du
temps, après quelques jours de
discussions désordonnées où chacun
participe activement du brouhaha
général sans être pour autant tenu
d’écouter réellement son interlocuteur,
les congressistes se séparent en se
donnant des rendez-vous particuliers
pour l’année en cours – la plupart ne
donnant jamais suite car la majorité des
banalistes note les adresses sur des bouts
de papier volant qui ne tardent pas à
s’égarer. Comme le déclare encore son
président : « La Banalise ne veut en rien
se distinguer de la vie en général, sauf,
justement, par la volonté de ses
membres d’en avoir une conscience
aiguë et par leur désir de se rassurer
mutuellement – et le plus souvent
possible – à ce propos ! »

En réalité, cette population


d’excentriques et d’originaux, de
dilettantes, de « tueurs de temps » ou de
banalistes – irréductible en elle-même –
a toujours survécu un peu partout, quels
que soient les régimes, les événements et
les bouleversements sociaux – non pas
loin de l’activité mais juste à côté,
parallèlement à elle, pourrait-on dire ;
doucement, mais opiniâtrement
indifférente à ce qui ne concernait pas
ses marottes.
Mon père, quand j’étais adolescent et
qu’il me voyait préoccupé par je ne sais
quelle tournure prise par les
événements, avait coutume de me
répéter : « Dis-toi bien, fiston, qu’au
cours de toutes les circonstances de
l’histoire, il y a toujours eu des pêcheurs
à la ligne. » Or Jünger raconte, dans son
journal d’occupation que j’ai lu
beaucoup plus tard, qu’entrant dans
Paris déserté par l’exode, juché sur un
des chars de sa compagnie et passant sur
le pont de la Concorde, il remarque, en
contrebas des piles du pont, un type très
paisible qui pêche tout en fumant
tranquillement sa pipe.
Pareillement, si nous entrons dans
n’importe quel musée d’art asiatique
ancien et que nous nous dirigeons vers
les collections chinoises, nous
tomberons certainement à un moment
ou à un autre, faiblement éclairé derrière
sa vitrine, sur l’un des grands rouleaux
de parchemin exquisément peint par
l’un de ces mystérieux artistes Tch’an
des anciens temps, et nous y verrons,
probablement représentés dans leur
uniforme rutilant et multicolore, les
innombrables soudards redoutablement
féroces de deux armées rivales –
arborant de magnifiques bannières
peinturlurées sur lesquelles des dragons
crachent le feu – en train de se tailler
généreusement en pièces dans des
combats sans merci.
En approfondissant notre examen,
nous finirons bientôt par découvrir dans
un coin du rouleau, généralement
dissimulé derrière un rideau d’arbres,
un étang à moitié couvert de nénuphars
où vient se jeter en bouillonnant
joyeusement un torrent qui dévale de la
montagne en gracieux zigzags. À la
surface de cet étang, sous un saule
vaporeux avoisinant d’autres arbres
couronnés de fragiles fleurs blanches,
non loin de quelques canards méditatifs
qui se laissent dériver sur l’onde parmi
des lambeaux de brume, repose une
barque dans laquelle un petit
personnage coiffé d’un chapeau de paille
pêche sans se soucier de rien. Et, si nous
avons encore la patience de déchiffrer les
notes érudites qui accompagnent
d’ordinaire ces peintures, nous
apprenons que, pour les ermites du
Tch’an, le pêcheur à la ligne
(particulièrement s’il est un peu ivre de
vin de riz) représente le plus parfait
symbole de la sagesse. Sur l’un de ces
rouleaux qui se trouve au Metropolitan
Museum de New York, la minuscule
sentence calligraphiée en chinois et qui
flanque la tête du pêcheur a été traduite
en anglais et dit ceci :
« Right and Wrong reach not where
men fish
Glory and Disgrace dog the official
riding his horse. »

Lin Yu Tang, philosophe chinois


contemporain exilé en Amérique, dans
son fameux livre l’importance de vivre,
nous déclare :
« Après une longue exploration de la
littérature et de la philosophie chinoises,
j’arrive à la conclusion que leur plus haut
idéal a toujours été un homme détaché
(Ta Kuan) de la vie et sagement
désenchanté. Cette sagesse engendre une
certaine hauteur de caractère qui donne la
possibilité à chacun d’avancer dans
l’existence avec une ironie tolérante,
d’échapper aux tentations de la gloire, de
la richesse, des exploits, et finalement,
d’accepter les événements. De ce
détachement découlent aussi le sens de la
liberté, l’amour du vagabondage, de
l’orgueil, de la nonchalance. Car seul le
sens de la liberté et de l’oisiveté permet
d’atteindre la joie de vivre intensément
[…] La jouissance d’une vie oisive ne
coûte pas cher. Le vrai goût de l’oisiveté
s’est perdu dans les classes riches et ne se
trouve plus que chez les gens qui ont un
suprême mépris pour l’argent. Il provient
d’une richesse intime de l’âme chez un
homme qui aime la vie simple et qui
s’impatiente de devoir la gagner. Il y aura
toujours assez de vie pour en jouir, pour
un homme qui est déterminé à le faire. »

Or, si depuis l’aube des temps


humains les Chinois ont toujours révéré
une certaine forme d’oisiveté, le monde
animal offre à notre admiration un
exemple de dilettantisme naturel plus
ancien et plus parfait encore.
Il semblerait que le Paresseux – et
cela, sous l’aspect où nous pouvons
l’apercevoir de nos jours dans certaines
parties de la forêt amazonienne – ait
survécu à toutes les vicissitudes de la vie
sauvage depuis les temps préhistoriques
les plus reculés. Constatation qui
paraîtrait infirmer de manière décisive la
sacro-sainte théorie du « struggle for
life ». Comment concilier celle-ci en
effet avec la fabuleuse pérennité d’un
animal aussi peu doué pour la
compétition ?
Il n’est d’ailleurs sans doute pas
fortuit que ce soit précisément un
chercheur américain, J. K. Summerville,
qui ait consacré près de quinze ans de sa
vie à guetter, au sein de son milieu
naturel, les rares évolutions de cet
insouciant réfractaire.
Pour ce faire, et comme c’est devenu
la mode depuis Konrad Lorenz qui, en
son temps, a séjourné des mois entiers
immergé jusqu’à la ceinture dans un
étang boueux pour mieux s’intégrer à
un groupe de palmipèdes sur lequel il
avait jeté son dévolu, il semble que
Summerville ait tenté de s’imprégner
totalement des mœurs du Paresseux –
opération qui devait rapidement s’avérer
beaucoup plus acrobatique et ascétique
qu’il ne l’avait tout d’abord escompté,
dans la mesure où l’animal reste parfois
accroché jusqu’à dix jours de suite à la
même branche sans manifester la
moindre velléité de changer de position
(à dormir ou à méditer ? cela reste
incertain et les conclusions de J. K. ne
sont pas formelles sur ce point), puis
n’en descend que sous l’empire de
l’extrême nécessité : la faim et la
défécation (« pendant la petite et la
grosse commission, assure J. K., il ferme
les yeux avec une expression que nous
oserons qualifier de plaisir tranquille. ») ;
que d’autre part encore, le Paresseux,
une fois qu’il est à terre, prend tout son
temps, ne se déplaçant qu’à la vitesse de
cinquante mètres à l’heure, tombant
fréquemment dans d’étranges
distractions au cours desquelles,
oubliant visiblement son projet initial, il
se prélasse dans l’herbe le ventre au
soleil – dormant ou méditant de
nouveau, plus ou moins indéfiniment…
(Dans l’eau, le paresseux se montre plus
à l’aise encore : étant le seul animal de la
création à nager sur le dos, son énorme
estomac faisant office de bouée et lui
permettant de flotter, il n’a qu’à user de
ses bras comme de petites rames pour se
propulser indolemment sur les
ondes…)
Enfin – et nous touchons là au côté
sublime des observations opérées sur cet
animal –, à considérer les photos prises
par Summerville, il apparaît que le
Paresseux, au cours des nonchalantes
allées et venues ou méditations
somnolentes qui composent ses
habitudes, ne se départe jamais d’un
sourire que nous ne pouvons décrire
autrement que comme l’expression
d’une complète béatitude (« Le
Paresseux serait-il un bienheureux ? »
s’interroge anxieusement le chercheur
américain).
Mais le plus surprenant de ce que
nous rapporte Summerville reste les
mœurs érotiques et sexuelles de
l’animal : si les approches amoureuses
traînent péniblement en longueur, une
fois accouplés, et contre toute attente, les
partenaires se déchaînent en une longue
série de spasmes frénétiques sans la
moindre pudeur ni la moindre
inhibition – puis retombent épuisés
mais toujours ravis, dans leur demi-
léthargie coutumière. (J. K. avoue sa
perplexité sur ce point : manifestent-ils
un réel enthousiasme ou subissent-ils les
lois de l’espèce ?)
Quoi qu’il en soit, l’article où j’ai pu
recueillir tous ces renseignements à
propos des recherches de Summerville
nous laisse entendre que, depuis son
retour, l’illustre chercheur connaît
certaines difficultés à retrouver le rythme
de la « vie active ». Il semblerait que J. K.
ne sorte plus que très rarement de chez
lui, que ses éditeurs se plaignent
amèrement de l’extrême lenteur avec
laquelle il poursuit la rédaction de son
ouvrage tant attendu Comprendre les
paresseux et que sa femme ait toutes les
peines du monde à le convaincre de
bien vouloir s’extirper du hamac qu’il
s’est installé sur la mezzanine et où il
séjourne des journées entières… (à
dormir ou à méditer ? les auteurs de
l’article semblent ne pas être en mesure
de le déterminer formellement.)
D’aucuns parmi nous prétendent
maintenant que nous entrons dans la
civilisation des loisirs, que l’énergie
jusqu’à présent déployée dans le monde
du travail sera désormais canalisée vers
un vaste univers de divertissements, que
nous les dilettantes, quittant par là
même notre statut de marginaux,
pourrions enfin, ainsi que le souhaite
Samuel Johnson, trouver de nombreux
et nouveaux camarades de jeux.
Qu’il me soit permis d’en douter.
Ne suffit-il pas d’observer l’esprit
général qui règne déjà dans les grandes
réalisations en place du Tourisme, des
Clubs de vacances, du Sport et de la
Culture de masse pour constater que
ceux dont c’est le tempérament
indéfectible que de produire et de
s’activer ne peuvent s’empêcher, quand
ils se mêlent soudain de divertissement,
d’introduire à nouveau dans leurs
distractions – inconsciemment tout
d’abord, puis délibérément – les
principes fondamentaux qui les ont
toujours animés : efficacité, rentabilité,
professionnalisme, rédemption par la
souffrance ? (Avez-vous jamais eu
l’occasion de contempler ces nouvelles
gigantesques processions de flagellants
modernes que constituent à l’évidence
les coureurs de marathon ou autres
joggers qu’on croise dans les rues, le
visage crispé par l’effort, tout leur être
tendu vers le rachat de leur âme ?)
Or, que nous le voulions ou non, cela
ne sera jamais pour nous autres,
incurables épicuriens !
Quand bien même nos activités en
viendraient à se confondre en apparence
avec les leurs, qu’elles en différeraient
profondément. Il serait en effet
difficilement concevable que nous
réussissions jamais à nous débarrasser de
l’amateurisme désinvolte qui nous
caractérise. En bref, tandis que nous
continuerons à nous divertir gentiment,
eux, comme le dit excellemment un
humoriste moderne, « travailleront dur,
les pauvres, à s’amuser ! »
Nous pourrions du reste nous
demander dans quelle mesure la
nouvelle société des loisirs tolérera cette
irréductible inaptitude de notre part.
Nous permettra-t-elle de délaisser ses
compétitions et de dédaigner sa soif de
performances ? Ne cherchera-t-elle pas à
débusquer puis à confondre les
amateurs clandestins ? À la suite de
quoi, ceux-ci seraient doucement mais
fermement remis sur le droit chemin
des loisirs « sérieux ». On sait avec quelle
attentive sollicitude la collectivité
moderne ramène à elle les brebis
égarées !
En une aussi sinistre occurrence,
quelle alternative s’offrira encore à
nous ? Devrons-nous pratiquer en
cachette, dissimulés dans de nouvelles
catacombes ? Communiquer entre nous
par messages chiffrés et montrer patte
blanche aux autorités ? Aurons-nous
encore le recours de nous réfugier dans
ces contrées (du moins pour le laps de
temps où elles-mêmes continueront de
résister) qui, de tout temps, furent la
patrie des excentriques : les îles
britanniques ? Connaîtrons-nous alors
une existence semblable à celle de ce
Jenkins, mentionné par Édith Sitwell
dans son recueil Les Excentriques anglais
et qui, « à cette date dans sa cent
cinquante-septième année, s’activait
toujours. Son biographe nous apprenant
dans un transport d’admiration,
poursuit-elle, que ce personnage passa le
dernier siècle de sa vie à pêcher et qu’on
le voyait souvent nager dans les rivières,
les poils de sa barbe flottant comme des
herbes sur les rides de l’eau » ?
Du moins puis-je affirmer que tout
dernièrement, et comme cette dernière
anecdote, je l’espère, va en témoigner, la
situation s’y montrait aussi favorable
que par le passé.
Alors que je me promenais au cœur
de l’hiver anglais et par un jour venteux
dans une allée du jardin public qui
domine le troupeau serré des petites
maisons de brique rouge formant le
quartier ouvrier de la ville de Sheffield,
au détour d’un massif qui me l’avait
masqué jusque-là, je tombai sur l’un des
respectables sujets de Sa Majesté en
plein exercice : arborant une belle
moustache bien taillée, coiffé d’une
casquette de tweed et couvert d’une
veste matelassée qu’il portait sur veston
et cravate, la pipe à la bouche, assis sur
une chaise pliante au milieu d’un terrain
gazonné, il tenait d’une main la bobine,
et de l’autre le fil qui, dans une longue
courbe gracieuse, le reliait à un superbe
cerf-volant rouge perdu dans les
hauteurs d’un ciel mouvementé où de
gros nuages chargeaient au pas de course
ainsi que des éléphants furieux.
Comme je passais devant lui en le
saluant de la tête, il m’interpella :
« Pourriez-vous être assez aimable
pour tenir ceci quelques instants ? »
Je répondis que j’en serais enchanté et
il me passa la bobine et le fil que je tins à
bout de bras, fort étonné d’ailleurs de la
puissance de traction qui s’y exerçait,
tandis que lui, plongeant la main dans
une espèce de cabas comme ceux dont
on se sert pour faire le marché, en sortit
une bouteille Thermos d’où il se versa,
dans une timbale, un thé brûlant qu’il
mélangea au lait d’un minuscule
berlingot tiré de sa poche de veste, et
commença tranquillement de boire à
petits coups tout en me surveillant du
coin de l’œil :
« Pas si fort, mon garçon, détendez-
vous, laissez-lui un peu de mou ! »
Puis, sortant une deuxième timbale,
toute cabossée celle-ci, il me demanda :
« Un peu de thé ?
— Volontiers. »
Quand il eut versé le thé et le lait dans
la timbale qu’il me destinait, il me la
tendit et reprit la bobine et le fil ; je bus
lentement, debout à ses côtés, tandis que
le vent redoublait d’efforts comme pour
lui arracher le fil des mains. Il y eut un
long moment pendant lequel il
manœuvra en silence, les yeux levés vers
le ciel, résistant avec flegme aux assauts
venus d’en haut ; puis, sans tourner la
tête, il me dit soudain :
« Quel temps merveilleux n’est-ce
pas ? »

Espérons cependant que l’évolution


des mœurs n’en vienne jamais à des
extrémités aussi incommodes que celles
évoquées plus haut et que nous n’ayons
dans le futur, ainsi que nous en avons
l’usage, rien de plus à affronter que la
réprobation plus ou moins méprisante
des honnêtes gens, qu’en outre, quand
ils nous questionneront avec incrédulité,
selon leur habitude, à propos de ce
qu’ils considèrent comme nos étranges
activités, nous aurons l’esprit de nous
souvenir de ce qu’avait coutume de
répondre en pareille occasion Ryokan, le
moine Zen :
… dans le printemps aux cent fleurs,
sur les grandes allées
je joue à la balle
si en chemin un passant m’interroge
je réponds
« je suis un homme oisif à une
époque de paix ».
La mort de Perdita, chat
parisien

Cette habitude au long des années de


sentir le poids de son corps alangui par
le sommeil peser au bout de mes pieds,
chaque nuit… – que souvent d’ailleurs
je repoussais un peu plus au large,
trouvant qu’il en prenait trop à son aise,
s’étalant dans toute la largeur du lit ;
mais en même temps à chaque fois (oui
je peux bien dire à chaque fois)
secrètement ému de la confiance
manifestée par son complet abandon à
mes côtés, dans des poses d’une
étonnante lascivité, charmé en vérité
jusqu’au fond du cœur par la tendre
amitié de l’étrange et fascinant petit
animal sauvage – à la fois
conditionnellement (ne vous avisez pas
d’être trop négligent avec les chats !) et
constamment fidèle.
Toutes ces fois où je suis parti dans la
nuit, une lampe électrique à la main,
pour l’appeler, inquiet soudain vers
quatre heures du matin de son absence,
lui, dont j’avais coutume d’entendre et
d’identifier (avec un frisson de plaisir et
de reconnaissance du plus profond de
mon sommeil) le bruit ténu des pattes
remontant l’escalier de bois, puis le
trottis sur le parquet, juste avant le
saut – moins discret et plus lourd – sur
le lit où il venait se loger contre mes
pieds… À ces instants, en effet, où je
l’appelais dans la nuit et l’attendais (car
il y avait toujours un long intervalle
avant qu’il ne réponde – sans doute tout
à son affaire à guetter quelque proie sous
la lune) et où je finissais par entendre
son miaulement caractéristique de
réponse. Un miaulement, à bien me le
remémorer, et j’hésite ici à l’écrire car je
crains de tomber pour le coup dans un
sentimentalisme excessif – mais c’est
pourtant bien la réalité de mon
souvenir –, étrangement pathétique !
Comme si lui-même avait craint un
moment de s’être perdu.
(Je songe, d’ailleurs, que mon
impression n’est peut-être pas si
absurde, en ce sens – j’ai une
imagination très fertile à ce sujet… –
qu’une amitié aussi longue et constante
entre un animal et un homme,
spécialement un chat, reste quelque
chose d’extraordinairement artificiel et
qui ne peut aller que dans le sens d’une
assimilation relative de l’animal à la
sphère humaine. Or, par ces nuits de
chasse où il était sans doute
puissamment repris par ses instincts
sauvages, je suppose que le frêle lien qui
le rattachait à nous se distendait
jusqu’au point de rompre presque et
que c’est à cet instant – l’avais-je
pressenti au milieu de mon sommeil ? –
que je le rappelais à l’ordre de notre
amitié, d’où peut-être alors l’accent
pathétique de sa réponse – comme
revenue de loin… ?)
Toutes ces fois, au cours de ces
merveilleux après-midi de farniente
poétique que j’ai su me ménager dans la
vie de tous les jours et où j’ai
intérieurement adressé une petite
oraison au très antique dieu des félins
pour l’indéfectible compagnie du mien,
assis ou endormi à mes côtés tandis que
je lisais ou écrivais !…
Les nombreuses autres fois où je l’ai
contemplé – après l’avoir surpris dans
un de ses lieux de prédilection du
jardin – complètement abandonné
parmi les herbes ou sous un massif,
dans une attitude de relâchement si
confondant que j’en étais saisi d’une
sorte de concupiscence et de nostalgie !
… – cette puissante nostalgie de
l’innocence animale qui fait que nous
sommes si nombreux à nous enticher
d’animaux de compagnie, lesquels nous
permettent de conserver un lien avec
cette part négligée qui continue de nous
hanter malgré tout… – malgré nos
pathétiques efforts, mon Dieu ! vers la
rationalisation de nous-mêmes ?!…
« Je suis heureux parce que leur
coassement (celui des grenouilles qu’il
entend depuis la terrasse de chez lui) me
dit que les animaux ne nous ont pas
encore abandonnés, que malgré nos
péchés, peut-être grâce à leur innocence à
eux, ils ne nous ont pas encore tourné le
dos et qu’ainsi peut-être, un jour nous
pourrions être sauvés. »
(Aleksandar Tisma, texte sur le bonheur,
Libération août 93.

Pour en revenir à ces nombreux


après-midi de parfait bonheur
contemplatif, ces après-midi orientaux
passés en sa compagnie, j’ai souvenir
d’un petit texte improvisé au musée de
Philadelphie en face d’un tableau de
Chagall (qui est exposé là) et ensuite
repris dans mes cahiers :

« La toile intitulée Trois heures et


demie, le poète est exécutée dans la
manière lyrico-cubiste qu’il mit au point
à cette époque (1911). Le poète,
élégamment vêtu d’un costume bleu des
beaux jours, boit son thé la tête posée à
l’envers sur le buste. Sa tête est verte –
d’un vert qui apparaît presque
phosphorescent par rapport aux autres
couleurs du tableau. Son beau visage
anguleux pointe un œil rouge vers des
hauteurs perdues, un œil inspiré,
précisément inspiré par quelque vision.
Sa main droite tient un crayon et sur la
table du déjeuner dont les reliefs et les
ustensiles ont été repoussés, repose un
carnet couvert d’une fine écriture serrée.
Un chat, vert lui aussi, lèche la main du
poète… Le coup de génie de cette
évocation est l’idée « hassidique » de la
tête posée à l’envers sur le buste, la tête
chavirée vers le ciel, qui suggère le non
conformisme angélique de l’inspiration
poétique. Les poètes : ces êtres qui n’ont
rien de mieux à faire à trois heures et
demie de l’après-midi que de noter leurs
précieuses émotions dans de petits
carnets, tout en buvant du thé, la tête
perdue dans les nuages, et à qui les chats
tiennent compagnie !…
Je consigne ceci dans mon carnet alors
qu’il est précisément 3 h 20 et que sur le
petit sofa vert près de ma table le chat
Perdita, roulé en boule, dort
profondément… »

Pour ne pas me dérober à la fatale (et


j’aurais envie de dire kaléidoscopique)
illusion récurrente qui anime tous les
amis des chats, je dois admettre que je
considérais, bien entendu, Perdita
comme un chat tout à fait exceptionnel !
(Nous l’avions appelé ainsi parce que
nous avions cru en le recueillant – dans
une cour d’immeuble parisien où il
semblait perdu – qu’il s’agissait d’une
chatte, avant de découvrir que c’était un
chat androgyne !…) À tout le moins
était-ce un véritable animal de
compagnie qui prenait part aux plus
menues péripéties de notre vie
quotidienne. Il était par exemple
impensable qu’ici même à la Combe del
Lys, je sois en train de faucher ou de
débroussailler, sur l’une des hautes
terrasses qui surplombent la maison,
sans qu’à un moment ou un autre je ne
finisse par remarquer sa présence – assis
tranquillement à quelque distance mais,
ainsi que font les chats, sans paraître du
tout conscient de ma proximité, comme
absorbé par quelque invisible entité.
Quelqu’un m’a dit une fois que la
qualité des relations intimes avec les
chats était fonction du temps passé en
leur compagnie. Ce que je n’ai aucune
peine à croire pour l’avoir expérimenté
et explique sans doute le commerce
privilégié des écrivains et des chats.
Ainsi que cela se produit souvent, à ce
qu’il semble, ce fut lui qui
« s’impatronisa » dans notre vie,
s’imposant avec une telle détermination
et aussi une telle prescience du point
faible en nous ! Dès qu’il eut croisé
notre route, il ne nous lâcha plus d’une
semelle, couchant sur le paillasson,
cherchant à s’introduire à la moindre
occasion, nous suivant dans la rue parmi
des dizaines d’autres voisins, etc. – au
point que nous ne pûmes, vaincus et
flattés par cette élection, différer plus
longtemps son adoption, et ce en dépit
des conditions de logement exiguës qui
étaient les nôtres à cette époque.
C’était un très grand chat, plus haut et
long que la moyenne, ce qui lui évitait la
plupart du temps d’avoir à se mesurer
avec les autres et lui permettait même de
tenir en respect bon nombre de chiens.
Cette particularité lui octroyant encore
l’avantage, lorsque le combat s’avérait
inévitable avec l’un de ses congénères, de
s’en tirer très facilement : l’assaillant (je
ne l’ai jamais vu attaquer le premier,
étant lui-même d’un naturel pacifique et
dégagé des affres de la passion
amoureuse par sa spécificité hors
norme) l’assaillant donc, se retrouvant
invariablement éjecté un peu plus loin
par ses longues pattes arrières, après
quelques roulades dans la poussière
accompagnées des terribles cris que
poussent habituellement les chats en de
telles circonstances – comme si Perdita
avait pratiqué, en l’occurrence, une sorte
d’aïkido félin fort efficace.
Dans les premiers temps de son
adoption nous voyageâmes beaucoup et
nous emmenions Perdita partout avec
nous. Il était étonnant de voir la faculté
d’adaptation de cet animal. Là où nous
demeurions, il prenait immédiatement
les mesures du lieu, en flairait les
dangers et en repérait les commodités,
ne s’écartant en aucun cas du périmètre
imparti. Il ne lui advenait jamais, par
exemple, de s’aventurer sans nous hors
des limites du jardin de l’hôtel ou de la
maison qui nous abritait – comme s’il
avait parfaitement compris que sa
sécurité en dépendait. Lorsque nous
séjournions, comme c’était souvent le
cas, en pleine nature, établissant notre
campement au milieu d’un pré et que
nous devions nous déplacer avec la
voiture dans la journée, nous laissions
Perdita tout à son affaire dans les fourrés
des alentours, sûrs de le retrouver à
notre retour, le soir, couché sous la
tente.
Lorsque nous demeurions à Paris
dans notre petit appartement sous les
toits, nous avions pour devise de ne pas
l’assujettir à rester enfermé et nous le
laissions circuler à sa guise jusque dans
la cour en bas de l’immeuble, celle-ci
étant suffisamment vaste et arborée pour
qu’il puisse y vaquer à ses affaires de
chat parisien. Or il avait élaboré une
tactique – l’intelligence des chats étant
stimulée par leur paresse pour tout ce
qui concerne les efforts purement
utilitaires – afin de se faire remonter
dans l’ascenseur jusqu’au septième étage
par certains voisins avec qui il s’était lié
d’amitié. Il avait son massif touffu près
de la porte d’entrée, qui lui servait de
cachette-observatoire et d’où il pouvait
guetter sans être vu lui-même les
« personnes adéquates ».
Mais tout ceci ne sont qu’anecdotes
banales dont tout amateur de chats peut
fournir l’équivalent.
Ce qui doit me rester ce sont ces longs
moments passés ensemble, moi lisant
ou écrivant, lui non loin de là dans sa
posture de « réflexion calme » (la
posture que le yoga des chats nomme,
selon Claude Roy : Pétale-creux-du-lotus-
noir (et blanc)-recueillant la rosée-du-
temps…). Oui, ces longs moments
passés ensemble dans le simple bonheur
de se sentir exister face à tout, face à ces
gouffres qui – par les jours de pluie près
du feu rougeoyant, par les après-midi
ensoleillées sur le divan de la
bibliothèque ou les nuits d’hiver
assoupis ensemble, mes pieds touchant
sa chaude fourrure à travers la
couverture – s’ouvraient sans doute
béants juste en dessous de la petite
plate-forme de bonheur sur laquelle
nous parvenions à nous maintenir en
équilibre – dans la fabuleuse et légère
ébriété du présent…
Il y eut inévitablement aussi toutes ces
occasions où je pus l’observer en train
de jouer longuement avec une souris et
je dois dire que j’ai fini par ressentir avec
force la profonde et très antique
kallisthénie qui embrasse alors la proie
avec son prédateur. Aucune méchanceté
ni réelle cruauté – au sens où nous
l’entendons d’ordinaire, nous autres
humains éventuellement pervers… – la
simple soumission, innocente et
candide, à la loi souveraine et
antagoniste des espèces. Hermann
Melville, (je crois que c’est dans Benito
Cereño) décrivant un félin jouant ainsi
avec sa proie, nous met en garde : si
nous éprouvons une quelconque
prévention à admettre cette pratique, il
serait préférable que nous abandonnions
la lecture de son livre car nous ne
saurions non plus participer au jeu que
l’auteur lui-même instaure avec son
lecteur !…

Ah ! mais les souvenirs sont sans fin !


Il me paraît d’un seul coup difficile de
ne pas évoquer cette façon inimitable
qu’il avait – le seul parmi tous ceux que
j’ai connus – de boire du lait dans une
soucoupe ou dans un bol. S’asseyant un
peu en décalage et sans baisser la tête,
très dignement, il trempait délicatement
sa patte dans le lait pour ensuite la lécher
tranquillement, consciencieusement…
pratique d’une rare élégance qu’il
pouvait poursuivre pendant près d’une
heure avec la même componction.
Ce qui m’amusait encore beaucoup
était de l’observer en train de chasser
dans la prairie derrière la maison de
l’Aveyron. Tapi des heures durant,
comme absent de lui-même, telle une
statuette, tandis que les hautes herbes se
balançaient doucement dans la brise,
que des oiseaux rapides s’entrecroisaient
au-dessus de sa tête – imperturbable !
Jusqu’au moment où, se relevant
imperceptiblement, dressant les oreilles,
piétinant sans bruit des pattes arrières, il
semblait sur le point de bondir… mais
non ! Rien ! Fausse alerte. Et la même
attente interminable, d’une patience
infinie, reprenait son cours. On eût dit
qu’il réussissait à ralentir le flux des
heures jusqu’à un état limite de frêle
équilibre : une minuscule flamme
d’attention maintenue à la pointe du
présent !…
N’est-ce pas d’ailleurs ce qui nous
fascine tant chez les chats : cette
impression qu’ils donnent de si
parfaitement maîtriser le Temps ?

Parfois, Perdita nous accompagnait


dans de longues promenades de
plusieurs kilomètres. Nous devions
nous arrêter constamment pour
l’attendre. Avec la circonspection propre
aux félins, il s’immobilisait toutes les
deux ou trois minutes, puis filait à
couvert dans les maïs ou les tournesols,
pour suivre un chemin parallèle au
sentier lui-même – trop à découvert !
On sentait dans ces moments-là, de
façon tout à fait palpable, le mélange
exact d’excitation folle et d’inquiétude
souveraine qui le partageait.
Je me souviens tout particulièrement
de cette fois, il y a quelques années de
cela, où nous sortîmes – accompagnés
de Perdita et du petit chien comique de
la voisine, au beau milieu de la nuit et
par la pleine lune d’août, laquelle figeait
le plateau des Bruères sous son
magnétisme hypnotique : pas le
moindre souffle, le moindre bruit, ni le
moindre mouvement… On eût pu
croire s’avancer au sein d’un monde
spectral interdit. Nous quatre, sous
l’éclairage opalescent de cette grosse
boule quasi-surnaturelle, d’une
immobilité un peu inquiétante au plein
centre du ciel, on eût pu croire être
passés, par mégarde, à travers le miroir…
Or ce dont je me souviens avec le plus
d’étonnement, s’agissant de cette
escapade nocturne, reste le lien
énigmatique qui semblait unir l’astre
resplendissant au regard mesmérisé du
chat… Les Égyptiens, sans doute, en
surent-ils plus long que nous sur les
secrètes accointances entre Bastet et la
lune !…

Ces dernières années, Perdita semblait


tout particulièrement se plaire à la
Combe del Lys.
Dans ce lieu naturellement enclos par
le cirque des collines et entièrement
isolé, il pouvait régner sans partage. On
peut dire qu’il l’explora sous tous les
angles, ayant très vite, bien entendu, élu
ses postes de guet, de méditation et de
sieste. Endroits bien déterminés où nous
savions pouvoir le trouver à coup sûr
selon les heures de la journée et l’ordre
des saisons : les chats, grands hédonistes
devant l’Éternel, repérant avec
exactitude les endroits où le soleil se
pose en premier et se retire en tout
dernier dans les jardins et les maisons.
C’était donc toujours un crève-cœur
que de devoir le renfermer dans son
panier à la mi-octobre lorsque le
moment du retour à la ville était venu.
C’est pourquoi lorsqu’à la fin de l’été
dernier, je vins le tirer d’un de ses
sommes de bienheureux –
profondément assoupi, étalé sur le dos,
son ventre blanc au soleil, les quatre
pattes en l’air avec les extrémités
légèrement et gracieusement retournées
vers l’intérieur – je me sentis bien
misérable… et tant il est vrai aussi qu’en
ce qui concerne les êtres qui nous sont
chers, nous sommes, sans nous l’avouer
expressément, souvent visités par le
pressentiment, je sentais confusément ce
matin-là que je ravissais Perdita à son
dernier grand plaisir solaire en ce bas-
monde, aussi hésitai-je longtemps avant
de l’éveiller : « Encore une minute !
Monsieur le bourreau !… »
Nous savions, hélas, que ce chat était
vieux – nous estimions son âge aux
environs d’une douzaine d’années – et il
avait déjà donné des signes de fatigue
mais nous pensions, bien entendu, que
les choses dureraient encore un certain
temps. N’en va-t-il pas toujours ainsi ?
nous pensons pouvoir faire durer les
choses… disons… indéfiniment un
certain temps encore !… Cependant il
était devenu gros, ne se déplaçait plus
qu’avec parcimonie, ne manifestant plus
aucun désir de s’aventurer à l’extérieur,
et passant, à vrai dire, le plus clair de son
temps assoupi sur les canapés. Nous
étions obligés – paradoxes de notre
attachement à l’animalité… – de le
rationner sévèrement, de lui imposer un
régime ! Il demeurait néanmoins,
comme par le passé, le même
accompagnateur attentif et câlin aux
heures privilégiées de la lecture, de
l’écriture, des repas et aussi des quelques
films que nous tentions (parfois le soir
et depuis peu) de visionner, sur
l’antique poste de télévision en noir et
blanc (dont l’image déformée
transformait les êtres en hydrocéphales
courts sur pattes) que les parents de
Judith nous avaient rapporté de la
campagne.
Tandis que là-haut, dans notre petit
appartement sous les toits, un palpitant
« thriller » à l’américaine nous avait
plongé dans l’anxiété artificielle… (et, à
bien y songer, c’était aussi un discret
symbole du bonheur existentiel de nos
années présentes), il était toujours
délicieux et merveilleusement
réconfortant de jeter un regard sur lui –
sagement assis en sphinx entre nous
deux, face au téléviseur – et de
contempler les images se refléter en tout
petit dans le miroir effilé de ses yeux
incompréhensifs où elles venaient, eût-
on dit, s’annihiler, se résorber
philosophiquement dans
l’insignifiance… À l’entr’apercevoir
furtivement à ces moments-là – tandis
que sur l’écran, l’héroïne, bien entendu
désarmée, poussait innocemment la
porte entr’ouverte du logement,
apparemment désert, de l’homme aux
manières étranges dont elle restait bien
la seule à ne pas avoir deviné qu’il était le
tueur fou !… – oui, à l’entr’apercevoir
alors, j’éprouvais toujours comme une
sorte de petit rire intérieur, à la fois gai et
sarcastique, et je le remerciais
secrètement pour sa placide équanimité.
J’éprouvais d’ailleurs tout à fait le
même sentiment lorsque, nous étant
échauffés jusqu’au point
d’incandescence dans l’amour ou bien
dans les querelles – Judith et moi – et
que, perdant la tête, nous avions tous
deux plongé (ainsi qu’il est d’usage pour
les humains) dans le délire du plaisir ou
de l’argumentation débridée, soudain
mon regard tombait sur lui, assis très
calmement, ramassé sur lui-même et
nous observant placidement, sans
bouger, comme si rien, absolument rien
ne se passait… ses yeux grands-ouverts
fixant la teneur véridique de l’existence ;
bien au-delà, mon Dieu ! des nécessaires
et vaines ardeurs qui nous agitaient !…
La présence à nos côtés des animaux
de compagnie – ainsi que l’habitude
s’en répand largement – répond sans
doute au besoin subconscient, que
j’évoquais plus haut, de conserver un
contact avec le monde naturel (qui fuit,
dirait-on, sans espoir de retour), mais
aussi peut-être (et à un niveau plus
profond cette fois) avec le mystère
métaphysique, lequel, en dépit de nos
croissantes et présomptueuses
sophistications conjecturales, continue
de nous ballotter telles de petites
poupées de sel à la surface d’un océan…
et dont les animaux témoignent en
silence, nous rappelant discrètement à
l’ordre de notre condition sur cette
planète.

Cependant, très progressivement,


notre petit compagnon commença de
perdre l’appétit, puis cessa de manger.
Judith l’emmena chez le vétérinaire qui
lui administra un laxatif et une piqûre
pour stimuler son appétit. Au retour, il
se jeta sur la nourriture et je me souviens
nettement d’avoir eu la tentation de le
soustraire à cette fringale immodérée. Je
ne sais ce qui m’arrêta. Toujours est-il
que le soir même, il présenta les signes
d’une affection plus grave : le poil
hérissé, haletant et tremblant, il respirait
difficilement. Nous décidâmes pourtant
d’attendre le lendemain, voulant croire à
une indigestion. C’est alors que, sans le
savoir, j’eus avec lui mon dernier contact
amical : je le caressai longuement et en
dépit de sa respiration sifflante, il
ronronna encore, clignant doucement
des paupières…
Le lendemain matin, la situation avait
empiré. Sa respiration était entrecoupée
de spasmes. Judith se préparait à le
ramener chez le vétérinaire. J’étais
inquiet et comme je devais descendre
pour donner une de mes leçons de
tennis, je vins saluer le chat. C’est à cet
instant sans doute que j’eus une réelle
prémonition – sans pourtant la
considérer pleinement, par superstition,
je crois… – je me penchai sur lui et le
caressant rapidement je lui dis :
« J’espère te revoir tout de même ! »
Puis je sortis. Une fois dans l’ascenseur,
j’eus une soudaine impulsion :
« Pourquoi ne l’avais-je pas pris dans
mes bras et embrassé ? Quel idiot
j’étais ! » J’eus la velléité de vouloir
arrêter l’ascenseur, or celui-ci avait déjà
entamé sa tranquille (doucereuse)
descente vers les étages inférieurs et je
risquais de me mettre en retard.
Lorsque je remontai, deux heures plus
tard, je trouvai Judith prostrée sur le
divan.
« Ça va ?
— Moi, oui ! Mais le chat est mort ! »
me répondit-t-elle sans oser me
regarder.
Mon cœur s’arrêta. Je restai hébété et
stupide !
Judith me parlait, elle racontait : la
radio, le cancer généralisé, le conseil du
vétérinaire, la piqûre pour abréger
l’agonie, etc.
Mais je n’écoutais que d’une
oreille… – tant j’étais requis
intérieurement à fixer sa dernière image
d’il y avait deux heures : comme si
j’allais inespérément – en m’accrochant
à cette ultime trace très récente dans ma
mémoire, m’arc-boutant sur elle de
toute la force de ma volonté –
pouvoir… je n’aurais su dire…
rattraper… tirer… Perdita hors du
sombre entonnoir !
Revenant à moi, je pris Judith dans
mes bras et nous sanglotâmes comme
deux enfants.
Ce n’était pourtant qu’un simple chat
me direz-vous ! Oui, bien sûr ! Mais
n’est-ce pas précisément la muette
fragilité du lien qui nous rattache à nos
compagnons animaux, qui fait que
lorsqu’il se rompt, nous nous sentons
touchés au plus secret du cœur ; d’une
curieuse façon en vérité, toute différente
mais pas moins vive qu’avec les
humains ? Et puis ce sentiment
puissant, soudain, d’être en prise
directe, sans artifice consolateur, avec la
matière même du néant ! de nous sentir
investis d’une extravagante et dérisoire
mission : sauver de l’immense oubli une
mince, évanescente, identité féline !…

Détails macabres – mais comment


terminer cette histoire sans raconter les
faits par le menu ? Judith alla chercher le
cadavre chez le vétérinaire, l’enroula
dans un drap blanc et nous vînmes au
petit jour, comme deux voleurs,
l’enterrer discrètement dans la partie de
jardin du Tennis Club du 16 e qui se
trouve entre la bretelle de sortie du
périphérique et la première structure
bâchée où je donne habituellement mes
leçons. Je creusai un trou tandis que
Judith, crispée, étrangement absente
comme elle peut l’être aux moment
pénibles, tenait le paquet blanc dans ses
bras. Elle le déposa dans le trou et très
vite je repoussai la terre jusqu’à ce qu’on
ne vît plus rien ; puis je recouvris le tout
de branchages et de quelques parpaings
à moitié cassés qui traînaient là.
À quelques mètres, les automobiles
perpétuaient leur habituel bruit
monotone. Un souvenir reflua soudain :
la scène d’un film grec, vu bien des
années auparavant, où un berger enterre
son chien – fidèle compagnon. Après
avoir creusé le trou et y avoir déposé le
cadavre, il place son appareil transistor
juste à côté, disant : « Tiens ! chien !
Pour la musique céleste ! » Ici, comme
de juste, pour Perdita, chat parisien, ce
serait seulement le bruissement atone,
inlassable, des grandes marées
automobiles…

Je ne suis jamais retourné voir


« l’endroit » – j’ai fixé dans ma mémoire
quelques morceaux de parpaings, la
grille qui clôture le jardin, les robiniers
aux feuilles poussiéreuses et les vagues
détritus informes qui pourrissent çà et là
comme dans tous les lieux déshérités des
grandes villes.
Au long des mois, j’ai continué de
donner mes leçons, mes sempiternelles
leçons, répétant de la meilleure grâce et
avec le meilleur entrain possible (pur
esthétisme !…) les mêmes gestes, les
mêmes paroles, les mêmes sourires
automatiques et les mêmes propos
insipides de circonstances.
Or, dans l’arrière-plan de ma
conscience – parmi les lambeaux de
demi-songes épars qui s’y déroulent
pour mon amusement secret et
compensatoire, telles des fleurs de papier
dans un verre d’eau d’enfance et tandis que
je m’active sans qu’il n’en transparaisse
rien (du moins je l’espère…), face à mes
élèves s’évertuant à renvoyer tant bien
que mal cette pauvre balle aux rebonds
encore un peu trop imprévisibles pour
eux – je crois souvent sentir, à quelques
dizaines de mètres de là, derrière la
bâche et le fouillis des arbustes, la
muette présence toujours aussi
apparemment désinvolte et pourtant si
amicale, du petit être fidèle et
énigmatique qui, pour un temps,
partagea avec nous ce que le poète
Yannis Ritsos, voulant définir la poésie
des choses quotidiennes, a nommé :
La continuité merveilleuse des
mouvements infimes…
Titi

Dès l’entrée vous êtes assailli par une


odeur indéfinissable : mélange d’urine,
de désinfectant et de décomposition ;
puis vous avancez parmi des enfilades de
couloirs carrelés aux murs blancs,
éclairés au néon, au long desquelles,
souvent pliés en deux et la plupart du
temps en pyjamas ou en robes de
chambre, circulent – marchant
mécaniquement à tout petits pas
titubants – d’étranges êtres
fantomatiques, au regard absent, aux
gestes hésitants, qui parfois s’agrippent à
vous avec une expression implorante,
démente, ou tout simplement hébétée,
en vous murmurant des bribes de
paroles incompréhensibles…
À l’intérieur de certaines salles, une
vingtaine d’entre eux sont assis en
silence, aussi figés et exsangues que des
figures de cire, fixant l’écran d’une
énorme télévision où défilent des images
qui ne semblent pas avoir plus de
signification à leurs yeux éteints que les
variations une telle histoire d’amour ne
pouvant aller sans déchaîner les pires
jalousies !…
Parfois pourtant – émergeant de sa
confusion et venant affleurer à la surface
de la lucidité – elle semblait me
considérer avec une certaine anxiété
(celle de quelqu’un qui serait sur le
point de se souvenir sans y parvenir
vraiment) et elle me questionnait sur la
réalité des sentiments du docteur à son
égard.
Ma mère eut finalement l’idée
lumineuse de lui faire cadeau d’une
simple marionnette comme celles dont
s’accompagnent les ventriloques et
qu’elle avait acheté un jour chez un
brocanteur – fascinée par son sourire
espiègle. Toute l’attention de ma grand-
mère se reporta alors sur ce pantin de
tissu et elle en oublia le docteur. Elle
passa dorénavant le plus clair de son
temps à habiller et déshabiller « Titi », le
dorlotant, lui tenant de longs discours
édifiants, lui confiant ses pensées et ses
récriminations sur le personnel.
Puis vint le moment où Titi (par
l’intermédiaire de Grand-mère qui
contrefaisait sa voix sur un ton de
fausset) commença à répondre tout seul,
contraignant les infirmières – qui
n’étaient pas directement interpellées – à
s’en entendre dire des vertes et des pas
mûres. Nous étions d’ailleurs, nous
aussi, logés à la même enseigne lorsque
nous venions lui rendre visite, et l’on
peut bien dire que chacun en prenait
alors pour son grade ! À cette époque,
ma grand-mère devint fort gaie et la
marionnette s’obstinant à dire tout ce
qui lui passait par la tête et répondant
aux questions par une série
d’impertinences (Grand-mère la
réprimandant d’une voix douce et
amusée), les visites commencèrent, la
plupart du temps, à ressembler à des
séances de guignol. Cet étonnant
dédoublement faisait d’ailleurs souvent
dire aux nouveaux venus que Grand-
mère singeait la folie.
Un jour que la visite du médecin
coïncidait avec la nôtre, nous eûmes
droit à la scène suivante :

Titi : T’as vu comme il a une belle


toquante le toubib ?
Grand-mère : Écoute Titi, ne parle pas
comme ça au docteur ! Après ça, il va
nous donner encore plus de
médicaments.
Titi : Ça, c’est sûr qu’y peut s’acheter
une belle toquante avec tous les
médicaments qu’y vend !
Grand-mère : Mais que tu es médisant
Titi ! C’est pas lui qui les vend ; lui, il
nous les donne pour nous faire du bien.
Titi : Du bien ! Mon œil ! Ça nous
fait seulement aller aux cabinets du
matin au soir !
Grand-mère (s’adressant à l’assemblée sur
un ton de commisération) : Mon Dieu !
qu’il est bête ! (Puis, à lui) : Sois sage
Titi, et reste tranquille avec le docteur !
Titi : Il a une belle toquante mais il a
aussi une drôle de trombine !
Grand-mère : Oh ! Qu’il est
insupportable ! (Au médecin) Excusez-le,
Docteur, aujourd’hui, il est intenable !
Titi : Avec cette trombine, je me
demande c’qu’elle peut bien lui trouver
la grande bringue en chef.
Grand-mère : Cette fois Titi, tu
dépasses les bornes ! (Elle lui flanque une
giflé)
Titi (Grand-mère couinant comme un
gosse battu) : Ouin ! ouin ! (Puis sur un
ton rageur). Si, c’est vrai ! J’ l’ai vu
bécoter la grande bringue dans le
couloir !
Grand-mère : Ne l’écoutez pas,
docteur, c’est un petit prétentieux qui
s’imagine tout savoir.

Le médecin soudain décontenancé,


après avoir tenté de faire bonne figure à
l’aide de quelques interjections
professionnelles, bat précipitamment en
retraite, invoquant quelque urgence
pour s’enfuir de la chambre.
Une fois qu’il est sorti :

Titi : Qu’est-ce qu’y z’ont tous ceux-


là à se fendre la tirelire ?
Grand-mère : Mais t’en poses de drôles
de questions Titi ! Je ne sais pas moi !
Ce sont des gens qui sont là… ils savent
peut-être pas quoi faire… !
Titi : Pourquoi qu’y vont pas nous
acheter de la barbe-à-papa ! (Grand-mère
brandit la marionnette vers nous en
scandant) : De la barbe-à-papa ! De la
barbe-à-papa !
Grand-mère : Bon, maintenant tu vas
te coucher, tu es surexcité à boire du
Coca-Cola à tire-larigot depuis ce
matin ! Allez ouste ! Dodo !

Et elle recommençait à bercer la


marionnette sans plus s’occuper de
nous.
Plus d’une fois, elle réussit de cette
manière – en dépit de notre amertume à
la voir ainsi réduite, elle autrefois si
discrète et si soucieuse de sa dignité – à
déchaîner notre hilarité. Elle riait
d’ailleurs de bon cœur avec nous, sans
trop comprendre, contente de la liesse
générale… (et je ne pouvais
m’empêcher d’imaginer que c’était
peut-être là le dernier lien que Grand-
mère parvenait à conserver avec le sens
commun…).
Parfois pourtant, mais rarement, une
crispation tordait son visage et elle
nommait l’un d’entre nous par son
nom : une brusque lueur de lucidité –
mystère des arcanes enchevêtrés du
cerveau – l’avait un instant traversée. Ou
bien, se levant soudain avec une
déconcertante agilité, elle se saisissait
d’un portrait d’elle-même jeune fille et
nous faisait remarquer combien elle
avait été belle et désirable en son temps :
« D’ailleurs, ajoutait-elle, je n’ai eu que
des hommes superbes ! » Puis elle
retombait dans ses enfantillages avec
Titi.

Un jour que F. m’accompagnait – un


vieil ami dont une malencontreuse
partie du caractère avait toujours
manifesté une assez nette propension à
l’indiscrétion et au furetage
inquisiteur –, Titi s’enquit auprès de
Grand-mère, avec sa voix haut perchée
habituelle :

Titi : Y serait pas un peu commissaire


de police, ç’ui-là ?
Grand-mère : Vas-tu être poli ! S’il te
plaît ! Excusez-le Monsieur, il est très
mal élevé.
Titi. : J’chui sûr qu’y vient pour voir
si on prend tous les médicaments !
Grand-mère : Mais qu’est-ce que tu
racontes Titi ? C’est seulement un ami
de l’autre monsieur qui est venu nous
rendre visite, (S’adressant à moi en me
faisant un clin d’œil complice.) n’est-ce
pas, Monsieur ?
Moi : Oui ! Oui ! Bien sûr !
Titi : Ben alors ! Devrait se méfier de
pas laisser traîner son courrier !
Grand-mère : Veux-tu te taire tout de
suite petit malotru ! Tu veux encore une
bonne raclée comme hier ? Je t’ai déjà
averti d’avoir à être poli avec les visiteurs
(Se tournant vers nous avec un sourire
mielleux.) qui sont si gentils de venir
nous voir…
Titi : Si tu crois qu’y viennent par
gentillesse, tu t’mets l’doigt dans l’œil !
Viennent pour nous espionner ! Y
veulent savoir comment qu’on fait pour
recracher les pilules !
Grand-mère (riant de façon
débonnaire) : Mon Dieu ! Comme il a
mauvais esprit ce diablotin ! Ne faites
pas attention, Messieurs, il ne peut pas
s’empêcher de faire l’intéressant dès
qu’il y a du monde !
Titi : Est-ce qu’au moins y z’ont
apporté des chocolats ?
Grand-mère. : Ah ! Mais je ne sais pas,
Titi ! Demande-leur toi-même !
(Grand-mère nous brandissant alors le
poupon sous le nez et criaillant avec une
voix de marionnette.)
Titi : Z’avez apporté des friandises,
oui ou non ?
Moi (connaissant la gourmandise de
grand-mère et tendant mon petit paquet) :
Oui, voilà, j’espère que vous les aimerez.
Titi (toujours tendu à bout de bras par
grand-mère, juste sous notre nez) :
T’inquiète donc pas pour ça, grand
nigaud, aboule les chocolats et on verra
après !
Grand-mère (rabaissant Titi et le calant
entre elle et un oreiller) : Bon ça suffit
comme ça maintenant, avec tes
impertinences ! Dis merci à ces
messieurs !
Titi (vociférant avec une voix éraillée de
clown, la figure à moitié enfouie dans
l’oreiller) : Merci beaucoup môssieu-
dame !
Grand-mère (s’adressant à nous avec une
voix très douce et une expression de la plus
extrême courtoisie) : Je vous remercie
beaucoup pour lui, il est si gourmand le
pauvre petit ! (Puis s’adressant à lui) Mais
tu sais qu’il ne faut pas que tu en abuses,
ça va te faire mal aux dents. Alors je les
garde pour toi dans le tiroir.
Titi (d’une voix enrouée) : Tu dis ça
pour t’les taper en douce pendant la
nuit !
Grand-mère : Bon, puisque c’est
comme ça et que tu es trop désagréable
tu n’en auras pas ! Hop ! Au lit et privé
de friandises ! (Elle enfouissait Titi sous les
couvertures tout en imitant ses
criaillements : ouin ! ouin !) Et je m’en
vais me régaler toute seule. (Après qu’elle
ait défait délicatement le paquet avec un
air de convoitise, elle commençait de
déguster ostensiblement quelques chocolats
tout en se penchant sur Titi comme pour le
faire bisquer.) Hum ! Hum ! Excellent !
Vraiment délicieux ! Ça t’apprendra à
être poli avec les étrangers !

Le plus triste à voir était l’attitude de


ceux qui, l’ayant connue autrefois, ne
pouvaient s’incliner devant l’évidence et
cherchaient à réveiller en elle les
souvenirs. On la voyait alors parfois se
plonger pour quelques instants dans un
effort de concentration qui crispait
terriblement son visage (une sorte de
réflexe quasi « pavlovien » déclenché par
la sollicitation mais qui ne débouchait
sur aucun résultat : la mimique était
restée, mais le mécanisme cassé ou
détruit…). Le plus tragique, en
l’occurrence, fut la visite de mon oncle
Pierre, son second fils venu de Belgrade,
qui s’obstina pendant des heures à
essayer de débusquer une quelconque
réminiscence dans ce cerveau
amnésique.
Et elle de lui brandir sous le nez un
Titi glapissant :
— C’est bien joli tout ce que vous
nous dites là, jeune homme, mais nous
on aurait préféré des chocolats !
Mon pauvre oncle, qui avait fait le
voyage depuis la Yougoslavie au prix
d’énormes efforts financiers afin de
venir voir sa mère une dernière fois était
atterré car il l’avait quittée, sept ans
auparavant, diminuée mais en pleine
possession de ses moyens. Pour finir, il
voulut lui offrir une petite radio
portative qu’il avait achetée spécialement
pour elle, et ce fut encore Titi, qui en se
tournant vers Grand-mère, lui dit en
aparté :

— Méfie-toi ça doit être une machine


inventée par la grande bringue pour
contrôler si on fait tout correctement.
Grand-mère (s’adressant avec un aimable
sourire à mon oncle) : Merci beaucoup,
jeune homme, mais nous n’aimons pas
trop les engins bizarres.
Titi : Oui ! c’est ça ! On n’aime pas
trop les engins !
Pierre : Mais, Mère, ce n’est pas une
machine infernale, c’est une radio pour
écouter de la musique ou les
informations.
Titi : Tout ça c’est d’la gnognotte !
Grand-mère : Enfin Titi, ne dis pas
n’importe quoi ! C’est très joli la
musique et puis les informations c’est
très amusant ! C’est un petit sauvage cet
être-là !
Titi : Toutes façons, on n’a pas envie
de bidouiller les boutons, c’est casse-
pieds !
Pierre : Mais je peux t’apprendre
comment faire. (Il se penche pour lui
montrer.)
Grand-mère : Ouh ! Que c’est
compliqué ! je n’y arriverai jamais, tant
pis je préfère rester à discuter avec ce
petit voyou !
Titi : Ben oui ! J’chuis quand même
pu marrant qu’ce machin !

Et mon pauvre oncle, dépassé,


finissait lui aussi par abandonner
Grand-mère à son badinage avec la
marionnette.

La dernière fois que je la vis – mise à


part l’ultime que je ne compte pas car il
ne s’agissait plus que d’un corps
agonisant –, je tombai moi-même dans
ce travers et j’eus l’idée malencontreuse
de lui demander si elle se souvenait de la
Touraine et de sa voisine Rolande.
Ce fut Titi qui répondit (à propos de
la seconde je suppose), demandant à
Grand-mère :

— Qu’est-ce qu’elle fabrique encore


sur terre celle-là ?

Comme je voyais que j’avais réussi à


toucher quelque point resté intact (du
moins me l’imaginai-je…), je poursuivis
en lui demandant si elle aimerait
retourner une fois en Touraine. Sa
réaction fut surprenante car, alors que je
l’aurais cru – à cette époque où elle ne
quittait plus jamais son lit – incapable
de se mouvoir, elle saisit Titi d’une
main et, sautant instantanément sur ses
pieds, se déclara prête à partir sur le
champ. J’eus beau essayer de la
raisonner, alléguant toutes sortes
d’impossibilités, rien n’y fit. Aussi fus-je
bien obligé de quitter la chambre
accompagné d’elle et de Titi, la
marionnette pendant à son bras droit et
moi la soutenant à mon tour, car elle
vacillait tous les deux ou trois pas. Or,
maintenant qu’elle était debout à mes
côtés, je mesurais sa taille devenue
minuscule, je sentais le poids à peine
perceptible de son corps et c’était tout à
fait comme si une momie égyptienne
s’était soudainement remise en marche
en s’appuyant sur moi.
Je parcourus ainsi en sa compagnie et
celle de Titi toute la longueur du couloir
et je vis qu’elle était fermement
déterminée à me suivre. Avait-elle
réellement compris quelque chose à
propos de la Touraine ou bien était-ce le
vocable magique partir ! qui faisait
encore son effet sur ce cerveau
amoindri ? Il eût été difficile de le dire…
L’infirmière en chef vint à mon aide
sous les protestations et les sarcasmes de
Titi littéralement déchaîné :

— Mais d’quoi elle s’mêle cette vieille


chouette, elle f’rait mieux de s’trouver
un chignon moins tarte, pi d’nous
rendre les magazines qu’elle nous a
barbotés.
Grand-mère : C’est vrai, pour une fois,
il a raison le petit chou.
Titi (s’adressant directement à
l’infirmière d’une voix aiguë, tandis que les
pensionnaires présents dans le couloir
contemplent la scène d’un air hébété) :
Pour qui tu t’prends, vieille toupie ! Tu
veux nous faire tourner en bourrique ou
quoi ?
L’infirmière : Allez madame Massé,
soyez gentille, venez avec moi !
Titi (à Grand-mère) : É veut qu’on soit
gentils pour mieux nous commander,
t’laisse pas avoir ! (Puis brandi sous le nez
de l’infirmière, glapissant.) Vas-tu arrêter
tes manigances vieille sorcière et nous
laisser tranquilles ? T’es jalouse comme
les autres ! Mais c’est nous qu’y préfère
l’docteur ! Tu peux toujours faire ta
mijaurée avec ton gros pif ! Etc. Etc.

Heureusement, Grand-mère et Titi


finirent par se calmer et acceptèrent de
réintégrer leur chambre. Je dis
heureusement car, semblable en cela,
hélas, à la plupart de mes
contemporains, j’eus été bien
embarrassé d’avoir à m’occuper d’un
vieillard atteint de démence sénile. Le
monde actuel est agencé d’une façon
telle qu’il nous est pratiquement interdit
de l’envisager.
Toujours est-il que l’autre matin, ma
mère me téléphona pour m’informer
que ma grand-mère, après s’être cassé le
col du fémur, était entrée en agonie. Je
décidai alors, malgré le pressentiment de
ce qui m’attendait, d’aller lui rendre une
ultime visite.
Nous fîmes le trajet depuis Paris
jusqu’à l’hospice, situé en grande
banlieue, par une pluvieuse soirée
d’automne bousculée par les tourbillons
d’un vent furieux. Nous arrivâmes à la
nuit dans la cour sombre de
l’établissement dont seules les fenêtres
des nouveaux bâtiments flambant
neufs – où je savais qu’on avait transféré
ma grand-mère – émettaient une
lumière éblouissante. Judith et Émilie,
ma fille, préférèrent m’attendre dans la
voiture.
Je pénétrai dans le hall copieusement
éclairé, fraîchement peint, où, derrière
un comptoir trop haut comme on en
voit dans les aéroports, je découvris un
petit gardien de nuit clignant des yeux
sous la lumière aveuglante. Je m’enquis
de ma grand-mère et il commença par
s’embrouiller dans le maniement du
nouveau fichier électronique – lequel,
me précisa-t-il, n’était pas encore
parfaitement au point – puis finit tout
de même par m’indiquer la
chambre 27, au troisième entresol du
second palier dans le secteur 6 !…
M’avançant par les couloirs déserts,
un peu ébloui par le reflet des éclairages
sur le carrelage étincelant, je croisai
quelques infirmières dans leurs
nouvelles tenues impeccables…
Je trouvai enfin la chambre 27. La
porte était ouverte mais la lumière
éteinte. J’entrai, et avant que mes yeux
ne se soient habitués à l’obscurité,
j’entendis un râle affreux – comme un
ballon tour à tour crevé puis regonflé
dans un grand bruissement d’air – je
commençai ensuite à distinguer,
pudiquement dissimulée sous un drap
blanc, une chose toute ratatinée,
recroquevillée, à peu près de la taille
d’un petit chien. Ce ne pouvait être
qu’elle.
Une infirmière désinvolte et
professionnelle entra dans la pièce et
trouvant sans doute incongru que je
reste ainsi dans l’ombre, tourna le
commutateur pour inonder l’endroit –
sinistrement blanc et nickelé – d’un trop
plein de néon implacable qui, l’espace
d’un instant (le temps que je me
précipite pour éteindre) me révéla
entièrement la petite carcasse couchée
sur le côté. On lui avait ôté son dentier
et la bouche n’était plus qu’un orifice
noir, contracté en plissures froncées, qui
suçait péniblement les dernières
bouffées d’oxygène. Les yeux étaient clos
sur un visage si crispé, si amaigri qu’il en
était méconnaissable et seul le long nez
droit rappelait quelque peu l’ancienne
figure. L’ensemble n’était plus qu’un
petit sac d’os desséché respirant à grands
frais et déjà rigidifié par la mort.
L’infirmière revint, mouilla un gant
de toilette au lavabo et humecta les
lèvres de la moribonde qui remuèrent
imperceptiblement. L’atroce bruit de
vessie gonflée et dégonflée cessa
quelques secondes pour reprendre
crescendo.
J’étais un peu effaré et ne sachant que
faire, je pris la main de ma grand-mère
sous les draps – comme pour établir un
très hypothétique dernier contact…
pour aider peut-être… malgré tout… !
Or, ce que je ressentis – dois-je
l’écrire ? – fut quelque chose de l’ordre
de l’effroi et de la répulsion : le contact
de cette main était celui d’une serre
griffue et acérée ! Conservant pourtant
cette patte durcie dans la mienne, je
tentai de convoquer quelques brumeux
souvenirs d’enfance afin d’en extraire
quelque chose qui ressemblât à une
prière, que je balbutiai mentalement,
puis j’eus la velléité d’embrasser la
moribonde, mais considérant ce corps
raidi et tordu qui ne personnifiait plus
pour moi que la mort allégorique et
rapace – telle qu’on la voit représentée
sur les gravures médiévales – je dois
avouer que je n’en eus pas le courage.
Entre temps, l’infirmière était
revenue – sans doute pour surveiller que
tout se déroule de façon réglementaire –
et comme, jusque dans les circonstances
les plus pathétiques, nous restons
animés d’un incurable « respect
humain », je lui demandai
absurdement :
« Ce sont les derniers instants, je
suppose ?
— Hélas oui, monsieur ! »

Mais ce ne fut qu’à l’instant où je


m’apprêtai à quitter les lieux que je
remarquai à travers l’obscurité, faisant
face au lit et assis sur l’appui de la
fenêtre, ses jambes de flanelle pendant
dans le vide, la présence silencieuse de
Titi arborant sur ses lèvres peintes son
éternel sourire…
Un héros solipsiste

« La sincérité, c’est bon à


l’égard de soi-même. À
l’égard des autres c’est sans
intérêt, et le plus souvent
maladroit. Ce qu’on appelle
les bons sentiments ne sont
que des ridicules. On en a
toujours assez, sans avoir
encore ceux-là. Ce qui
importe avant tout c’est soi,
tel qu’on est. Du moment
qu’on l’est avec réflexion,
sens critique, tout est sauvé.
Je le disais hier soir à
Gourmont et Vallette, au
Mercure. Il faut avoir le goût
de ses idées, même fausses ou
déplaisantes. »
(Paul Léautaud, Journal
Littéraire)

Comme je réécoutais, il y a quelques


jours, l’enregistrement désormais célèbre
des entretiens de Paul Léautaud avec
Robert Mallet, je me suis posé la
question de savoir – étant loin, tant s’en
faut, d’être le seul à l’éprouver – quelle
était la sorte de fascination qu’un
personnage de son acabit pouvait bien
exercer sur nous.
Car il faut bien l’admettre : il n’est
doté ni d’une intelligence
particulièrement pénétrante, ni d’une
extraordinaire intuition ; ses opinions,
pour la plupart, sont rien moins que
contestables et il se montre souvent non
seulement de parti-pris mais encore fort
borné ; il s’abandonne enfin, sans la
moindre inhibition, à la méchanceté
vengeresse et possède un art consommé
des commérages assassins !…
Ne serait-ce pas qu’en sus de cumuler
toutes ces remarquables dispositions, ce
petit homme à la personnalité tranchée,
déterminée, au regard acéré, à la langue
venimeuse, renouerait un lien (à présent
nettement relâché) avec la tradition des
moralistes français ? Ceux-ci, en effet, ne
privilégient-ils pas presque toujours un
point de vue personnel dont
l’expression reste vive et originale à une
opinion plus réfléchie mais laborieuse et
impersonnelle ?
Or, si la pensée de Léautaud demeure
globalement douteuse, ses mots sont
justes, son style littéraire incisif et ses
jugements sur autrui d’une étonnante
acuité. Ne constituerait-il pas, au fond,
l’illustration parfaite de la célèbre
formule qui proclame la supériorité du
caractère sur l’intelligence ? Du moins
pouvons-nous remarquer qu’il ne craint
nullement d’afficher la subjectivité de
ses humeurs et de ses préventions
momentanées, d’avouer à l’occasion son
abandon aux vanités de l’existence, ni de
soutenir avec un joyeux entêtement les
points de vue successifs et fatalement
contradictoires auxquels l’entraîne son
honnêteté foncière.
Léautaud :

« On peut estimer que c’est un bonheur


de vivre seul, et puis trouver que la
solitude est un peu plate, et que si on avait
des petites secousses de temps en temps,
comme l’occasion de dépenser mille francs
à acheter quelque chose qui le lendemain
ne vous intéresserait plus, ça procurerait un
peu d’agrément et d’imprévu. »
Ne mesure-t-on pas avec lui, qui met
tout son talent combatif dans la défense
de ses préjugés (aussi étroits puissent-ils
être parfois !), combien la prétendue
largesse d’esprit, l’infinie tolérance et
l’universelle compréhension, qui
constituent les critères convenus de
notre conception présente de
« l’intelligence », pèsent peu face à un
tempérament ? Le cynisme drolatique, la
verve spontanée, le talent agressif et la
simplicité stylistique qui le caractérisent,
ne font-ils pas voler en éclats la
sceptique, contournée, subtile, hésitante,
embrouillée et névrotique
« intellectualité » qui règne en maître
chez les « Beaux-Esprits » de notre
temps ?
Moins complexe, moins universel,
moins savant, mais tellement plus vrai et
« dégagé », Léautaud s’impose beaucoup
plus durablement à notre mémoire que
l’aréopage des vastes cerveaux dialectiques
qui précisent, minaudent, se « réservent
avec tact », sous-entendent et se
rengorgent infiniment sur nos tribunes
médiatiques.
N’y a-t-il pas dans son attitude une
antique sagesse populaire, c’est-à-dire
active et comique tout à la fois ? Car s’il
ne craint en rien de dessiner pour nous,
à gros traits, son propre personnage
campé sur la scène tragi-comique de
l’existence, il ne craint pas non plus, à
l’occasion, de se laisser emporter par la
mauvaise foi, la partialité acharnée ou la
tendresse irraisonnée – restant en cela
tout simplement humain ! Il ne
contrefait pas l’ange… Ne recherchant
aucune universalité ni aucune vérité
définitive, il ne fait que se conformer à la
variabilité des circonstances et des états
d’âme engendrés par son ardente
sensibilité. Il s’efforce de faire respecter
(comme tout un chacun, mais moins
sournoisement peut-être… et de toutes
ses chétives forces – qui s’avèrent
immenses !) sa vérité personnelle :
inéluctablement limitée et provisoire.
Rien de mégalomaniaque, d’utopique
chez lui ! Son regard ferme, sans
affectation, souligne pour nous le côté
cocasse, l’aspect burlesque des petits
travers de chacun – lesquels sont
soigneusement répertoriés puis raillés
chez tous ceux qu’il côtoie. À chaque
fois que Mallet s’enquière de ce qu’il
pense de tel ou tel auteur, Léautaud
commence invariablement par décrire le
personnage civil (charmant ou
ridicule…), ce à quoi, pour notre plus
grand amusement, le pauvre Mallet ne
parvient jamais à s’habituer !

À vrai dire, il y a chez Léautaud une


sorte de clown à la française : un Gilles !
On trouve chez lui la lucidité
sarcastique, le cynisme désabusé et le
fatalisme populaire (symbolisés par le
rire sous-cape et les remarques
équivoques ou sardoniques murmurées
à l’adresse du public) des valets du
théâtre classique : Arlequin, Sganarelle,
Scapin, Leporello, Dubois. On se
souvient alors qu’il ne cessa, tout au
long de sa vie, de rédiger des chroniques
dramatiques et qu’il montrait une
grande vénération pour Molière
(s’identifiant au Misanthrope), pour
Marivaux et pour Beaumarchais
(professant de détester Racine et
Corneille à qui il reprochait d’avoir
infléchi le ton littéraire vers la
déclamation). Ce qui nous ravit tant
chez lui, c’est ce style en aparté qui sans
cesse se détourne de la scène pour railler
les « Grandes Allures », les « Beaux
Sentiments », pour pointer du doigt, en
catimini, les vanités pompeuses, les
boursouflures de la présomption et,
pour finir, les dérisoires mesquineries
dissimulées sous la componction des
« hauts personnages » ; c’est le solide
réalisme populaire, terrien et
matérialiste, qui ne s’en laisse pas si
facilement conter ; c’est l’espièglerie de
ceux qui observent d’en bas le cul de
l’homme-singe grimpé au cocotier des
prétentions mondaines ; ce sont, enfin,
les belles professions de foi, les vastes et
nobles pensées, les « Belles-Manières »,
passées au crible du simple et finalement
rare sens commun.
Cependant, si les valets cyniques du
théâtre classique craignent de s’opposer
ouvertement à l’autorité, narguent et se
gaussent en secret pour finir
généralement par prêter la main aux
manigances souvent sordides de leur
maître, Léautaud, lui, (privilège
républicain sans doute) ne se soumet
pas, ne rampe, ni ne se montre jamais
servile. Évitant d’être en butte aux
caprices et aux exigences des « Grands »
comme aux servitudes trop oppressantes
de la vie sociale, il conserve jalousement
son indépendance.
Il y a d’ailleurs chez lui une forme de
cynisme plus ancien évoquant les
Antiques : il fait figure d’une sorte de
Diogène du XXe siècle.
N’est-il pas là, dans sa maison
banlieusarde délabrée, envahie par le
fouillis, au jardin en friches (quand une
branche d’arbre, en poussant, casse le
carreau puis démolit la fenêtre, il laisse la
végétation se développer vers
l’intérieur…), écrivant chaque soir son
journal à la plume d’oie et à la lueur
d’une chandelle – dans la seule
compagnie de ses cinquante chiens et
chats (plus la guenon), ses favoris sur les
genoux et sur les épaules, lisant ou
méditant au milieu des piles de livres au
sommet desquelles sont juchés le reste
des chats, faisant sa lessive ou la popote
des animaux (se contentant pour lui-
même de grignoter du fromage bon
marché) et continuant
imperturbablement de faire remarquer
aux puissants de ce monde que leur
sollicitude occasionnelle ne peut
manquer, malgré tout, de nous masquer
l’essentiel : la simple lumière solaire si
généreusement dispensée à tous ?
Léautaud, c’est peut-être surtout, au
fond, la force de l’intégrité ! Une
intégrité résolue – fondée sur l’amour-
propre et le respect de soi-même –
conservée en toutes circonstances,
jusqu’aux plus anodines… Et sans
doute devons-nous observer en
l’occurrence qu’une bonne dose
d’égoïsme (trait de son caractère dont il
ne fait pas mystère) permet à l’intégrité
de se préserver plus sûrement que
l’altruisme – si vite la proie des
confusions sentimentales !
Les sentiments ! Voilà bien
l’expression qu’il professe d’avoir en
horreur au cours de ces entretiens ! C’est
une sorte de manie chez lui, en réponse
aux questions insistantes de Mallet sur le
sujet, que de ne se laisser aucunement
convaincre d’avoir jamais pu en
éprouver les moindres chatouillements,
bien que nous sachions parfaitement,
par la lecture du Journal justement,
combien le contraire serait plutôt vrai –
à maints égards, notamment en ce qui
concerne les femmes, son enfance et les
bêtes.
Or, malgré tout, ces fanfaronnades
pudiques nous ragaillardissent, nous
autres anxieux commenceurs du
XXIe siècle, quotidiennement et
sournoisement « pris aux sentiments » par
les diverses propagandes visant
précisément à nous priver de notre
chancelante individualité critique.

On raconte que Paul Valéry qui fut


longtemps son compagnon lors de
promenades nocturnes au bord de la
Seine – tous deux devisant à perdre
haleine sur l’actualité littéraire, puis se
raccompagnant mutuellement plusieurs
fois de suite jusqu’à leurs pas de portes
respectifs, sans parvenir à se séparer… –
possédait le don des réparties
instantanées. Il aurait donc répondu à
brûle-pourpoint dans la rue à un
admirateur qui, l’ayant reconnu, le
sommait de donner une définition
rapide de la personnalité : « C’est le
culot ! Non pas de dire ce que l’on
pense, ce qui est trop facile, mais de le
savoir et à tout instant ! »
Est-ce vraiment un hasard si cette
définition semble convenir comme un
gant à Léautaud ? En effet si, au cours
de ces entretiens, ce dernier ne dit pas
tout ce qu’il pense, loin de là, il nous le
laisse clairement entendre (soit par
allusion, soit par omission) et à tout
moment !… sans dévier un seul instant
de cette posture mentale qui est son axe,
qui est lui-même, et que justement il ne
perd jamais de vue.
Singulière leçon de droiture, si l’on y
pense !…

Ortega y Gasset a remarqué à propos


du rôle du philosophe dans la cité :

« …Il y a des choses ridicules qui


doivent être dites, et c’est à cela que sert le
philosophe. Platon, du moins, déclare
littéralement, et de la façon la plus
formelle et dans la conjoncture la plus
solennelle, que le philosophe a pour
mission d’être ridicule (voyez le
Parménide). Et ne croyez pas que cette
mission soit facile à accomplir.
Il y faut une espèce de courage qui a
manqué aux guerriers les plus atroces. Les
uns et les autres ont été des gens assez
vaniteux, dont le nombril se contractait
quand ils étaient simplement en passe
d’avoir l’air ridicule. De là vient qu’il
importe à l’humanité de profiter de
l’héroïsme particulier des philosophes. »

Or ne suffit-il pas de jeter un coup


d’œil sur les photographies de Léautaud
qui nous sont parvenues, de contempler
sa dégaine – ses vêtements trop grands
et rapiécés, ses godasses de clown, son
invraisemblable « bibi » tout cabossé sur
le crâne, ses deux cabas à provisions à la
main (pour les courses des animaux),
ses bésicles aux verres fendus (qui
laissent filtrer un regard à la fois candide
et sagace), puis de nous rappeler
l’extraordinaire sincérité de ses
confidences intimes (leur entière
absence de complaisance à soi-même),
ses jugements littéraires si pertinents,
son franc-parler aux boutades sans appel
(dont pas mal de cuistres firent les frais
et qui lui valurent aussi quelques
déboires) et enfin son irrespectueuse
désinvolture face aux canons du
conformisme ambiant (qu’il soit social,
artistique ou littéraire, et dont il ne faut
pas sous-estimer le poids sur la vie
parisienne) – pour deviner que nous
avons bien affaire, avec lui, à l’un de ces
énergumènes d’espèce philosophique
dont nous entretient Ortega y Gasset ?
Cela dit, il s’agit bien évidemment
avec lui d’un philosophe de l’existence –
mêlé corps et âme aux turbulences des
événements – et non point des
« essences » tels les philosophes
spéculateurs !
(Ne nous raconte-t-on pas que Kant
qui bouleversa si radicalement la pensée
spéculative de son époque, était un tel
modèle de routine et de ponctualité que
les habitants de Koenigsberg pouvaient
régler leurs montres sur sa promenade
de l’après-midi et que sa conversation
habituelle qui commençait
invariablement par l’état de la
température, ne s’écartait
scrupuleusement jamais de la plus
stricte banalité conventionnelle ?…)

Léautaud :

« Ah ! Moi qui ai toujours eu à distance


une si vive sympathie pour certains
originaux et déclassés du XVIIIe siècle ! Je
crois bien que je fais une figure à leur
ressemblance : le talent, l’esprit,
l’indépendance littéraire, la pauvreté, un
genre de vie assez particulier, oui, je leur
ressemble par bien des côtés. Je suis habillé
en loques, j’ai des souliers percés, avec la
hardiesse, la liberté, le sarcasme éclatant sur
mon visage. Rien d’un chien fouetté. Bien
au contraire. Je ris des traverses mauvaises
que je supporte de haut, en me moquant
des autres et de moi-même. »

Duns Scot soutint avec éloquence –


déclenchant une controverse
théologique de plusieurs siècles – que
l’âme tire son individuation d’elle-
même ; théorie dont il s’ensuivait que
les individus rejoignaient plus sûrement
l’âme commune (Ens Communae) en
cultivant assidûment leur propre
singularité qu’en se conformant aux
« canons » en vigueur. S’engageant alors
dans la dimension de « l’infiniment
singulier », ils se rapprochaient de la
volonté divine qui, selon lui, se plaisait à
la diversité universelle…
Robert Musil, dans son célèbre roman
« L’homme sans qualité », consacre une
longue digression à l’antique notion
gréco-païenne de la « Philautia », selon
laquelle pratiquer l’attention et la
bienveillance envers soi-même constitue
la méthode la plus saine et la plus
efficace pour parvenir à comprendre et à
aimer autrui.
Nietzsche enfin, pour s’opposer au
commandement majeur des Évangiles –
l’amour du prochain – et justifier
l’égotisme traditionnel des artistes, des
philosophes et des poètes, imagina cette
formule : l’amour des « plus lointains » !
Léautaud eut d’innombrables amours
tumultueuses et ne parvint jamais à
s’entendre durablement avec aucune de
ses maîtresses – à cause des animaux,
bien entendu, mais aussi parce qu’il
ressentait le besoin impérieux de vivre
entièrement à sa guise et d’écrire aux
heures de son choix.
Quelque part cependant, dans la
partie du Journal qui resta longtemps
inédite, demeure un poème dédié à
l’enfant qu’il n’aurait vraisemblablement
jamais. Ce poème – l’un des plus
poignants qui soit – murmure à voix
basse la plainte d’un renoncement.
Cette prédilection proclamée pour la vie
solitaire – on croit le subodorer à la
longue, en le lisant ou en l’écoutant –
pourrait bien n’être qu’une forme
secrète et dissimulée de romantisme
impénitent, esthétique et désespéré… Le
refuge têtu d’une dignité et d’une fierté
qui ne veulent en rien céder devant les
compromissions imposées par la
médiocrité communautaire, fussent-elles
récompensées par une douce chaleur
conviviale.
Léautaud :

« J’ai toujours aimé les êtres originaux,


bizarres, chimériques, singuliers. Ils sont
pour moi le charme de la vie, autant qu’en
sont l’horreur les gens qui ressemblent à
tout le monde. J’aime leur fantaisie, leur
folie. Je les suis quand je les rencontre dans
la rue, je cherche à me renseigner sur eux,
je voudrais les connaître et les fréquenter,
je n’ai que dégoût pour les sots qui se
retournent et qui rient sur leur passage. Ils
ont encore pour me plaire qu’ils sont
souvent très bons, bien qu’étant presque
toujours très pauvres. N’est-ce pas curieux
cet assemblage si fréquent de l’originalité
et de la bonté, alors que les gens qui se
ressemblent par milliers sont dans leur
médiocrité, en général si égoïstes et si
malfaisants ? Je rattache encore cela à tout
ce qui sépare des êtres qui sont libres
d’autres qui ne sont que des esclaves.
S’habiller à sa guise, agir et vivre de même,
sans souci des sots qui s’étonnent ou qui se
moquent, c’est encore, dans un petit
domaine, le signe d’un esprit libre. »
Il est de mise aujourd’hui de
considérer les êtres exigeants qui
s’enfoncent dans une solitude
misanthropique au nom de la fidélité à
soi-même – principe sur lequel ils ne
veulent pas transiger – d’un œil
déterministe et même clinique. On
allègue l’aspect fatal de leur
tempérament, on en invoque la
dimension pathologique. En bref, on
laisse entendre qu’ils n’y sont pour rien.
Il me semble pourtant qu’on pourrait
appréhender les choses un peu
différemment et discerner, par exemple,
dans l’existence de chacun d’entre nous,
les instants vagues, flottants, où, nous
retrouvant à la croisée des chemins,
nous avons hésité entre plusieurs
possibilités et où (peut-être parce que
nous n’en avions pas toujours une claire
conscience) nous avons cédé à la facilité
et nous sommes laissés déterminer par
les circonstances plutôt que de nous
déterminer nous-mêmes…
Instants d’une tragique brièveté
durant lesquels (sans doute par pure
distraction) une latitude de jeu
personnel nous est abandonnée par les
Parques !
Or, lorsque nous réécoutons Les
Entretiens ou à mesure que nous
progressons dans la lecture du Journal,
nous prenons conscience d’être mis en
présence d’une volonté farouchement
déterminée à ne jamais se laisser
engourdir par l’habituel train du
monde, et cette attitude nous offre, je
crois, à nous autres « lointains lecteurs »,
un modèle : celui d’une singulière et
héroïque résistance à la stérilité du
conformisme.
Le Nouveau Monde

Garçon ordinairement affable et d’une


parfaite courtoisie, Ted, le champion de
squash, se métamorphosait, dès qu’il
avait posé le pied sur le court ne fut-ce
que pour une banale partie amicale, en
l’adversaire le plus farouche, le plus
acharné, le plus intraitable concernant
les litiges (parfois même à la limite de la
correction) que j’ai jamais eu à affronter.
La compétition autour de la petite balle
en caoutchouc libérait son formidable
« fighting spirit » et faisait qu’il n’y avait
plus rien d’autre qui comptât pour lui
que le gain final, ce dont en toute bonne
foi il s’excusait gentiment après chaque
partie, alléguant son insurmontable
éducation new-yorkaise et esquissant un
timide sourire confus qui avait le don de
m’horripiler, vu qu’il est pour le moins
agaçant – surtout après des matchs
disputés – de devoir s’incliner
continuellement…

Étudiant en lettres, Ted avait obtenu


de son université une bourse d’un an
pour venir étudier la littérature française
à Paris. J’ai le souvenir de lui,
m’attendant pour notre match
quotidien, enfoncé dans un des gros
fauteuils de cuir du club de la rue
Lauriston et lisant Proust. Je ne sais s’il
s’avisa jamais à quel point ce vieux club
désuet et décadent, avec ses boiseries du
début du siècle, où on n’eût pas été
surpris de croiser Saint-Loup sortant
d’un court, une raquette à la main,
constituait un cadre approprié à cette
lecture. Je n’abordais jamais aucun sujet
littéraire avec Ted, ayant très tôt deviné
le côté purement conventionnel de ses
études (ainsi qu’il sied à tout jeune
Américain bon teint).
Non seulement fort beau garçon, bien
que d’une timidité tout anglo-saxonne
avec les femmes, mais aussi remarquable
athlète, Ted était de surcroît le plus
charmant des camarades. Une gentillesse
et une gaieté spécifiquement yankee :
pleines d’un enthousiasme naïf sans le
moindre soupçon de cynisme. Il se
montrait soit profondément étonné, soit
extrêmement scandalisé par certains
aspects de la vie européenne qu’il jugeait
incompatibles avec sa solide conception
du correct ou not correct. Et je prenais
toujours un malin plaisir (on se venge
comme on peut !…) à le déconcerter en
plaisantant, ce qui ne nécessitait que peu
d’effort de ma part : le simple fait de
sous-entendre un éventuel envers des
apparences suffisait à le jeter dans des
émois inconcevables ! Il était une pure
incarnation du Rêve Américain…
Or un certain jour, après l’un de nos
inlassables matchs acharnés qu’il avait
remporté une fois de plus à l’arraché –
nous étant démenés comme deux ludions
affolés secoués dans un bocal… – tandis
que nous en étions au bienheureux
rituel de la conversation sous la douche,
laissant couler l’eau chaude sur nos
corps fourbus, et que je ne pouvais
manquer comme chaque jour d’être
impressionné par sa parfaite
musculature triomphante, la
conversation roula incidemment sur la
personnalité de l’auteur qu’il venait de
passer l’hiver à « approfondir » pour ses
études. Il me confia alors, avec un air
pénétré, le résultat de ses élucubrations :
« Tu sais, Denis, il me semble tout de
même que je suis beaucoup plus
équilibré que Proust ! »
Babylone

Rien de plus étrange que d’être là au


coin de Battery Park, abrité sous le
porche monumental d’une banque, à
observer les premiers bataillons d’une
tempête diluvienne venue de
l’Atlantique assaillir de plein fouet la
pointe de Manhattan. On dirait que les
régiments fougueux de la trombe
cherchent à prendre d’assaut les
murailles de la Grande Finance pour
finir, comme de bien entendu, par se
fracasser contre les immenses gratte-ciel
imperturbables…
En bas dans les rues, les esclaves
diligents de ces altesses hautaines
s’agitent et grouillent sur la chaussée
luisante, leurs parapluies dégoulinants à
la main. Les taxis jaunes vernissés par la
pluie brillent comme des scarabées
rutilants au fond d’un sombre canyon.
Les bouches d’aérations fumantes
semblent être les ultimes émanations
sulfureuses d’une récente éruption
volcanique. Et d’ailleurs, une sourde
rumeur de cataclysme permanent fait
vibrer la ville tout entière…
Les faces hilares, les silhouettes
dégingandées des cireurs de chaussures
noirs sous leurs larges casquettes
paraissent anachroniques et rassurantes
dans l’atmosphère de lente panique
généralisée qui règne ici. On les regarde
furtivement qui plaisantent,
chantonnent ou esquissent des pas de
danse sur le trottoir encombré, au
milieu du flux incessant des autres,
lesquels, sans leur accorder le moindre
regard, les évitent comme le courant
contourne l’écueil au milieu de la rivière
et l’on a d’un seul coup l’étrange
certitude que ce sont eux, et eux
seulement, qui survivront à cette
apocalypse tranquille !
Dans ce combat larvé qui oppose
l’Afrique ancestrale et magique à la
vieille culture anglo-saxonne
matérialiste, on devine que la première
finira par l’emporter et que toute cette
écume de faux sérieux, de moralité
exacerbée et de charité hypocrite sera un
jour résorbée, ces figures d’enterrement
évanouies à jamais, et qu’à tous les étages
de ces falaises de béton retentiront alors,
pour une renaissance de la simple joie
d’exister, les accents du rythme africain !

Le reste du temps, les longues pluies


sur New York apparaissent comme
l’accompagnement parfait de la
décadence sophistiquée qui a commencé
d’y régner, particulièrement dans les
quartiers les plus anciens.
Ces rues transversales de Soho,
cabossées et sales, où, dans l’arrière-cour
des immeubles décrépits, pourrissent
des monceaux de détritus de toutes
sortes non loin d’un prunier en fleur qui
s’extirpe, avec une grâce miraculeuse,
d’un amas de carcasses automobiles !
Ces rues du « Village » aux façades de
briques rongées où s’accrochent comme
de vieux fantasmes branlants les fire-
escapes rouillées et tordues (que mon ami
Reid, dans son savoureux français
approximatif, appelle « les
échappatoires »). Passer par ces rues
noires et décaties, un parapluie à la
main, évitant les flaques d’eau que
retiennent les trottoirs défoncés, tandis
que de grosses automobiles rebondissent
sur les cahots de la chaussée en battant
désespérément de leurs essuie-glaces…
Croiser partout ces innombrables
clochards en haillons qui soliloquent
interminablement, et n’ont même plus
la présence d’esprit de réclamer le
moindre cent. Subir l’appel transversal
d’une ruelle minuscule où il ne se passe
absolument rien hormis l’eau qui
dégouline le long des murs jusque sur le
macadam éventré – et c’est ce rien
pathétique au cœur de la plus grande
ville du monde qui vous attire
irrésistiblement…
(Son biographe nous raconte que
lorsqu’il demanda à Jack Kerouac quel
effet ça lui faisait d’être célèbre, celui-ci
répondit : « C’est comme de vieux
journaux que le vent pousse dans
Bleecker street… »)
On poursuit son chemin en songeant
vaguement à tout cela… Puis c’est un
café sombre au bar duquel sont
justement accoudées quelques épaves.
On est tenté d’entrer mais on se
souvient que la Beat Generation n’existe
plus que dans nos réminiscences
d’adolescents et on continue sa
déambulation dans le labyrinthe
mélancolique des rues
perpendiculaires – d’un block à l’autre,
hypnotisé par la monotonie sinistre et
inéluctable de ce songe fonctionnel…
Soudain, au détour d’une rue
venteuse, un peu interdit par le demi-
silence qui y règne, il vous semble
inexplicablement percevoir, par-delà la
gigantesque rumeur urbaine, une sourde
et faible pulsation. Vous tendez l’oreille :
c’est comme le battement d’un cœur
malade, qui s’obstine…
Cosmologie ludique

Cependant il frappe la
balle avec un grand
mouvement tranquille,
comme quelqu’un qui du
fond de son sommeil
refermerait la main sur de
l’air, en tentant d’attraper les
fruits dont il rêve.
Hofmannsthal

Il existe au musée d’art contemporain


de la ville de Sheffield en Angleterre (cité
où il m’est souvent advenu – les voies
du destin étant impénétrables !… – de
participer à des rencontres sportives) un
tableau d’un peintre nommé (je l’ai noté
pour mémoire sur mon inséparable
petit carnet noir) Michael Ayrton et qui
évoque ce rêve que nous avons sans
doute tous caressé un jour, nous autres,
enfants de la balle, d’échafauder une
« Théorie Cosmologique des Balles
Tournoyantes » !…
Sur ce tableau, on voit l’image
classique (entr’aperçue presque
quotidiennement dans les journaux
sportifs) d’un groupe de footballeurs
qui sautent tous ensemble, en gerbe,
pour conquérir le ballon de la tête. Or,
par un subtil décalage équivoque,
l’artiste a figuré le ballon à la
ressemblance d’un astre vers lequel les
visages – comme aspirés – se tournent,
ravis et fascinés.

Combien de fois, pour ma part, n’ai-


je pas ressenti, au tennis cette fois, non
seulement au cours des interminables
entraînements que nous nous imposions
du temps de ma jeunesse – nous
renvoyant infatigablement la balle de
part et d’autre du filet pour
perfectionner nos gestes – mais aussi au
long d’un match disputé où les échanges
n’en finissaient plus, une sorte de légère
transe hypnotique qui faisait que je
commençais à ne plus pouvoir dire si
c’était la petite planète blanche – traçant
avec aisance ses allers et retours réguliers
entre nos deux raquettes – qui nous
avait mis sur orbite, nous actionnant
comme de simples pantins, ou bien si
nous continuions effectivement à lui
imprimer les trajectoires désirées par ce
qui semblait n’être plus que nos
déclinantes volontés…
Cet état second qui se prolongeait
parfois plus d’un quart d’heure – tandis
que mon partenaire et moi nous
maintenions dans un équilibre qui
paraissait ne plus devoir être rompu – se
transformait alors en une brève extase
cosmique… comme si nous avions été
magiquement suspendus dans une bulle
flottant au-dessus de la course du
temps.
Fair-play

Je me souviens aujourd’hui encore de


ma stupéfaction lorsqu’après le premier
match que je remportai en Angleterre
contre un jeune champion britannique,
celui-ci vint me serrer la main avec un
sourire cordial et, me regardant droit
dans les yeux, me dit : « Well played,
congratulations ! »
J’étais habitué de la part de mes
adversaires vaincus à quelques paroles
inintelligibles accompagnées d’un regard
détourné et d’une main molle à moitié
tendue par-dessus le filet, suivies
presqu’invariablement d’un retrait
précipité dans les vestiaires où était
entamé sur-le-champ le chapitre des
doléances et des justifications –
lesquelles concernaient généralement et
selon les circonstances : le vent, la
mauvaise qualité des balles, le manque
de sommeil, le terrain pourri et, avant
tout, l’arbitrage.
Difficile pour nous autres Latins,
initiés à cela dès l’enfance, de ne pas
céder à la tentation de projeter nos
insuffisances sur les circonstances
extérieures. Rien de tel chez les Anglo-
Saxons qui, réputés pour avoir inventé le
sport et éduqués dans la tradition du
Fair Play, ont coutume d’encaisser les
coups du sort et les revers du jeu avec
flegme, le sourire aux lèvres, sans jamais
s’interrompre de plaisanter.
Cela dit, il faut les avoir suffisamment
fréquentés en cette occurrence pour
découvrir que l’inévitable loi des
compensations joue son rôle ici comme
ailleurs, car si nous nous montrons
volontiers désagréables tout de suite
après la défaite, il suffit qu’ait coulé sur
nous l’eau rédemptrice de la douche
pour que tout soit oublié et que nous
redevenions les braves garçons (!?) que
nous sommes à l’ordinaire.
En revanche, un Anglais qui perd, s’il
se montre d’une correction exemplaire
pendant et après la défaite, les jours qui
suivent, tout en restant très poli, vous
bat froid – vous évitant
systématiquement au bar et dans les
vestiaires, ou bien, s’il ne peut vous
éviter, oppose des interjections gênées à
vos tentatives de conversation… – et
cela, jusqu’à ce qu’il ait pris sa revanche ;
auquel cas, n’affichant d’ailleurs aucun
triomphalisme, il reste sobre, vous
abandonne même avec magnanimité
une « excuse » ou deux, mais ensuite au
bar – les Anglais étant aussi des êtres
humains après tout – se laisse aller à une
familiarité et une cordialité soudaines à
votre égard qui ne peuvent que vous
gâcher le goût des multiples bières qu’il
insiste si généreusement à vous offrir.
Cela dit, la plus belle démonstration
de Fair Play qui m’ait été offerte l’a bel
et bien été par un Anglais, mon cousin
londonien Colin, lequel pourtant n’a
rien d’un sportif, encore qu’il pratique à
sa manière très fantaisiste et dilettante –
sans jamais se départir d’une dignité
toute britannique – le canotage, le
badminton et le croquet.
Colin, lorsque j’allais lui rendre visite
à cette époque, habitait avec sa famille
une petite maison de briques rouges,
totalement identique à celles du reste de
la rue, nantie, comme il se doit, de ses
deux jardinets : avant et arrière. Celui de
derrière était en permanence encombré
d’un bric-à-brac tout à fait exemplaire :
la carcasse d’une Austin des années
cinquante, une assez volumineuse
volière désaffectée envahie par le lierre,
un théâtre de marionnettes décrépi, une
Harley-Davidson déglinguée, une table
de ping-pong gondolée par la pluie, une
coque de dériveur remplie d’eau
croupie, de vieux arceaux de croquet
rouillés et une niche à chien squattée par
les escargots…
Je dormais sur le sofa du salon
d’ordinaire réservé à la chienne Sally,
laquelle, reléguée pour la circonstance
sur la carpette, tentait plusieurs fois par
nuit de réintégrer sa place en se
couchant sur moi et en me léchant la
figure, ce qui pour mes cousins, je le
savais, constituait une sorte de test
destiné à éprouver à la fois mon respect
des animaux – chose à propos de
laquelle les Anglais ne badinent pas – et
mon sens continental de l’humour.
Or cette nuit-là (nous étions dans la
nuit du samedi au dimanche), dans la
petite cuisine attenante au salon, un rai
de lumière filtrant par la trappe du
passe-plat, Colin, dont c’était un des
hobbies, œuvrait à la confection d’un
planeur modèle réduit fabriqué à l’aide
de basalte et de papier chinois. Au beau
milieu de la nuit, il pouvait être dans les
trois heures du matin, éveillé par un
nouvel assaut de Sally, je crus bon
d’aller m’enquérir de la progression de
son travail.
Infatigable, un plan d’ensemble étalé
devant lui, Colin assemblait
méticuleusement puis encollait une à
une les membrures des ailes. M’ayant
entendu entrer, il me dit, sans relever la
tête : « Oh ! Dennis, did I wake you
up ? I’m so sorry, but as you can see,
I’m working hard here ! » Puis, tout à
son affaire, il n’ajouta plus un mot
tandis que je restai quelques instants à
l’observer faire. Je m’en retournai
finalement tenter d’enseigner comme je
le pouvais les lois élémentaires de
l’hospitalité à Sally, acceptant finalement
de transiger, devant l’échec manifeste de
mes diverses tentatives, en faveur d’une
moitié de place pour le reste de la nuit.
Après ce qui me sembla n’avoir été
qu’un court instant, on m’éveilla en me
touchant l’épaule : « Dennis, désirez-
vous m’accompagner pour assister au
lancement du prototype ? »
Je me déclarai évidemment ravi et
nous partîmes, suivis de Sally, dans la
brume épaisse du petit matin.
Un froid humide venu de la Tamise
toute proche me transperçait jusqu’à
l’âme. Colin portait son planeur avec
précaution. Nous longeâmes deux rues
rectilignes et semblables, parfaitement
désertes, et parvînmes jusqu’à un square
où trois chats assis en rond semblaient
méditer mélancoliquement l’absence de
« fun » des hivers londoniens. Étant
parvenus à un banc au bord d’une allée,
Colin sortit d’une de ses poches un long
et gros élastique dont il accrocha une des
extrémités à un bec sous le nez de
l’engin et l’autre à l’un des angles du
banc puis, s’étant reculé de trois ou
quatre mètres en l’étirant (celui-ci ayant
atteint sa tension maximale), il s’arrêta
et, tenant l’avion d’une manière très
solennelle devant les trois chats, Sally et
moi, dit d’un ton enjoué : « Here we
are ! Let’s go ! » et il lâcha son prototype
qui fonça directement s’écraser sur le banc !
Sans sourciller, et considérant les
débris de l’appareil qui jonchaient le sol,
Colin déclara alors :
« Oh ! je vois, c’est de toute évidence
une sorte de crash ! »
Puis, se tournant vers moi avec le plus
grand calme :
« Dennis, cela vous ferait-il
maintenant plaisir de rentrer à la maison
pour une bonne tasse de thé ? »
Nous revînmes placidement par le
même chemin, croisant le laitier en train
de déposer ses bouteilles sur le pas des
portes, et nous réintégrâmes la petite
cuisine où Colin, après avoir donné sa
pâtée à Sally, me prépara un excellent
breakfast tout en me racontant la mort
récente de son perroquet. Après quoi il
évoqua ses différents passe-temps :
canotage, badminton, croquet, un peu
d’aquarelle, etc. pour m’avouer
finalement sur le ton de la confidence :
« Mais voyez-vous, Dennis, mon préféré
reste tout de même le modélisme ! »
Le futur champion

Que seraient les déserts de


la vie sans les mirages
éclatants de nos pensées ?
Anatole France

La première fois que je le vis – grand,


blond, plutôt maigre, un doux sourire
un peu absent flottant sur les lèvres –, il
s’avançait dans le hall du club, deux
raquettes et un gros sac de sport dans
une main, un panier de balles dans
l’autre, se dirigeant vers les courts
couverts. Après avoir posé son sac sur le
banc près de la chaise d’arbitre, il en tira
plusieurs objets : une serviette blanche
qu’il disposa soigneusement à côté
d’une gourde de scoutisme, une petite
boîte de fer-blanc (dont j’appris par la
suite qu’elle contenait les indispensables
sucres nécessaires en cas de défaillance)
et, pour finir, un gros manuel intitulé :
Comment devenir un champion en
cinquante leçons. Il exécuta ensuite avec
application une longue série de
mouvements de gymnastique très
compliqués, visiblement d’origine
asiatique et vraisemblablement destinés
tout à la fois à réchauffement et à la
concentration, ainsi qu’éventuellement
encore à l’harmonie spirituelle avec
l’univers tout entier. En ayant terminé
avec ces préliminaires, il se plongea
intensément dans la contemplation
d’une planche illustrée du manuel puis,
saisissant le panier qui contenait une
soixantaine de balles usagées, il vint se
placer sur la ligne de fond de court et
répéta mécaniquement le mouvement
du service, frappant les balles les unes
après les autres. Dissimulé derrière l’un
des montants de la galerie d’où je
l’observais, je ne fus pas sans remarquer
l’extrême élégance de ses gestes.
Plus tard, ayant découvert qu’il était
mon voisin de casier aux vestiaires,
j’entrai en relation avec lui sous le
prétexte de conversations techniques –
aspect de la question qui (comme je
devais m’en apercevoir plus amplement
par la suite) le passionnait littéralement.
D’ordinaire très timide, il suffisait de le
lancer sur la comparaison entre les
efficacités respectives du lift et du topspin
dans le passing-shot de revers pour voir
poindre une légère rougeur sur ses joues
habituellement pâles et entendre sa voix
douce et basse s’altérer et monter dans
l’aigu sous le coup de l’exaltation.
Comme c’est l’usage, ces conciliabules
avaient presque toujours lieu dans les
vestiaires après nos entraînements.
Complètement nu, ruisselant de
transpiration, il gesticulait avec emphase
devant moi, mimant les gestes de ce
qu’il estimait être la technique idéale –
laquelle, hélas, je croyais le comprendre !
lui avait de nouveau fait cruellement
défaut au moment décisif du dernier
match qu’il avait disputé ; défaillance
qu’il attribuait à l’insuffisance de sa
préparation et à laquelle, disait-il, un
supplément de travail remédierait dans
l’avenir.
Enfin, nous commençâmes de nous
entraîner ensemble et j’étais chaque jour
davantage impressionné par la pureté de
son style. Cependant, chaque fois que je
lui proposais (étant plus jeune et brûlant
du désir légitime de me mesurer à plus
fort que moi) de compter les points, il
refusait, prétendant qu’il n’était pas
encore tout à fait prêt, laissant d’ailleurs
entendre qu’il le serait bientôt et
qu’alors, « on verrait ce qu’on verrait ! »
Ce dont je ne doutais pas un instant,
persuadé qu’une technique aussi
accomplie ne pouvait manquer à sa
destination.
Je crus découvrir quelques temps plus
tard que le secret de cette merveilleuse
technique n’était autre que sa pratique
assidue du mur d’entraînement. Passant
de longues heures de suite à taper la
balle tout seul, cela tenait chez lui de la
pratique rituelle, presque de la religion.
Chaque matin, m’apprit-on, il venait
très tôt et s’installait en face de ce mur,
répétant inlassablement les mêmes
gestes comme un artisan consciencieux.
Pour un temps, jaloux de sa technique,
j’essayais d’en user de même. Je dus
cependant très vite me rendre à
l’évidence que non seulement cette
pratique requérait une patience presque
surhumaine, mais encore qu’elle se
révélait, dans mon cas, d’une étrange
inefficacité par la suite sur le terrain, face
à des joueurs réels, mobiles et
imprévisibles (lui-même aurait dit
sournois)… Je n’en accusais pourtant que
mon incapacité personnelle à me
perfectionner de façon vraiment
sérieuse, persistant à penser que cette
méthode porterait en son temps des
fruits éclatants en ce qui le concernait.
Or peu de temps après, il se produisit
un événement surprenant : lui, qui
n’acceptait jamais de jouer le moindre
set à l’entraînement ni de s’engager dans
aucune compétition, s’inscrivit au
tournoi annuel de notre club (je
compris d’ailleurs, après coup, que
d’obscures obligations envers le
directeur l’y avaient contraint).
Le jour de son premier match,
j’attendis avec une certaine impatience,
je m’en souviens, l’entrée en lice de mon
camarade dont je ne doutais pas qu’il
allait révéler, à l’ébahissement général, la
puissance cachée de son style
impeccable. Toutefois, lorsque le match
eut lieu (j’étais là longtemps à l’avance,
sur le bord du court, par une après-midi
caniculaire) contre un adversaire que
j’aurais, à priori, estimé infiniment trop
faible pour poser un quelconque
problème à l’incomparable technicien
qu’il était, il arriva cette chose étonnante
que, dès les premiers échanges, il parut
éprouver les pires difficultés à maîtriser
les balles désordonnées de son opposant
enthousiaste et inexpérimenté. On eût
dit que la pureté de son style s’effritait
progressivement au contact du
pragmatisme de l’autre. Après le match
qu’il eut toutes les peines du monde à
remporter, et quand nous nous
retrouvâmes aux vestiaires, il entreprit
de m’expliquer que des raisons d’ordre
familial l’avaient empêché de s’entraîner
autant qu’il l’aurait désiré (au mur
comme à son habitude) et que cette
contrariété l’avait terriblement perturbé,
me laissant entendre qu’il ne fallait voir
là qu’un incident sans conséquence.
Au tour suivant, je suspectai
immédiatement qu’il avait été plus
perturbé encore qu’il ne le disait dans sa
préparation, car il fut littéralement
balayé par un joueur moyen qui nous
confia d’ailleurs, après le match, ne
jamais éprouver le besoin de s’entraîner
le moins du monde. Cette dernière
information, loin de troubler mon ami,
lui inspira ce commentaire : « Bien sûr !
Cela a marché pour lui aujourd’hui
parce qu’il a eu la chance de jouer les
coups qu’il fallait au moment où il le
fallait, mais c’est du bricolage et cela ne
mène pas loin. » Signifiant donc que,
pour sa part, il nourrissait de toutes
autres ambitions auxquelles d’ailleurs il
faisait constamment allusion dans la
conversation, évoquant sans cesse ce jour
futur qui le verrait enfin prêt.

Je ne m’étais curieusement jamais


préoccupé de la question matérielle à
propos de mon camarade. C’est
pourquoi je fus très étonné de le
retrouver un beau matin employé par le
club comme préposé aux inscriptions
sur les courts et à l’entretien des
vestiaires. On m’apprit alors que ses
parents, ayant jugé inadmissible son
exclusive passion tennistique, laquelle lui
avait fait délaisser de brillantes études à
l’École Centrale, lui avaient coupé les
vivres et qu’en outre, étant en retard de
deux cotisations vis-à-vis du club, le
directeur, qui l’avait toujours eu en
sympathie, lui avait proposé cet
arrangement ; situation idéale pour lui,
ainsi qu’il me le confia par la suite, car
elle lui permettait enfin de se livrer à ce
surcroît d’entraînement qui lui avait fait
si traîtreusement défaut lors de ses deux
derniers matchs.
Sur ces entrefaites, je commençai,
pour ma part, d’être invité dans
quelques grands tournois « juniors » et
nous ne nous vîmes plus que lors de
mes rares passages dans le club. À ces
occasions, me prenant à part, il
m’entreprenait de sa douce voix
ecclésiastique, m’expliquant par le menu
les mérites ultérieurs d’un entraînement
exclusivement technique et me mettant
sérieusement en garde contre les
terribles dangers de la compétition
prématurée. Puis je le perdis de vue
pendant plusieurs années.
Un jour enfin, je le rencontrai de
nouveau, peu avant l’un de mes matchs,
dans les allées de Roland Garros. Je
notai au premier coup d’œil un certain
relâchement dans sa mise : il portait une
vieille veste élimée et était chaussé de
tennis très usées ; seul son pantalon
démodé de flanelle grise évoquait une
ancienne aisance bourgeoise. Il
transportait, dans un cabas comme on
en utilise pour faire le marché, des
boîtes et des sachets à usage
indéterminé. En revanche, sa mine
restait splendide et ses yeux brillaient de
la même lueur un peu éthérée
qu’auparavant. Il m’attira dans un
endroit un peu retiré et, entrant tout de
suite dans le vif du sujet, me confia que
ses premières tentatives d’entrée en lice
dans la compétition n’avaient pas donné
les résultats escomptés mais qu’il en
avait heureusement et finalement
découvert la raison : il était un gaucher
contrarié ! Aussi avait-il entrepris,
depuis trois ans déjà, de réapprendre à
jouer de la main gauche, s’entraînant
aussi opiniâtrement que d’ordinaire,
chaque matin, au mur de notre club où
il avait conservé son emploi. Il avait
d’ailleurs obtenu, disait-il, des résultats
dont je ne pourrai qu’être étonné
lorsqu’il aurait l’occasion de me les
montrer. Et, ainsi qu’il l’avait fait de
nombreuses fois auparavant sans jamais
concrétiser, il promit de m’inviter à
dîner prochainement « quand il serait
plus en fonds » afin que nous causions
sérieusement, comme autrefois, des
ressorts cachés de la technique. Il
m’assura, pour finir, qu’il avait à ce sujet
certaines révélations sensationnelles à me
faire… et prenant des airs de
conspirateur, ajouta qu’il valait mieux
n’en rien ébruiter pour le moment !
Quelques semaines plus tard, il vint
assister à l’un de mes matchs, lequel se
trouva être l’une de ces parties
terriblement disputées dont l’issue
demeure longtemps incertaine et qu’en
l’occurrence seul un coup d’adresse
chanceux, à l’instant le plus décisif, fit
basculer en ma faveur : déséquilibré par
un excellent contre-pied, je renvoyais la
balle comme je le pus, désespérément, à
l’aide d’un coup de poignet totalement
improvisé et pour le moins inédit qui
surprit à la fois mon adversaire, le public
et moi-même. La partie terminée, il me
suivit aux vestiaires où il me posa sans
attendre une question dont je perçus à
sa mine préoccupée, toute l’importance
qu’elle revêtait pour lui : ce coup
inespéré que j’avais réussi sur la balle de
set, qui avait surpris tout le monde et
sauvé le match, à quel type
d’entraînement m’étais-je adonné pour
l’acquérir ?…
Je commençais alors de réaliser que la
sorte d’innocence qui l’habitait ne serait
sans doute jamais troublée par la
perversité d’aucune espèce de réalité.
Or, ces dernières années passées sur les
circuits de haute compétition m’avaient
grandement édifié sur la nature exacte
de la mentalité qu’il s’agissait d’acquérir
pour réussir – laquelle excluait toute
espèce de naïveté ou de rêverie utopique
mais requérait au contraire un solide
réalisme à toute épreuve (qui débouchait
bien souvent sur le pragmatisme le plus
sordide…) Comme, d’autre part, j’avais
toujours cru préférable de ne pas
bousculer l’illusion vitale de quiconque,
je lui répondis le plus sérieusement du
monde que ce coup était hautement
élaboré et nécessitait une préparation
toute particulière, pour ne pas dire
secrète, dont je lui parlerai justement le
soir où nous dînerions enfin ensemble.
Je vis, à l’expression de soulagement
qui illumina son visage auparavant
perplexe, que ma réponse le satisfaisait
pleinement.
Il y eut alors une très longue période
d’environ une dizaine d’années où nous
n’eûmes plus du tout l’occasion de nous
croiser. Ma carrière tennistique avait
suivi son cours ; j’étais depuis
longtemps retiré de la grande
compétition et je ne jouais plus que
pour le plaisir.
Un jour que j’accompagnais quelques
amis sur les courts d’un des grands
stades municipaux de la périphérie,
mon attention fut attirée dans le lointain
par la silhouette svelte et élégante d’un
joueur qui s’entraînait au mur avec une
application soutenue et dans une
technique irréprochable. Je
m’approchais : c’était lui !
Il parut à la fois heureux et embarrassé
de me rencontrer. Il commença de
m’expliquer très vite et sans préambule,
à la manière des gens exaltés, qu’il était
maintenant tout proche d’atteindre le
niveau technique idéal du côté gauche et
qu’il avait en outre réalisé entretemps
que la voie royale du tennis futur,
laquelle bouleverserait entièrement la
physionomie du jeu, était l’ambidextrie,
qu’il travaillait maintenant à équilibrer le
niveau de ses deux mains et que lorsqu’il
y serait parvenu, il estimerait être enfin
prêt. Puis il évoqua pour la énième fois
une invitation à dîner afin de m’exposer
dans le détail les arcanes du tennis total !
Je notai le relâchement désormais
déclaré de son apparence extérieure : il
portait un survêtement des années
cinquante très fatigué dont la fermeture
éclair, hors d’usage, était remplacée à
intervalles réguliers par des épingles de
nourrice ; ses chaussures de tennis
étaient rafistolées aux endroits critiques
par de grosses rustines ; ses ongles
étaient douteux et il avait ajouté à ses
habituelles boîtes en fer blanc contenant
potions et embrocations des sachets en
plastique, le tout rassemblé dans le
même cabas qu’autrefois. Son allure
physique, toutefois, comme si elle s’était
cristallisée une fois pour toutes à l’âge où
je l’avais rencontré, restait étonnamment
inchangée.
Comme je le complimentais sur cette
apparence toujours aussi juvénile, il me
remercia d’un sourire timide dans lequel
je vis passer une ombre quelque peu
hagarde…
Il laissa alors échapper dans un souffle
qui ressemblait à un murmure indécis
qu’il avait pourtant maintenant
cinquante-huit ans.
Une soirée entre artistes ;
suivie d’une visite

Le vin coulait à flots, la chère était


succulente et les propos à peu près
conformes à ceux que les artistes
d’aujourd’hui poursuivent en
festoyant – dès lors qu’ils brûlent de
l’ardent désir d’exprimer tout ce qu’ils
ont sur le cœur…
Il y avait là un couple d’Anglais
excentriques et une Parisienne branchée
qui ne pouvaient manquer d’éveiller la
curiosité.
Lui, long corps maigre couronné
d’une grosse tête de boxeur
mélancolique, des yeux fous devenant
concentriques lorsqu’il s’animait, coiffé
d’une casquette à longue visière d’où
dépassait sur la nuque une petite queue
de cheval rassemblant ses longs cheveux
gris, blue-jeans délavés, bottes santiags,
gilet de toile, bracelets de cuivre,
chemise bariolée à col indien.
Elle, toute petite bonne femme
boulotte, roulant de grands yeux
exorbités perpétuellement embués de
tristesse (on en venait assez vite à
comprendre que cette désolation au
bord des larmes était l’expression d’une
sensibilité exceptionnelle, profondément
choquée par la grossièreté des
incohérences émises en sa présence), des
bras très courts, couverts d’une
multitude d’énormes bracelets africains
ou polynésiens (dont le poids global
semblait lui interdire de les soulever), les
cheveux coupés en brosse : drus sur le
dessus et tondus ras autour du crâne ;
toute vêtue de noir avec des pantalons
bouffants et un gilet couvert de bijoux
très stylisés d’une taille démesurée.
La troisième, belle femme aux
cheveux raides et gris, coupés à la Jeanne
d’Arc, vêtue d’une robe très courte qui
laissait entrevoir ses longues cuisses
moulées dans un collant gris (qu’elle ne
cessait, assise dans un fauteuil, de croiser
et de décroiser tout en fixant
intensément avec de grands yeux
innocents les mâles qui se pressaient
autour d’elle), son fin visage animé
d’innombrables grimaces
d’incompréhension manifestant avec
ostentation sa perplexité intellectuelle
généralisée.
Nous dînions aux chandelles dans la
grande salle, les reflets des petites
flammes ondoyant dans les carreaux
obscurcis, et la conversation – s’il était
possible de nommer ainsi cette sorte de
foire d’empoigne des besoins
d’affirmation de chacun (personne
n’écoutant qui que ce soit et tout le
monde vociférant son avis dans un
brouhaha de voix mêlées où la plus
impérieuse, la plus menaçante ou la plus
hystérique, parvenait à prendre le dessus
temporairement…) – ce qui tenait lieu
de conversation, donc, avait
inévitablement roulé sur L’AUTHENTICITÉ !
Bien que m’étant auparavant chapitré
moi-même quant à la nécessité (ne
serait-ce que sur un plan tactique) de
laisser parler les autres avant moi, affolé
par les présences féminines et grisé par le
vin, je fis naturellement exactement le
contraire et commençai par leur asséner
un long discours profus et emberlificoté
où j’eus, par bonheur, la chance de me
contredire plusieurs fois puis de
chercher, bien entendu, à me justifier
laborieusement, ce qui eut l’avantage
inespéré – vu la façon dont devait
évoluer le débat – de me mettre
définitivement hors jeu.
Lorsque j’eus terminé – résistant au
passage (ainsi qu’il faut savoir le faire de
nos jours à chaque reprise d’haleine) aux
multiples tentatives fougueuses de
reconquête de la parole de la part des
adversaires, exercice qui nécessite de
posséder non seulement un grand sens
de l’anticipation (afin de recommencer à
parler soi-même à l’instant précis de
l’attaque adverse) mais encore une voix
puissante susceptible de s’enfler
progressivement pour couvrir celle de
l’assaillant… –, l’Anglais (de toute
évidence issu des classes laborieuses,
c’est-à-dire pas du tout flegmatique !),
terriblement frustré d’avoir dû attendre
quelques minutes avant de se mettre à
hurler à son tour, se jeta à la manière
d’un pilier du XV britannique dépité
d’être mené au score – à savoir tête
baissée et rageusement – dans la mêlée
ouverte, tétanisant l’assemblée entière
afin de conserver le ballon le plus
longtemps possible au moyen de raffuts
menaçants…
À un certain moment, j’envisageai
même un repli stratégique vers la cuisine
car il commença, durant une
interruption déplacée venue de sa
gauche, de serrer compulsivement le
coutelas à découper le gigot, tout en
souriant mécaniquement pour faire
bonne figure – ce qui, on le sait, ne
présage jamais rien de bon de la part
d’un Anglo-Saxon… Par bonheur,
l’intrus eut le bon goût d’être bref et,
desserrant son poing, le leader légitime,
visiblement au bord de craquer, put
reprendre tout à loisir sa diatribe
enflammée contre l’Imposture et
l’Inauthenticité.
Or il se produisit cette chose affolante
que l’intellectuelle parisienne (peut-être,
sous l’empire de l’alcool, avait-elle
décidé de jouer sa vie ou n’était-ce alors
que simple ludisme érotique ?)
entreprit, tout en s’exprimant avec une
recherche affectée, d’asticoter l’Anglais
irascible, le contredisant
systématiquement et ergotant
littéralement sur tous les termes qu’il
employait. Quelques instants, assez
épouvanté, je rassemblais tout mon
courage « François » à l’idée (étant leur
voisin le plus proche) de devoir réfréner
physiquement la fureur probable du
Saxon mais, par bonheur, il n’en fut
rien : tel un lion rugissant ému par les
grâces d’une girafe maladroite, celui-ci se
calma peu à peu et se mit en devoir de
lui expliquer patiemment et par le menu
tout ce qu’il entendait par abstraction
lyrique, rigueur hasardeuse, esthétique
phénoménique, etc. Et le grondement de
sa voix tonitruante allait s’apaisant à
mesure qu’il était gagné par la
« perplexité intellectuelle » de sa
sensuelle et provocante interlocutrice…
S’ensuivit alors un tumultueux méli-
mélo constitué d’une dizaine de
prétendus dialogues vociférés où
chacun, agrippant quasi-hystériquement
son voisin, se hâtait – sous la menace
d’être sanctionné par le désintérêt – de
lui asséner en hoquetant nerveusement,
le condensé ultra-radicalisé et véhément
de son point de vue personnel. Chacun
se précipitant sur le voisin de droite
aussitôt que celui de gauche, plus
énergiquement requis d’autre part,
faisait soudain défaut tout à trac. Vaste
cacophonie discordante et trépidante qui
finit malgré tout par s’assoupir à mesure
que l’incompréhension générale
commençait de s’établir plus sûrement
entre les différents interlocuteurs
progressivement désabusés les uns des
autres…

À un certain moment, tout à fait


étourdi, je me retirai auprès du feu pour
y rêvasser tout à mon aise. La maîtresse
de maison vint m’y dénicher m’accusant
assez vite de manquer de sens de
l’humour. Trop las pour tenter de me
justifier, je la suivis docilement et
entamai alors une discussion littéraire
avec la petite princesse anglaise maniérée
dont j’ai oublié de dire précédemment
qu’elle était accompagnée, comme de
son ombre, par un minuscule chien
nain de cette espèce nommée
Chihuahua – sorte de dragon chinois
rabougri – lequel avorton, tapi sous la
table, s’était donné pour mission
d’assaillir sournoisement les mollets des
contradicteurs de sa maîtresse (sa gueule
n’étant d’ailleurs pas assez large pour
saisir un mollet entier, il en était réduit à
s’acharner sur les chaussures et les bas
de pantalons). Aussi commençâmes-
nous de causer littérature au milieu des
grognements et des sourdes menées
souterraines du cabot déchaîné.
Auparavant, le peintre véhément,
visiblement gêné d’avoir à cautionner les
agissements de l’avorton rancunier, avait
désespérément tenté de nous expliquer
que le Chihuahua était pour les
Aztèques un animal sacré et que la
légende voulait que celui-ci attendît
fidèlement ses maîtres sur l’autre rive de
l’Achéron, n’ajoutant pas, toutefois,
qu’un tel accueil n’était sans doute
réservé qu’aux réprouvés ; nous fîmes
donc tous bonne figure à ces
justifications. Je continuais néanmoins,
pour ma part, à tenter d’estourbir
sournoisement le petit monstre qui – vu
que je n’avais encore presque rien dit ! –
paraissait avoir deviné mes pensées ;
ainsi tandis qu’en surface mon visage
souriait poliment aux propos de sa
maîtresse, mes jambes et lui se livraient
sous la table un secret combat sans
merci…
Cependant, la conversation compassée
se poursuivait et la « princesse » (qui
s’avérait être elle-même un écrivain au
long cours peinant depuis plus de sept
années sur un vaste roman déjà doté de
mille cinq cents pages ! laissait tomber
avec une morgue toute aristocratique
louanges et répudiations concernant les
auteurs contemporains – d’une manière
suffisamment péremptoire et absconse
pour qu’on ne s’avisât point (l’avorton
aidant…) de discuter ses jugements.
Elle s’était mise en demeure
d’expliquer, notamment, à l’aide d’une
foule d’allusions alambiquées, comment
la vraie littérature se devait « d’amener
quelque chose d’entièrement neuf au niveau
du langage » – pétition de principe qui
semblait combler d’aise la majeure
partie de l’auditoire. Comme je sentais
qu’il eût été déplacé de ma part de
remettre sur le tapis la sempiternelle
question, très ordinaire après tout, du
fond et de la forme, je me bornai par
curiosité et goût du jeu à lancer quelques
noms d’auteurs qui m’étaient chers.
Je fus instamment prié de demeurer
décent.
La princesse daigna encore nous citer
quelques écrivains contemporains qui
avaient eu le bonheur de susciter son
intérêt. S’agissant de l’un d’entre eux,
j’osai, à un moment donné, émettre une
réserve. Me coupant la parole avant
même que j’eusse terminé ma phrase et
d’un air scandalisé, elle s’exclama, avec
son très fort accent anglais : « Ow ! Mé
pâ du too !! », sans que je puisse
déterminer à quoi cette exclamation se
rapportait. Je tentai d’obtenir quelques
éclaircissements mais la même réponse
me fut réitérée et je compris alors que
j’avais commis un crime de lèse-majesté
en me permettant d’avancer une
quelconque opinion s’agissant de la
littérature révérée ou vilipendée par la
princesse et qu’à partir de ce moment-là,
à tout ce que je pourrais émettre dans la
conversation, serait opposé ce
« Shocking ! » sans appel (destiné à me
désigner ma place, ni plus ni moins !).
Il fut ensuite ainsi décrété que celui-ci
était « insurmontable » parce qu’il
proposait une nouvelle approche – si
intelligente ! – de la construction
narrative, que cet autre était tellement
« croustillant » (Proust) qu’on pouvait
lui pardonner son inconséquence
structurale, et que celui-là était
indiscutablement talentueux et même
passionnant bien souvent, mais
n’apportait strictement rien, encore une
fois, sur ce fameux « plan du langage »
que tous les convives présents
semblaient s’accorder à vénérer
religieusement.
Je finis toutefois par réaliser, un peu
trop lentement j’en ai peur, quelle
attitude était attendue de la part des
interlocuteurs dans cette sorte de social
conversation très « upper class » que la
petite princesse – qui s’était
manifestement adoubée elle-même fort
récemment – cherchait à maintenir au
niveau de ses rêves les plus chers : il
fallait avant tout rester assis bien droit
sur sa chaise, ne s’étonner de rien et
acquiescer avec flegme par des
interjections polies et anodines aux
banalités chargées d’éventuels sous-
entendus, le tout étant de maintenir le
bon ton du petit rassemblement entre
personnes d’élite.
Dehors, le manoir normand juché sur
la colline était assailli de plein fouet par
un vent violent qui faisait craquer les
boiseries. Si l’on se penchait à la fenêtre,
les mains en visière, on pouvait
apercevoir, dans les hauteurs du ciel
mouvementé, une lune harcelée par des
nuages déchiquetés et, plus bas dans le
lointain, sagement alignées au bord de la
sombre masse des eaux, les lumières du
Havre qui brûlaient dans la nuit.

Quelques jours plus tard, j’eus


l’occasion de me rendre chez ces artistes
anglais qui demeuraient dans la région.
Après une longue randonnée
automobile parmi les collines de cette
partie vallonnée de la Normandie, nous
parvînmes à un minuscule hameau
blotti sous un petit bois et sur la pente
d’un pré verdoyant.
C’était là que le couple anglais, auquel
s’ajoutait un garçon qui vivait avec eux
(tout en étant, à ce que je crus
comprendre, l’amant occasionnel de la
petite princesse), avait restauré une
vieille ferme à colombages.
Tous trois nous accueillirent et nous
firent visiter ; c’était la perfection même
en matière de restauration !
Aucun détail, fût-ce le plus minime,
n’avait été laissé au hasard : meubles
anciens impeccablement réparés et
revernissés, vieux fourneaux décapés et
rutilants, batterie de cuisine à l’ancienne
en rang d’oignons sur le mur, poutres
poncées et passées à la lasure légère,
petits guéridons remarquetés,
radio 1930 dont le tissu même du haut-
parleur avait été remplacé par un neuf
du même style, fauteuils anciens
retapissés dans le goût de l’époque etc.,
etc. Et pas le moindre grain de
poussière, même dans les recoins !
Le peintre véhément, pour lors
étrangement calme et affable, nous fit
visiter son atelier et nous contemplâmes
une longue série de toiles récentes –
lesquelles, clouées au mur l’une sur
l’autre par l’un des côtés, pouvaient être
feuilletées à la manière d’un gros album.
C’étaient (d’après mes repères du
moins) des compositions figuratives
« post-modernes » où l’on croyait
reconnaître, au fond de vieux hangars
désaffectés et envahis d’immondices, les
silhouettes tumescentes et tordues –
vraisemblablement par la souffrance et
parfois néanmoins assis sur des
chaises ! – de corps fraîchement
écorchés vifs.
À un certain moment, voulant
meubler le silence pudique qui avait saisi
les visiteurs, je laissai échapper : « Quelle
somme de travail ! » La petite princesse,
qui était bizarrement restée adossée au
chambranle de la porte sans pénétrer
dans la pièce, dit alors sèchement : « Ici,
tout le monde travaille énormément ! »
Nous prîmes le thé devant la grande
cheminée où rougeoyait une série bien
ordonnée de bûches spécialement
calibrées. On nous versa dans
d’authentiques bols rustiques du pays
un Earl-Grey très parfumé et nous
dégustâmes quelques tranches d’un cake
irréprochable. La conversation, plus
détendue que quelques jours
auparavant, se fixa sur les difficultés
d’adaptation dans les pays étrangers. Je
crus deviner, en dépit d’un style oratoire
typiquement britannique farci
d’allusions énigmatiques, qu’après avoir
passé près de quatre années à restaurer
de fond en comble cette ferme achetée à
l’état de ruine, il leur tardait désormais à
tous trois de vider les lieux dont ils
avaient pu entretemps se convaincre –
maintenant qu’ils avaient le loisir d’y
séjourner tranquillement – qu’ils ne
convenaient, en fait, pas du tout !
« L’imaginaire, ainsi que le formula la
princesse, n’y étant pas suscité
favorablement ! »
(On m’expliqua durant le trajet de
retour qu’il en avait toujours été ainsi en
ce qui les concernait. Éternels nomades
insatisfaits, ils ne trouvaient d’exutoire
que dans le travail intensif et dans la
recherche perpétuelle d’un eldorado en
harmonie absolue avec leur sensibilité. Ils
en étaient donc à leur six ou septième
installation similaire…)
Le moment de prendre congé étant
venu, nous fîmes nos adieux sur le pas
de la porte.
Comme il est fréquent en mars, le
soleil, après une brève ondée, brillait sur
les prairies mouillées tandis que sur les
arbres les feuilles naissantes
s’illuminaient avec une grâce ingénue.
Dans le ciel délavé, telles des goélettes
blanches, de fins nuages cinglaient
joyeusement vers l’horizon.
Alors que notre voiture entamait
lentement la descente du chemin de
terre menant à la route, j’eus cette
ultime vision : les trois Anglais au garde-
à-vous sur le perron agitant
frénétiquement leurs mains…
L’hystérie de Mabel

Nous étions venus voir le film de


Cassavetes Une femme sous influence, au
cinéma St Germain des Prés.
Stationnait déjà là, par une
magnifique soirée, une longue file de
gens qu’on pouvait aisément cataloguer
comme, disons, intellectuels à la page…
Une très esthétique sylphide parisienne
sur le retour, tout de noir vêtue et
arborant sur son gilet une superbe
broche en argent étincelant dans le
crépuscule, entreprit de nous
commenter avec l’humilité exaltée d’une
vestale, ses précédentes illuminations
« cassavetiennes »…
Le drame de Mabel est sans doute son
tempérament excessif : elle répond à
l’hystérie larvée de son entourage par
une hystérie personnelle exacerbée.
Plus sensible ou plus violente encore
que les autres, elle incarne, elle
symbolise de façon éclatante (et parfois
drolatique) leur moi secret. Ceux-ci –
incapables qu’ils sont de supporter le
spectacle étalé au grand jour de leur
propre déséquilibre intérieur – ne
peuvent évidemment que la rejeter
brutalement. Aussi réagissent-ils avec
une férocité implacable aux
provocations de Mabel et finissent-ils, à
l’aide des institutions bien pensantes
(jamais invoquées en vain en Amérique),
par faire interner celle qui –
volontairement ou non – ne se
conforme pas. Comme on le sait, là-bas,
on ne badine pas avec les règles établies.
Elles sont le résultat de plus de deux
siècles d’avatars du puritanisme, lequel
(accommodé à toutes les sauces) reste le
fondement central et intangible de
l’inconscient collectif – avec toutes les
perversions qu’une telle tyrannie larvée
entraîne fatalement…
Ici, ce qui est inhabituel – la littérature
américaine regorgeant de descriptions de
ce genre – c’est qu’on ne nous montre
point le puritanisme à l’œuvre dans la
haute société mais ses effets indirects et
pervers sur la toute petite bourgeoisie
ouvrière.
Cet échantillon d’humanité offre le
spectacle pathétique d’un déracinement
spirituel difficile à imaginer à ce degré
dans une autre partie du monde. On
dirait que ces êtres n’ont absolument
rien à quoi se raccrocher dans l’existence
hormis le quotidien le plus banalisé et le
plus standardisé. Leurs sentiments
mêmes, cruellement privés de références
ou de la moindre élévation idéaliste,
sont dangereusement instables (aussi ne
cessent-ils à longueur de temps de se
demander les uns aux autres s’ils
s’aiment !), leurs manières sont
grossières, brutales, car la pauvre
éducation toute stéréotypée qu’ils ont
reçue, doublée de l’absence dans ce pays
de traditions populaires solides, les a
définitivement coupés de la diversité des
nuances, des finesses subtiles ou
délicates qui prévalent dans le monde
naturel. C’est le règne de l’artificiel, et la
maladresse de ces brutes au grand cœur
n’a d’égal que leur bonne volonté à
vouloir rattraper leurs terribles et
souvent monstrueuses balourdises.
Plusieurs scènes sont carrément
terrifiantes : celle, surtout, où
l’entourage de Mabel déploie une folie
hystérique autrement plus pathologique
que la sienne pour lui enjoindre de
cesser de faire la folle et de bien vouloir
accepter de se faire hospitaliser. Cette
séquence est d’ailleurs traitée avec un
réalisme et une conviction tels qu’il est
quasiment impossible de s’en distancier
et que notre mince raison et nos minces
certitudes commencent à vaciller sous le
souffle du délire collectif.
En bref donc, ce film nous montre
une société hystérique rejetant
l’hystérique qu’elle a engendrée mais en
qui elle ne veut pas se reconnaître.
Il y a donc là – mais n’est-ce pas ce
que nous montre la plupart des films de
Cassavettes ? – le tableau désenchanté
d’une civilisation gravement malade,
presque parvenue à son de point de
désagrégation : l’envers du Rêve
Américain.
Il est devenu commun de rappeler
que le mot religion provient d’un ancien
verbe latin qui signifie relier. Or c’est
précisément ce que le protestantisme
exacerbé, tel qu’il s’est institué aux États-
Unis, semble peiner à faire : relier les
êtres ! L’atomisation du corps social en
cellules de plus en plus centrifuges –
artificiellement gonflées de leur propre
importance et désespérément égarées
dans les dédales de l’individualisme
collectif – a fini par aboutir aux multiples
culs-de-sac de l’égocentrisme personnel
le plus stérile. Certains individus issus
des classes populaires (parce qu’ils sont
plus naturellement rebelles peut-être),
lorsqu’ils cherchent à échapper à cette
véritable institution du malheur,
s’empêtrent dans les nœuds coulants
d’un conformisme hypocrite tout-
puissant et n’y parviennent finalement
que par la violence, la brutalité,
l’outrance cynique, et pour les plus
délicats : l’hystérie ou le délire
paranoïaque.
Toutes réactions d’ailleurs, ainsi que
c’est l’insigne mérite de ce film de nous
le montrer, vouées tôt ou tard et par les
biais les plus machiavéliquement
détournés, à être implacablement
réprimées ou, ce qui est pire,
doucereusement mais fermement
récupérées.

Cependant, la triste réalité semble


avoir été – en ce qui concerne Cassavetes
et sa compagne-interprète (dont le
numéro d’hystérie, dans le film, est si
saisissant qu’il en devient à la fois
inquiétant et… indécent !) – que tous
deux auraient fini par noyer leur
romantisme désespéré dans un
alcoolisme rédhibitoire et sans issue.
Raymond Carver, sans doute le
meilleur « nouvelliste » américain de ces
dernières décennies, ne nous propose
pas, lui non plus, un tableau fort
réjouissant de la condition existentielle
des classes populaires aux États-Unis.
Un sombre pessimisme souffle
lugubrement à travers ses nouvelles et
l’alcoolisme – dans lequel il s’abîma lui
aussi pendant longtemps – y fait des
ravages. Dorothy Parker, cet autre astre
sombre du désenchantement américain,
lui ressemble en cela comme une sœur.
La lucidité – aussi transcendée puisse-t-
elle être par une expression artistique
achevée – ne suffit pas, apparemment, à
réconforter les âmes sensibles au plus
profond de la grande Amérique
dégénérée.
Pourtant, si l’on y regarde de plus
près, se dégage – aussi bien chez Carver
et Parker que chez Cassavetes – d’abord
progressivement, puis avec force, le
sentiment sous-jacent d’une profonde
nostalgie : la nostalgie d’un monde
moins livré à la déréliction des passions
médiocres. On commence de
soupçonner alors que cette sourde rage
réaliste et sans concession, qui s’acharne
à décortiquer le sordide, pourrait être
l’effet d’une immense déception… et,
pour avoir pris la peine de s’élaborer
avec tant d’application et de talent,
l’expression d’une requête…

Lorsque nous ressortîmes du cinéma,


sous l’éclairage blafard des néons de la
rue, nous croisâmes « la vestale ». Nous
adressant un sourire de connivence, elle
s’exclama : « C’était formidable, non ? ».
Nous la vîmes s’éloigner en trottinant,
visiblement enchantée d’elle-même et de
sa soirée.
Au musée de Bruxelles
par un jour de pluie en
hiver…

Tandis que de violentes rafales de vent


et de pluie glacée flagellaient les baies
vitrées du musée d’Art ancien de
Bruxelles, nous avancions dans l’enfilade
des salles lugubres et quasi désertes où –
accrochés à leur place respective,
dûment étiquetés, pauvrement éclairés –
stationnaient, ignorés des rares visiteurs,
les merveilleux paysages des maîtres
flamands des seizième et dix-septième
siècles. C’était une impression étrange
par une telle journée d’être les seuls à
venir réveiller ces bois, ces collines, ces
chemins et ces ruisseaux deux fois
dormants : dans leur propre pénombre
dramatique (qui est la manière des
Flamands) et dans celle de cet austère
musée somnolent !…

Qui n’a éprouvé la magie d’un


Ruisdaël ?

Une forêt sépulcrale aux entrelacs de


branchages tourmentés, un gué de
rivière qui coupe le chemin aux
profondes ornières (on croit entendre le
courant sur les pierres) ; non loin, un
petit personnage en chapeau noir, son
ballot posé à côté de lui, un bâton à la
main, est assis sur le bord du chemin au
détour duquel (surgissant de l’ombre
épaisse des arbres immenses) apparaît
un couple de paysans en marche. Au-
dessus des frondaisons foisonnantes
(remarquablement dessinées selon un
style bien spécifique à ce peintre),
s’expansent de gigantesques nuages
bouillonnants dont la vision procure
une sensation ambivalente : entre
admiration et inquiétude…
C’est du reste le sentiment majeur que
nous éprouvons devant ces paysages : le
clair-obscur des ombres et des lumières
sur la toile répond au clair-obscur d’une
partie de notre âme. Sentiment qui me
semble pouvoir être nommé : « peur
panique » ; cet effroi bizarre et
incoercible qu’encore aujourd’hui la
présence éventuelle du dieu Pan instille
en nous lorsque nous séjournons dans
les bois solitaires. Trouble ancestral
encore répercuté sur la toile dans
l’attitude contemplative ambiguë du
chemineau. Par empathie, nous
éprouvons l’inquiétude métaphysique
de cet individu isolé au sein de
l’étrangeté radicale des lieux sauvages.
Un texte de Rainer Maria Rilke décrit
parfaitement ce trouble :

« Avouons-le, le paysage est une chose


étrangère pour nous, et l’on est
terriblement seul sous les arbres qui
fleurissent et parmi les ruisseaux qui
coulent. Seul avec un homme mort, on est
moins abandonné que seul avec des arbres.
Car quelque mystérieuse que puisse être la
mort, plus mystérieuse encore est une vie
qui n’est pas notre vie, qui ne participe pas
à nous et qui, en quelque sorte sans nous
voir, célèbre ses fêtes auxquelles nous
assistons avec une certaine confusion,
comme des hôtes arrivant par hasard et qui
parlent un autre langage. »

Or c’était bien des sentiments mêlés


que ceux que nous éprouvions en
présence de ces tableaux, eux aussi
solitaires et comme perdus, au fond de
ce musée spectral et désert. L’effroi
conjugué à la fascination ressentis à
l’orée des bois (que le peintre réussissait
si parfaitement à nous communiquer) se
compliquait ici pour nous, en
l’occurrence, d’une sorte de mélancolie
et de compassion à l’idée de l’abandon
de ces peintures (sans doute jamais
moins appréciées que de nos jours, où la
nature – quand on la rejoint – se doit
absolument d’être légère, joyeuse, solaire
et – vacances obligent ! – baignant dans
l’atmosphère d’un éternel été sans
pluie).
Est-ce donc, soit-dit en passant, pour
cette raison – cet effroi panique qui nous
saisit en présence de la sauvagerie – que
nous saccageons les endroits encore plus
ou moins vierges de la planète ?
Toujours est-il qu’il est bien rare que
nous puissions encore contempler des
paysages agrestes aussi dégagés, aussi
purs de toutes scories « civilisées » que
dans ces représentations flamandes d’il y
a trois siècles. Pour ma part, il m’advient
couramment de m’absorber dans leur
contemplation comme si j’étais aspiré
dans un trou interstitiel du temps –
quelques secondes, un quart
d’heure… – et d’en ressortir comme
d’une extase profonde. Il me semble
m’y être approché – ô vertiges et
mystères de la perception esthétique,
mieux que dans la nature elle-même ! – des
mystérieux, subtils, indicibles secrets qui
y rôdent furtivement.
Jean-Philippe Domecq, dans sa très
belle étude sur Ruisdaël, décrit avec
précision, il me semble, ce que nous
ressentons devant ces toiles :

« Au moment d’entrer dans une forêt,


l’homme a un temps d’arrêt. Il craint ce
qu’il va y trouver d’inconnu, et aussitôt il
y mêle ses fantasmes. Démêler cela, c’est-à-
dire ce qui vient de lui et ce qu’est le
monde sans lui, telle est l’épreuve
initiatique que symbolise la forêt ».

Cependant, un peu plus loin, d’autres


œuvres remarquables témoignaient d’un
sentiment fort différent en face de la
nature, notamment celles d’un artiste au
nom français, Jacques d’Arthois.
On y voyait, depuis un promontoire
en forêt, s’étaler à perte de vue un vaste
panorama : un moutonnement d’arbres
à l’infini parmi lesquels pointait, ici et là,
un rocher où se dressait un château, ou
bien, à travers une échancrure de la
végétation, c’était une rivière qui glissait
sous les frondaisons couvertes de lianes
et de plantes grimpantes – lesquelles
paraissaient se pencher sur le flot avec
sollicitude – tandis qu’un peu plus loin,
enfoui sous la verdure et couvert de
mousse, se tenait un vieux moulin sur
une estacade de bois ; des barques
l’environnaient ; on entrevoyait la
silhouette d’un pêcheur placide, des
oiseaux virevoltant au-dessus de la
surface de l’eau… La scène semblait
figée dans l’atmosphère magique d’une
de nos plus intenses songeries
enfantines.
D’autres tableaux montraient des
auberges au bord des chemins où sont
attablés de joyeux convives en bonnet,
fumant la pipe et vidant des verres de
vin blanc, cependant qu’autour d’eux
s’ébattent des chiens, des enfants, que
l’on dételle les chevaux d’une diligence
dont descendent des belles
enrubannées – qui rient… D’immenses
arbres vénérables surplombent et
encadrent les lieux avec une dignité
toute paternelle. Une rivière coule dans
l’ombre derrière les bâtisses, et c’est
comme si le temps lui-même ne faisait
que passer en chantonnant, un peu à
l’écart… épargnant de ses habituelles
rigueurs ces petits havres rustiques.

À contempler un certain temps ces


images, un soupçon pénible nous
assaille soudain, une hypothèse cruelle
que notre soucieuse raison moderne
préférerait, à vrai dire, éluder : une
semblable idylle entre la nature et les
hommes a-t-elle jamais eu lieu ?
Nous eûmes encore la chance de
contempler quelques toiles de Brueghel
l’Ancien en meilleure place. Lune d’elles
surtout est frappante et semble d’ailleurs
avoir retenu l’attention de beaucoup
d’artistes et d’écrivains : La Chute
d’Icare.
Sur le dos arrondi de la mer turquoise
luit un sourd reflet, celui du soleil jaune
safran, voilé, qui s’abîme dans les flots
calmes du soir. Sur la colline qui
surplombe le bras de mer, un laboureur
(à la tunique grise et à la chemise rouge
formant contrepoint avec le turquoise
des flots et dont les plis répondent à
ceux des sillons) manie la charrue
derrière un lourd percheron dont la
placidité et la plasticité impressionnent.
Tout alentour, la végétation luxuriante
et profuse encadre harmonieusement la
scène. En contre-bas, un troupeau de
moutons s’égaille paisiblement dans un
pré tandis que le pâtre, qui a le dos
tourné à la mer et le nez levé vers le ciel,
semble goûter l’atmosphère avec délices.
Plus bas encore, sur la dernière terrasse,
un pêcheur trempe philosophiquement
sa ligne dans l’eau (paraissant, à vrai
dire, n’en rien attendre de concret).
Or, à l’aplomb même de cette ultime
terrasse, à la surface des flots, on aperçoit
deux jambes émergeant encore tandis
que le haut du corps est englouti par les
eaux…
Non loin de ce discret naufrage, une
caravelle, dont la forme rappelle
étrangement celle d’une opulente
mandoline, enfle sa voile de proue dans
une magnifique arabesque, rappel de la
courbe de l’arbre qui, sur le
promontoire, s’incline en une profonde
révérence… (L’oreille interne de
l’imagination nous restitue alors,
confusément, les accords étirés,
harmoniquement dissonants, des motets
de Roland de Lassus…) Le gonflement
gracieux de cette voile paraît être
d’ailleurs le point central du tableau : on
dirait que le profond onirisme intérieur
propre à cette évocation fait saillie à
même l’image, dilatant la toile qui
s’enfle sous le puissant souffle du
songe… Cette emphase onirique – on le
pressent de façon sourdement
magique – répond à l’éparpillement
anarchique des îlots dans le golfe, aux
dislocations chaotiques des rochers
surgissant çà et là à la surface de la mer.
Dans une anfractuosité de la
montagne au loin, fume, telle une
marmite de sorcière au fond d’une antre
maléfique, le petit port où, on le devine,
fermente l’agitation bourgeoise dont
provient l’ambitieux Icare.
Or donc, et c’est sans doute ce que
Brueghel a voulu signifier, ni le
laboureur, ni le pâtre, ni le pêcheur, ni
les animaux, ni les marins, pas plus que
la création toute entière, qui semble
végéter dans une silencieuse et
bienheureuse léthargie, n’ont cure de
l’échec d’Icare. Ils ne l’aperçoivent
même pas.

Nous comprenons que les gens


simples, les animaux, le monde végétal
lui-même, n’ont nul besoin de réfléchir
intellectuellement pour sentir ce que
conjecturaient les intelligences
supérieures de l’époque (tel Spinoza que
les bourgeois de sa ville, comme de bien
entendu, avaient mis au ban) : que Dieu
et le monde, sans doute, ne font qu’un1,
que se révolter contre lui ou vouloir lui
ravir certains de ses secrets est absurde
car ce serait, tout bonnement, se
retourner contre soi-même et, par voie
de conséquence, courir à la
catastrophe – ainsi que la mésaventure
d’Icare en témoigne.

Dans une dernière salle enfin, nous


tombons en arrêt face à un autre
magnifique Brueghel. Or, dans ce
paysage d’hiver – où l’on voit, au bord
de canaux gelés, des chaumières
environnées par de hauts arbres enneigés
sous lesquels s’ébattent de joyeux
patineurs – tout est évoqué avec une
telle grâce (dans l’agencement des lignes,
celui des couleurs, dans le rendu de
l’atmosphère propre aux lieux) que
celle-ci semble ne faire que prolonger
tout naturellement l’harmonie intérieure
au sujet lui-même. On croit percevoir
que le génie de Brueghel (au-delà de son
exceptionnel savoir-faire) a peut-être été
avant tout de savoir se laisser porter par le
courant d’accord et de relation intime au
monde propre à la société de son époque.
Harmonie panthéiste, frisson panique,
ces sentiments d’un passé relativement
récent, évoqués par les toiles que nous
venions de contempler, nous avaient
rendus bien songeurs lorsque nous
redescendîmes les marches luisantes de
pluie du vieux musée… À nos pieds,
sur la chaussée trempée de l’avenue, les
pneus des innombrables automobiles
chuintaient inlassablement…
Sils Maria

Pimpante et ornée de collerettes de


bois ouvragé, mais coincée entre deux
hôtels modernes visiblement réservés à
la clientèle des sports d’hiver, elle fait
figure d’une vieille paysanne coiffée
d’un bonnet de dentelles égarée dans un
supermarché ! Des énergumènes qui
n’ont sans doute jamais lu une ligne de
Nietzsche ont érigé une affreuse statue
sur le devant : une espèce de volatile
héraldique très mal stylisé, sans doute
censé représenter l’aigle de
Zarathoustra…
L’intérieur a été transformé en musée.
Par bonheur, tout est rédigé en
allemand. Je dis par bonheur parce que
je n’entends pas cette langue et qu’au
seul vu de la présentation générale, on
soupçonne que ce ne sont pas, pour le
coup, des surhommes qui ont présidé à
cette exhibition… C’est une
maisonnette aux pièces lambrissées de
bois blanc, au parquet ciré. Au premier
étage on peut apercevoir depuis la porte
(un cordon barre l’accès) la chambre du
philosophe. Je suppose que durant ses
séjours il n’occupait que cette seule pièce
et que les petits-bourgeois qui la lui
louaient devaient être à cent lieues de
soupçonner quel redoutable nihiliste ils
abritaient sous leur toit.
Je me le représente, en effet, comme
un petit professeur myope, très
introverti et d’une exquise politesse avec
tous ceux qui ne participaient pas de sa
sphère.
Je doute fort, également, que les
responsables du syndicat d’initiative de
l’endroit – qui ont fait poser un poteau
indicateur dans la grande rue – se soient
jamais fait une idée bien précise de
l’œuvre de ce dynamiteur du monde
moral qui déclarait que ses écrits
devraient traverser l’époque à la façon
dont les trains d’explosifs traversaient
alors l’Europe : précédés d’un drapeau
noir !… Dans cette simple cabine de
bois, on voit un lit étroit couvert de son
édredon, une petite table avec l’unique
chaise de la pièce et la lampe à pétrole
coiffée de son opaline. C’est là qu’il
écrivait. Cette table rudimentaire, quel
rôle n’a-t-elle pas joué et ne joue-t-elle
pas encore dans l’imagination des
nombreux rêveurs qui ont été transcendés
par les idées et par le style du petit
professeur secrètement exalté, sagement
et longuement assis dans cette chambre
à couvrir des centaines de pages de sa
prose enflammée et prophétique ?
Près de la table, un canapé assez sobre
couvert d’un tissu à fleurs – sans doute
commun pour l’époque, mais doté pour
nous d’un charme désuet. Cet objet est
d’ailleurs le seul, dans la chambre
austère, qui évoque peu ou prou une
quelconque propension à la rêverie, au
farniente… Le reste respire une
simplicité toute monacale.
Sur l’un des murs, un miroir de
dimension moyenne entouré d’un cadre
doré. En face, à côté d’un placard
encastré dans la cloison de bois, une
autre table, plus grande et plus solide,
couverte d’une nappe blanche, où
reposent les ustensiles de toilette : la
large bassine et le broc pour les
ablutions, une volumineuse boîte en
porcelaine, une carafe. Sur le sol, un
tapis très usé couvrant la moitié du
plancher. Rien de plus !
La lumière du jour n’entre que par
une seule double fenêtre (toutes les
maisons d’ici étant construites contre le
froid). Cette ouverture donne sur les
bois qui descendent de la montagne,
juste derrière la maisonnette, et viennent
la frôler, comme s’ils voulaient
s’évertuer à lui faire peur ; mais la petite
maison ne se laisse manifestement pas
effrayer, consciente qu’elle est d’abriter
les mânes d’un ardent restaurateur du
Dionysisme. S’il est dit, en effet,
qu’Épicure chercha dans les temps
anciens à nous libérer de la crainte des
dieux, Nietzsche ne chercha-t-il pas,
pour sa part, à nous délivrer de
l’emprise de Celui qui, ayant supplanté
tous les autres, avait de surcroît réussi à
jeter l’anathème sur la nature sauvage,
nous induisant à voir en elle la matrice
de toutes les puissances maléfiques ?
Or, si le philosophe dionysiaque
entreprit la tâche titanesque de nous
libérer du dieu chrétien ennemi des
forêts, lui-même – ironie du sort – grevé
insidieusement de son insistante
présence fut, tel un Raskolnikov, hanté
par la culpabilité, cruellement acculé à
lui offrir en sacrifice sa brillante mais
fragile raison trop humaine… (Il n’est
certes pas si facile, par le seul exercice de
la volonté personnelle, de se débarrasser
des toutes puissantes injonctions de
l’inconscient collectif.)
Rien des tourments du lutteur
solitaire ne transpire plus, bien entendu,
dans la petite chambre paisible et
bourgeoise d’aujourd’hui. Néanmoins,
je me suis recueilli quelques instants – le
temps que les « touristes culturels » ont
bien voulu m’accorder avant de venir
m’horripiler avec leur stupide curiosité
sans objet – devant la petite cellule
poignante de tristesse de celui qui, dans
mon adolescence, me révéla dans une
véritable jubilation l’exercice dynamique
de la pensée et m’enseigna le salubre
irrespect des valeurs trop établies.
Déambulant ensuite dans les rues du
village et encore sous l’impression de
cette visite, je me pris à sourire, songeant
à la pathétique dichotomie qui déchira
Nietzsche toute sa vie et je me souvins
alors des si pertinentes paroles de John
Cowper Powys :

« Nietzsche glorifia héroïquement une


équanimité toute classique à laquelle lui-
même ne put jamais atteindre. Il voulait
nous faire aimer le destin et le rire et la
danse ; mais des gouttes de larmes
brûlantes tombaient sur les pages de sa
prophétie et bien que son esprit de sérieux
ait décrété la nécessité de renoncer à tout
esprit de sérieux, c’est dans la terrible
gravité de sa propre nature qu’il faut
chercher la raison de son défi. N’est-ce pas
lui-même, après tout, qui nous enseigne
que pour juger de la valeur d’un
philosophe, il nous faut d’abord tenter de
déceler les ressorts secrets de sa
psychologie ?
La force profonde qui menait Nietzsche
était un antique instinct de vie sauvage
enivré d’illusions, et bien qu’il vantât et
pratiquât l’urbanité classique, aucun
tempérament ne fut moins urbain que le
sien. »

Or, ainsi que je l’ai indiqué, la petite


maison est ici égarée au milieu
d’imposants hôtels de tourisme aux
dehors tapageurs. Une foule de
vacanciers, fluant et refluant depuis les
carlingues d’énormes autocars,
s’éparpille à heures régulières dans les
rues du village dont le charme
montagnard semble, sous cet assaut de
banalité criarde, reculer avec
circonspection et réintégrer
subrepticement la pineraie toute proche.
Au vrai, la présence si discrète de la
maison de villégiature d’un penseur
célèbre, au milieu du gigantisme
indifférent de l’architecture
contemporaine, m’a paru donner une
juste idée de la place de la philosophie à
notre époque : tout juste tolérée ! (Et ce,
uniquement grâce au malentendu induit
par le snobisme culturel…)
Cela dit, n’est-il pas fatal qu’en ce qui
concerne Nietzsche précisément – lui
dont on sait qu’il prenait un soin tout
particulier à déconseiller la lecture de ses
propres ouvrages à ceux qu’il jugeait
inaptes à les saisir de façon essentielle –
cette célébrité soit en grande partie
fondée sur un malentendu, sa pensée
véritable étant en quelque sorte occultée
par l’ombre d’une immense méprise ?
En effet, aujourd’hui encore, qui donc
sait rester assez circonspect pour
restituer sa juste valeur à cette
véhémente tentative de transmutation des
valeurs (ainsi qu’il la désignait lui-
même) ? Seuls peut-être quelques
rêveurs excentriques ayant assez de
détachement et de loisirs pour mener à
bien une lecture attentive – je veux dire
suffisamment lente et patiente pour non
seulement en évaluer la part allégorique,
emblématique, mais encore pour en
rejeter avec perspicacité les fatales
scories, pour discriminer, ainsi qu’on
devrait le faire avec toute œuvre – aussi
géniale puisse-t-elle être – en raison de
l’inévitable, inconsciente, et sans doute
indispensable participation de l’auteur
aux préjugés inhérents à son époque ?
Je me souviens d’un vieux professeur
de philo de mon lycée, humaniste
désabusé, dont l’image me servit plus
tard à visualiser le Settembrini de La
Montagne Magique et qui avait coutume
de répéter :
« Nietzsche n’est pas bon à mettre
entre toutes les mains ! »

J’ai amplement pu me convaincre par


la suite de la justesse de cette assertion.
J’ai, en effet, eu le triste privilège d’avoir
à assister, dans mon entourage, aux
ravages que pouvait provoquer cette
pensée caustique sur des êtres brillants
mais intérieurement minés par une
névrose d’infériorité ou, comme le dit si
bien le langage commun, « complexés ».
Certaines des théories de Nietzsche,
certains de ses aphorismes –
spécialement en ce qui concerne les
prétendus faibles, les femmes, ou l’usage
de la force – si elles ne sont pas replacées
dans leur contexte exact (à la fois
polémique, historique et, disons,
circonstanciel) ne peuvent qu’apporter de
l’eau au vieux moulin, toujours prêt à
reprendre du service, des esprits
chagrins et revanchards, des petits
sergents du radicalisme intransigeant,
bref, de tous les terribles simplificateurs
du « fascisme ordinaire ». Ceux-ci se
montrent toujours fort surpris
d’apprendre que leur Grande Idole
Inflexible et Barbare n’élevait jamais la
voix dans la conversation, cherchait
sincèrement à pénétrer les opinions
opposées à la sienne, se montrait d’une
extrême courtoisie avec les femmes,
pitoyable et secourable envers les
nécessiteux, les humbles, les animaux et
prêchait régulièrement la modération à
ses amis.
Dans une lettre du
28 septembre 1869, il répond à son ami
le baron de Gersdorff après que celui ci
l’ait pressé de se convertir au régime
végétarien :

« … je suis vraiment fâché de ne pas


être de ton avis en ces matières. Cependant
pour montrer ma bonne volonté et mon
énergie, je me suis tenu jusqu’ici au régime
que tu préconises et je persévérerai jusqu’à
ce que tu me donnes l’autorisation de
vivre autrement. – Pourquoi pousser tout
de suite la modération à l’extrême ?
Parce que de toute évidence, il est plus
facile de s’en tenir à l’extrême que de
suivre sans défaillance la perfection du
juste milieu. »

Overbeck raconte l’anecdote suivante


d’après le récit fait par un témoin de
Turin :
« Friedrich allait tous les jours au café
lire le Journal des débats. Un jour, un
client pressé referme rapidement la porte
et écrase la patte du petit chien qui courait
sur ses talons. Le maître s’éloigne sans y
donner plus d’attention, et le chien reste
là, gémissant. Friedrich fut le seul à le
prendre en pitié. Il demanda au garçon de
lui apporter un peu d’eau, tira son
mouchoir et fit au petit chien un
pansement dans toutes les règles, car il
avait été infirmier en 1870. Tout le
monde regardait avec sympathie le
professeur étranger, et le chien se coucha à
ses pieds. Tout à coup la porte s’ouvre et
le propriétaire du chien le siffle. Le chien
file aussitôt, avec son pansement. Mais
quelques jours après, comme Friedrich
lisait de nouveau le Journal des débats, le
petit chien s’approche, lui pose la patte sur
le genou, et fait entendre un petit
grognement pour attirer son attention ; et
il tient dans sa gueule le mouchoir
soigneusement lavé et repassé. Le maître
avait trouvé ce moyen de remercier le
monsieur secourable à qui il exprima sa
sincère reconnaissance. »

Oui ! Même à notre époque où ses


livres figurent en bonne place dans
toutes les bibliothèques et où
d’innombrables études auscultent son
œuvre sous toutes les coutures, qui donc
cherche encore à entendre ce que
Nietzsche a réellement voulu nous dire ?
Certes pas, en tout cas, les surveillants
appointés de la « bonne conscience
communautaire » qui semblent avoir
pour mission de désamorcer
subtilement les charges explosives des
pensées subversives ! Ces bataillons de
sapeurs de la Grande Armée
Universitaire qui, à l’aide d’une
casuistique habile (à l’instar d’une
combinaison échiquéenne !), s’ingénient
à faire dire à cette œuvre (à vrai dire
suffisamment éclectique pour le
permettre) ce qui est manifestement au
goût du jour – l’acclimatant, lui
conférant, au bout du compte et à force
d’arguties, un sens respectable et
politiquement correct.
Quoiqu’il en soit des « nietzschéens »,
j’ai donc à mon tour accompli le
pèlerinage jusqu’à la maisonnette de
Haute Engadine.
Je ne me suis pas agenouillé devant
elle pour manger de la neige comme
Cocteau (il n’y avait d’ailleurs pas plus
de neige quand je m’y suis trouvé
qu’apparemment lorsque Nietzsche y
venait…) ni feint de l’ignorer comme
Proust – lequel, se promenant sur les
rives du lac de Sylva Plana, nous révèle
qu’il s’arrêta un instant à l’endroit
même où le philosophe est censé avoir
eu sa fameuse révélation (et où une
plaque a également été apposée !…) et
qu’il y observa curieusement le vol
d’une myriade de papillons qui
effectuaient d’une rive à l’autre, dans un
ultime rayon de soleil crépusculaire, un
mystérieux « aller-retour »…
Je suis, à vrai dire et pour mon
humble part, resté longtemps assis à cet
endroit prétendument fatidique, sur le
rivage, faisant naïvement effort pour
m’extirper de ma propre humeur
passagère, cherchant puérilement,
dévotieusement (n’étant pas encore,
hélas, entièrement dégagé du besoin
d’idolâtrer quelque peu…), à recueillir
les éventuels eidola émanés du passé,
lesquels auraient peut-être pu – sait-on
jamais ? – voltiger encore à la surface de
l’eau…
Or – dois-je l’avouer ? – hormis le
volètement balourd au ras des flots de
mes propres élucubrations, les hauts
sapins immobiles sous la protection
desquels s’était assemblé une gentille
ronde de minuscules fleurs mauves, les
innombrables vaguelettes frémissantes
sur les galets de la rive et le
bouillonnement de la cascade qui se
déverse à cet endroit, il n’y avait – à
perte de vue – qu’un immense lac d’un
vert profond, sombre, impénétrable…
« Voix dans la nuit »

Stevenson a dit que dans les œuvres


littéraires, y compris les plus riches en
péripéties, l’aventure réelle que nous y
vivions était la rencontre avec le
tempérament de l’auteur.
Or dans le recueil de souvenirs de
Frederic Prokosch Voix dans la nuit,
nous vivons doublement cette aventure,
car cette méthode qui fut la sienne de
noter chaque soir les propos entendus
dans la journée nous permet, en sus de
son style éblouissant, d’être confrontés
au langage spécifique, au ton inimitable
de chacune des figures évoquées.
Dans ce livre, nous admirons un sens
parfait de la description allié à une rare
efficacité stylistique. Quelques mots
suffisent à Prokosch pour camper un
paysage, une demeure, une atmosphère,
pour nous décrire l’apparence physique
de quelqu’un. Quant à ce que certains
n’hésiteraient pas à nommer l’âme des
choses, en véritable maître, sachant
comment elle se dérobe, il ne l’aborde
jamais de front, se contentant de nous
décrire son reflet sur les êtres ; celle-ci
émane alors tout naturellement avec la
fluidité discrète d’une évidence… C’est
là tout l’art du collectionneur et
embaumeur qu’est Prokosch. Car il est
bien entendu impossible – et c’est lui-
même à plusieurs reprises qui nous
invite à ce rapprochement – de ne pas
établir un rapport étroit entre ses
planches de papillons rares et son goût
pour les collections de personnages. On
peut bien dire que, suivant en cela le
conseil de Stendhal à propos des êtres, il
les insectise, il les épingle avec une
précision d’entomologiste, laquelle
n’exclue d’ailleurs pas, à l’occasion,
l’ironie, l’admiration ou la compassion.
Fascinante vitrine derrière laquelle les
épinglés, comme fixés sur le velours de la
page, paraissent battre faiblement des
ailes et, l’espace de quelques instants,
créent pour nous l’illusion féerique de
leur résurrection…
En outre, autour de cette discrète
magie, évolue la tristesse mélancolique
de Prokosch – étrangement profonde,
raffinée, ontologique… Et comment en
irait-il autrement avec les
collectionneurs ? Engagés comme ils le
sont dans un combat perdu d’avance,
cette lutte quasi-maniaque contre l’oubli
et en faveur de l’exceptionnel…
Combat doublement voué à l’échec et
par le temps et par l’époque !…

Cela dit, nous ressentons chez


Prokosch quelque chose de plus
poignant encore : un constat de solitude
totale, irrémédiable, laquelle me paraît
pouvoir être rattachée aux affres
inéluctables, en ce monde, des
sensibilités homosexuelles. On croit
pressentir qu’on a affaire ici, de même
que chez Proust, Cernuda, Truman
Capote ou Cavafy, à la parfaite
sublimation formelle d’un désir à jamais
lancinant, perpétuellement voué à
l’inassouvissement et emprisonné dans
le cercle labyrinthique de passions
d’autant plus exacerbées qu’elles ne
peuvent fatalement pas s’illusionner sur
la possibilité d’un aboutissement
exutoire. Oui, c’est sans doute cela qui, à
les lire, nous étreint d’une telle
émotion : l’expression de cette radicale
solitude de l’être soudain dépouillé de
l’illusion fantasmatique de la fusion
érotique parfaite.
À cet instant, le voile de Maïa se
soulève un peu et nous frissonnons…
Le choix de l’illustration du
frontispice dans l’édition Bourgois des
mémoires de Prokosch est d’ailleurs
particulièrement approprié : cette toile
de Chirico intitulée Mélancolie
Hermétique.

Il y a maintenant autre chose de très


remarquable à noter chez Prokosch : le
fait que sa personnalité est en parfaite
adéquation avec la culture mondaine
anglo-saxonne.
À la fois lui-même et la plupart de
ceux parmi lesquels il évolue au sein de
ces brillants salons d’avant-guerre –
dont il nous persuade d’ailleurs, en
passant, que nous ne retrouverons
jamais leur équivalent parce que, comme
il le fait dire au critique Cyril Connolly à
propos de la vieille Nancy Cunard, « le
monde moderne ne le tolérera pas !… »
(mot merveilleusement ambigu : entre
le sarcasme dirigé contre le conformisme
un peu ridicule de ces salons désuets et
le regret d’un luxe que le pragmatisme
moderne ne saurait se permettre…) –
constituent le gotha littéraire anglo-
saxon des années trente. Or parmi ces
grands mondains, raffinés à l’excès,
parfaitement achevés dans leur genre,
règnent deux règles intangibles : la
première étant de ne jamais, au grand
jamais ! être pris en flagrant délit
d’opinion (exercice à la fois hautement
fascinant et prodigieusement agaçant
pour un lecteur français) ; la seconde
consistant à perfectionner jusqu’au
délire (le mot n’est pas trop fort) l’art
consommé de l’« understatement » :
vieille tradition anglaise concernant les
échanges verbaux qui fait que la
conversation, dont l’objet n’est jamais
entièrement élucidé, flotte en ondoyant
au gré des interlocuteurs – toujours sur
le ton de la plaisanterie, bien entendu –
entre les eaux souvent étincelantes,
toujours drôles, parfois douteuses, mais
surtout et la plupart du temps
terriblement venimeuses, de la
métaphore généralisée. Arme rhétorique
perfectionnée au fil des générations, qui
permet d’attaquer l’adversaire
sournoisement, machiavéliquement, de
biais, sous le couvert de l’évocation, avec
une sourde et terrible violence à peine
imaginable pour nous autres Latins.
Art de l’allusion qui confine, dans la
bouche des plus brillants causeurs, à
une sorte d’escrime supérieur.
Dans le recueil des souvenirs de
Prokosch, nous restons à la fois éblouis
et terrifiés par ces assauts. Au chapitre
précisément intitulé Le duel, nous
voyons aux prises la fameuse Lady
Cunard dans son salon londonien et le
jeune Hemingway qu’elle fait profession
de détester mais qu’elle a néanmoins
invité chez elle à prendre le thé en vertu
de sa célébrité naissante :

« Avez-vous lu l’Iliade,
Mr. Hemingway ?
— Autrefois à l’université, grogna
Hemingway.
— Je m’en doutais, dit Lady Cunard.
Hélas, le croiriez-vous, je n’ai jamais été
à l’université.
— Il n’y a rien de mal à être un
autodidacte, dit Ernest Hemingway.
— Mais voilà justement le plus
affreux de l’histoire ! La malchance a
voulu que je ne sois pas « un »
autodidacte. Il est si navrant d’être une
dame ! Nous souffrons de tant
d’insuffisances ! Vous, en tant
qu’homme, et brave de surcroît, vous ne
souffrez pas de ces insuffisances.
Lady Cunard portait ses coups de
rapière à la vitesse de l’éclair. Tout était
si rapide et si délicat que la cruauté
passait presque inaperçue.
— … chez un homme, ajouta-t-elle,
l’insuffisance est plus visible que chez
une femme. Elle peut se mesurer, pour
ainsi dire. Longueur, profondeur,
caractère immédiat. Dans le cas d’une
femme, c’est moins facile. Moins
commode à mesurer. Il faut recourir à
l’intuition, mais l’intuition peut être
trompeuse. En ce qui concerne les
femmes, vous fiez-vous à vos intuitions,
Mr. Hemingway ?
— Mes intuitions ne sont pas aussi
malines que les vôtres, je suppose,
répliqua Hemingway Comme satisfait
de sa riposte, il eut un large sourire
enfantin. »

À l’heure où j’écris ces lignes –


reprises d’un ancien carnet retrouvé ces
jours-ci – Prokosch est
vraisemblablement mort. Sa voix s’est
maintenant mêlé, à son tour, à celles
qu’il avait tenté de ressusciter
minutieusement et nous ne pouvons
nous défendre d’une particulière
tendresse pour cet opiniâtre effort
solitaire consacré à tenter de sauvegarder
les vestiges épars d’un monde révolu.

« Après le salon, je regagnais ma morne


chambre afin de noter, dans une espèce de
transe d’exactitude, les dialogues qui
ondoyaient au-dessus des tasses de thé. Je
notais ce que Granville-Barker avait dit sur
Coriolan, et les éloges lyriques du docteur
Gogarthy sur l’Énéide. J’éprouvais un
secret triomphe, mi-humble, mi-exultant,
à transcrire ces conversations, comme si
j’éployais les ailes d’un papillon. »

Or nous-mêmes aujourd’hui,
refermant le recueil des souvenirs de
Frederic Prokosch, un demi-sourire
nostalgique et songeur sur les lèvres, ne
sommes-nous pas gagnés d’un
enchantement comparable à celui qui
nous vient lorsqu’après avoir manié et
contemplé des collections de papillons
dans leurs boîtes vitrées, nous
découvrons soudain la fine poudre
multicolore déposée sur nos doigts ?…
Petite confrérie d’âmes
sensibles

Je viens d’achever le journal qu’Isaac


Babel a réussi à tenir entre les
harassantes chevauchées parmi les
cosaques semi-sauvages de la fameuse
« Cavalerie Rouge » de Boudenny qui
fut, en 1920, à la pointe de la guerre
que les soviétiques menèrent contre les
« réactionnaires polonais ».
En bref, voici la vision que m’a
procuré cette lecture : un frêle Juif, à la
mine inquiète mais recueillie, chaussé de
ses lunettes ovales d’intellectuel (tel
qu’on le voit sur la photo de la page de
garde), dissimulé derrière le battant
d’une porte de grange, écrit à la hâte sur
un petit carnet écorné, cependant
qu’autour de lui – vociférant,
distribuant des coups de fouet tout en
harnachant leurs chevaux dans un tohu-
bohu désordonné et furieux – les
brutaux et cruels cosaques se préparent à
la charge au sabre contre l’ennemi. Cela
sur la place centrale d’un village juif
dévasté et pillé la nuit précédente par
cette armée révolutionnaire qui est
censée apporter un monde meilleur à
ces gens ancestralement habitués à subir
les pogroms !…
Et voilà qu’un peu plus tard (c’est
ainsi que ma vision se poursuit),
l’intellectuel juif, envoyé comme
correspondant de guerre par le pouvoir
soviétique auquel, on le comprend, il
veut sincèrement collaborer – obligé
qu’il est par ailleurs de dissimuler son
identité ethnique aux cosaques
notoirement antisémites (comme anti-
soviétiques d’ailleurs mais que
Boudenny a machiavéliquement enrôlés
du fait de leur encore plus profonde haine
viscérale des Polonais…) –, s’efforce
(après s’être fait subrepticement
reconnaître d’eux) de prêcher aux siens
(réunis en secret dans une arrière-cour
envahie de décombres et parfois, il le
raconte, en présence de la fille de la
famille venant d’être violée),
désespérément en fait et comme pour s’en
convaincre lui-même, le credo de la
révolution socialiste !…

En réalité, on le sait maintenant,


tourmenté au-delà du possible, écartelé
entre sa foi révolutionnaire et son très
ancien scepticisme judaïque – lequel
l’empêche de s’aveugler sur les moyens
atroces qu’est fatalement induite à
employer cette révolution (au nom
d’une fin grandiose, rédemptrice, bien
entendu et comme toujours !…) –
Babel nota au jour le jour tout ce qu’il
vit dans une sorte de rage froide. De ces
notes il a tiré plus tard Cavalerie Rouge,
œuvre terrible !… et étonnante de par
son ambiguïté.
Or il est presque certain que Babel n’a
pas eu une claire conscience de cette
ambiguïté en l’écrivant.
En cherchant à accorder ses racines
juives avec ses convictions soviétiques, ce
qui arrive en réalité et qui fait de ce livre
un livre unique et de Babel un artiste
exemplaire, c’est que, bien qu’il se
propose de nous montrer qu’en matière
de révolution « on ne fait – en quelque
sorte – pas d’omelette sans casser des
œufs », c’est tout le contraire qui se
passe, car en lui-même l’intellectuel ne
parvient jamais à endoctriner l’artiste et
ce dernier ne peut s’empêcher de
montrer les choses telles qu’elles sont.
Le dogmatisme de l’idéaliste ne parvient
jamais à endormir la vigilance et la
précision du regard réaliste du « juste ».
Pathétique dichotomie qui lui vaudra
d’être exécuté par les sbires de Staline
qui, lui, ne s’y trompa pas : rarement
avait été posée avec une telle acuité la
fatidique question de savoir si certains
moyens n’anéantissaient pas les fins.
Merveilleusement, sans le savoir je
crois, Babel « l’apprenti moderniste » a
renoué là avec la plus ancienne et la plus
nécessaire des attitudes talmudiques,
laquelle pourrait se résumer ainsi :
croire, peut-être, mais pas à n’importe
quel prix, et si ce prix s’avère exorbitant
alors il est impossible de ne pas rester
sceptique – quelles qu’en puissent être
les conséquences.

Une information biographique


confère une dimension tragique
supplémentaire au personnage de Babel.
On sait qu’en même temps qu’il
commença d’écrire Cavalerie Rouge, il fit
tout son possible pour que sa femme et
sa fille s’exilent en France. Comme si le
Juif millénaire, réaliste et incrédule, avait
pressenti tout ce qui allait survenir,
tandis que le Juif soviétique idéaliste,
presqu’assimilé russe, avait décidé
héroïquement de tenter cette chance à
laquelle, au fond, il voulait croire plus
qu’il ne croyait. N’en a-t-il pas été ainsi
de bon nombre de révolutionnaires,
d’ailleurs ?
Un passage du livre me semble
évoquer cette combinaison ancestrale de
courage et de scepticisme qui animait
vraisemblablement Babel lui-même : à
propos d’un de ces combattants enrôlé
de force dans un village de passage par
son régiment en manque d’effectifs, il
écrit :
« …un Juif, tout jeune et myope, à la
face chétive et réfléchie de talmudiste. Il
faisait preuve dans la bataille d’un courage
circonspect et d’un sang-froid comparable
à la distraction d’un esprit rêveur. »

Une dernière vision m’est venue à la


lecture de ce journal. Babel, on le sait,
vénérait Maupassant. Or à un moment
donné, il nous explique comment, au
mépris du fracas et des tourments de
cette guerre terrible, il trouve le moyen,
oubliant tout, de s’évader dans la lecture
d’une nouvelle de Maupassant. Je
m’émerveille de cette image du poète
conservant la faculté de se concentrer –
alors que la mort, l’injustice et le chaos
règnent autour de lui – sur une
drolatique histoire de paysans païens se
déroulant au cœur de la tranquille et
grasse Normandie racontée de surcroît
par un aristocrate cynique et libertin qui,
lui, n’aurait certainement jamais souscrit
à un possible amendement de la
condition humaine !…
Ensuite… Eh bien… me voici, moi,
dans ma petite chambre si tranquille,
frémissant à la lecture de ce journal plein
de bruit et de fureur et m’étonnant
paisiblement de cette confraternité…
Étrange disparité des destins !
Cependant, je songe soudain que c’est
sans doute en cela que réside, au-delà de
toute emphase, la vocation profonde et
limitée de la littérature : constituer au fil
du temps une société idéale d’âmes
sensibles (selon l’expression de Stendhal),
lesquelles, jusqu’au cœur des plus
éprouvantes circonstances et des pires
tribulations – réelles ou imaginaires –,
prennent le temps de consigner sur des
carnets leurs émois, leurs observations et
leurs pensées, afin de les communiquer
à d’autres – fraternelles et
compréhensives dans les lointains de
l’espace et du temps – au sein de ce
monde perpétuellement ravagé par
l’activisme renaissant des médiocres et
des brutaux.
Maupassant réconfortant Babel
jusqu’au cœur de la guerre, Babel me
réconfortant jusqu’au cœur de ce
tranquille désastre qu’à d’autres égards
constitue le monde actuel… Une sorte
de confrérie (restreinte et plus ou moins
secrète) s’efforçant de faire passer d’âme
en âme, au long du temps, la petite
flamme-veilleuse de la conscience et dans
un dessein somme toute mystérieux…
la littérature est-elle beaucoup plus que
cela ?
Me revient une anecdote tirée d’une
ancienne lecture : Jack Kerouac raconte
dans Les Anges Vagabonds que
Ferlinghetti, Ginsberg et lui vont visiter
William Carlos Williams à Paterson.
Tous quatre passent l’après-midi à
parler poésie, avec enthousiasme, dans le
cabinet du médecin-poète. Or, conclut
Kerouac :
« … quand finalement nous lui
demandons, minables poètes que nous
sommes, un dernier conseil, il se lève, se
plante devant les rideaux de mousseline du
living et, contemplant les autos qui
passent dans la rue, il déclare :
— Il y a des tas de salauds dehors.
Je n’ai depuis lors cessé de m’interroger
sur le sens de cette phrase. »
Pique-nique dans les îles

Sur le pont du bateau qui se dandinait


sur la houle, en route vers les îles, tandis
qu’un pâle soleil à la Turner éclairait
faiblement de langoureuses colonies de
méduses translucides, un gros homme
volubile – manifestement l’un des rares
autochtones – nous faisait l’inventaire :
365 îlots ; la marée se retirant à
3 kilomètres ; seulement 6 habitants
l’hiver ; un seul hôtel, ouvert seulement
l’été ; une seule ferme au centre d’un
bocage miniature ; la difficulté d’y vivre
désormais : plus d’écoles, presque plus
de ressources, la pêche devenue
impossible…
Lorsque nous approchâmes des
premiers îlots – à marée basse –, un
soudain coup de vent fit danser
follement les embarcations amarrées,
nous glaçant sous nos cirés et insufflant
aux lieux une atmosphère inhospitalière,
sombre, déconcertante : ces myriades de
rochers imbriqués les uns dans les
autres – dans un désordre de
catastrophe cosmique ! – au creux
desquels s’accrochaient désespérément
de maigres touffes de végétation
malmenée par le vent, ces algues
ruisselantes étalées sur le sable parmi de
grosses flaques immobiles reflétant le
ciel bas, ces bateaux inclinés sur le flanc,
ces épaves noires et rongées, ce vent âpre
striant la surface des eaux, les cris
sauvages des mouettes qui tournoyaient
et jusqu’aux propos incohérents, hachés,
des gens sur le quai !…
Rassemblant toutefois notre fier
courage de touristes, nous débarquâmes
sur le quai gluant de vase, puis
remontâmes vaillamment l’étroit sentier
sablonneux bordé d’ajoncs qui menait
au centre de l’île.
Nous y découvrîmes, posée sur une
lande rase, une série de maisons de
poupées, inhabitées pour la plupart et
dont les volets fermés évoquaient la
mélancolie des jouets abandonnés ;
fragiles et muettes, elles étaient laissées à
la seule protection d’une dizaine de pins
centenaires courbés par les tempêtes –
vieillards tremblotants cherchant à se
rendre utiles ; au milieu, la petite
chapelle austère, orpheline ; plus loin,
vers la côte ouest, l’énorme fort aveugle,
enterré, avec ses larges fossés remplis de
fougères et dans la cour duquel
subsistaient les deux maisons des
pêcheurs encore en activité ; sur une
pointe, le phare blanc entouré de son
jardinet réglementaire où fleurissaient
des hortensias ; à quelque distance de ce
dernier, l’hôtel désuet flanqué d’une
cabine téléphonique rouillée ensevelie
sous le chèvrefeuille ; enfin le chemin
vers le sud sur lequel nous nous
engageâmes, longeant des criques où
baillait la vacuité somnolente des
solitudes marines, bordées d’épineux et
d’énormes rochers entassés pêle-mêle –
dans un équilibre apparemment si
précaire qu’on ne pouvait en conclure
qu’à la rigueur infaillible du hasard !…
Nous décidâmes avec témérité de
pique-niquer sur l’un d’entre eux, plat
et rugueux, surplombant un îlot
émergeant des flots comme le dos aplati
d’un gigantesque monstre marin et le
long de la carapace duquel nageait
tranquillement une jeune fille
accompagnée de son chien !…
Plus loin, dominant une petite plage
arrondie en arc de cercle, se dressait un
autre fort en granit sombre. (Je tentai
d’imaginer une soirée d’hiver par grande
tempête dans cet endroit désolé…) Pour
l’heure, un rayon de soleil perçant la
grisaille nous transporta d’un seul coup
sur une plage grecque. Nous en
profitâmes pour déballer nos sandwichs
et nos tomates, que nous mangeâmes
tout en surveillant distraitement les
miroitements du soleil de midi sur le
sable et les eaux.
Les heures – elles aussi manifestement
sous le charme – ralentirent alors leur
course, marquèrent une courte pause…
Rassasies, nous nous allongeâmes
quelques instants sur le rocher pour
nous chauffer au soleil qui persistait
berces par la rumeur alternée des vastes
succions-déglutitions de la mer dans les
rochers en contrebas Dans la demi-
somnolence de bien-être qui
m’envahissait – mon chapeau de toile
sur les yeux, la tête appuyée sur mon sac
a dos – j’avais la sensation de m’être
exilé au loin, dans quelque contrée
magique engendrée par mon
imagination…
Enfin, le soleil s’étant un peu affermi,
accompagné d’une petite brise qui
agitait le drapeau rouge et jaune au
sommet du fort, nous descendîmes vers
la plage et, nos maillots enfilés, nous
courûmes bravement nous jeter dans les
vagues. Passées les premières minutes
d’adaptation à la fraîcheur des eaux
normandes, nous nageâmes de concert
jusqu’au monstre rocheux aplati sur les
eaux – lequel feignit d’ignorer aussi
superbement notre présence que celle de
la jeune fille au chien de tout à l’heure.
Nous fîmes néanmoins prudemment
demi-tour, faisant face au fort d’où, sur
le chemin de ronde, une tremblotante
silhouette maintenant nous observait…
Sur le sable, nous exécutâmes
quelques pirouettes pour nous
réchauffer ; nous nous séchâmes
énergiquement l’un l’autre avec nos
serviettes et nous rhabillâmes. Après ce
baptême dans les eaux lustrales de l’île,
nous nous sentîmes comme affranchis et
mieux à même de poursuivre notre
petite exploration, mais à peine un
kilomètre plus avant vers l’ouest, par le
chemin côtier, nous atteignîmes le
finisterre de ces terres exiguës : à partir
de là, l’océan épaississait son mystère…
Après quelques minutes de
respectueuses contemplations, nous
nous en retournâmes par le sentier de
l’intérieur qui domine tout l’archipel et
d’où il est possible d’apercevoir les côtes
de l’île ainsi que la plupart des îlots
s’égrenant vers le nord – kyrielle de
minuscules satellites déserts hantés par
le vent, le sel et les goélands. Rompant le
silence qui s’était établi entre nous
devant ces spectacles, nous nous
avouâmes l’un à l’autre notre bonheur à
marcher sur ce chemin.
Pourquoi sommes-nous donc à ce
point gagnés par le bien-être dès que
nous abordons et séjournons, ne fût-ce
que pour quelques heures, dans les îles ?
Ossip Mandelstamm déclare, dans Le
Sceau Égyptien, que c’est parce qu’il ne
s’y ouvre que des chemins courts et
limités qui n’offrent plus « l’infini de leur
liberté négative » ! Il est vrai que nous n’y
sommes plus perpétuellement tenaillés
par l’anxiété des choix comme c’est le
cas aux différents carrefours du vaste
monde !…
Il semble, en effet, que cette exaltation
microcosmique nous saisisse dès
l’instant où nous posons le pied sur ces
« bouts du monde » repliés sur eux-
mêmes, ces monades géographiques…
Nous redécouvrons, oubliés depuis
l’enfance, les multiples et riches
ressources de l’immédiat les trésors
anciennement enfouis de nous-mêmes,
des dimensions à nos mesures. En bref,
nous renouons avec cette évidence que
bien souvent l’existence gagne à se
restreindre !

Vers la fin de l’après-midi, comme


lors de notre arrivée du matin, le vent se
remit à souffler furieusement,
propulsant jusqu’à l’intérieur des terres
une fine brume d’embruns volatiles et
paraissant nous signifier que le cycle de
notre incursion était échu.
Or un peu plus tard, tandis que la
houle bouillonnante, plus
mouvementée qu’à l’aller, balançait de
droite et de gauche le petit bateau de
ligne, que les mouettes, telles des
harpies, lançaient de stridentes et
probablement terribles imprécations sur
nos têtes, que la silhouette bleuâtre de
l’archipel s’estompait progressivement
dans la brume pour disparaître
complètement sous l’horizon, nous
eûmes nettement l’impression d’avoir
été les victimes d’un sortilège. Le ciel
lui-même, redevenu gris et maussade,
semblait vouloir accroître notre
désenchantement par l’expression d’un
profond scepticisme…
Le petit monde préservé se refermait
comme une huître.
Le satyre du cimetière

J’avais découvert l’endroit au hasard


d’une promenade, quelques jours après
mon arrivée.
Essayez de vous représenter une
kyrielle de fleurs rares, de plantes vertes
complexes, de palmiers indolents,
d’eucalyptus majestueux, de joncs et
d’herbes hautes parmi lesquels se
dressent çà et là, fichées en pleine terre,
de simples stèles victoriennes sobrement
gravées aux noms des glorieux morts de
la marine anglaise en Méditerranée
(lesquelles stèles, au sein de l’exubérante
prolixité végétale du lieu, apparaissent
comme un discret rappel à la décence et
au devoir de modestie).
C’est le cimetière anglais de Corfou.

Je m’y étais promené à l’heure chaude


de midi et j’y avais apprécié la singulière
fraîcheur dispensée par les essences
savamment mêlées. Mais par-dessus
tout, j’avais été sensible au charme
décadent de ce lieu inchangé depuis le
siècle passé et je m’étais promis d’y
revenir pour y prendre quelques clichés
avec mon petit Zeiss Ikonta (appareil
tout à fait approprié, en l’occurrence,
puisque datant lui-même d’une époque
fort ancienne).
J’y revins donc quelques jours plus
tard.
Hélas, je n’avais pas suffisamment
observé la lumière de ce jour qui, une
fois sur place, se révéla trop drue, trop
blanche, impropre à rendre
l’atmosphère qui m’avait précisément
enchanté la fois précédente.
Cependant, je rencontrai
Serifopoulos, le gardien, dont, à vrai
dire, j’avais déjà lu fortuitement le nom
dans un article du mince journal de la
communauté anglaise de l’île, laquelle,
ainsi qu’en témoignait le cimetière, avait
été florissante par le passé et continuait
partiellement d’exister aujourd’hui. Il
était révélé dans cet article –
manifestement rédigé par une de ces
légendaires vieilles filles confites dans
une sensibilité néo-victorienne dont
l’Angleterre regorge – que Yannis
Serifopoulos était… né dans ce cimetière !
où il avait succédé à son père en tant que
jardinier et où, depuis maintenant
presque quarante-trois ans, il cultivait de
splendides orchidées.
Je l’avais déjà entr’aperçu de loin la
première fois, levant le nez de ses
plantations. Il m’avait fait un signe dont
je ne m’étais pas particulièrement
étonné étant donné la coutume qu’ont
les Grecs de ne jamais manquer au
devoir de vous saluer. Mais cette fois-ci,
il me salua avec insistance et commença
même de se diriger vers moi. Je crus
tout d’abord, dressé comme je le suis
aux déboires du tourisme, qu’il venait
me réclamer une taxe quelconque pour
la visite mais je m’aperçus bien vite qu’il
n’en était rien.
Il attaqua en anglais puis, s’étant
enquis de ma nationalité, continua en
italien, langue qu’il possédait un peu
mieux.
Apparemment enchanté que je lui
déclarasse d’emblée avoir vu son nom
dans le journal, il me conduisit en
direction des dernières orchidées car,
ainsi qu’il me l’expliqua leur saison se
terminait. À ma grande déception ces
fameuses orchidées offraient l’aspect de
quelconques fleurs sauvages de
montagne un peu montées en graines.
Or, immédiatement après cette
décevante visite, à l’aide de son italien
approximatif entrelardé de mots grecs,
Serifopoulos se lança dans un très long
discours d’ordre philosophique. Il se
mit en demeure de m’expliquer – à
l’instar, il faut le dire, de beaucoup
d’autres autochtones rencontrés depuis
le début de mon séjour et qui n’avaient
pas partie liée avec l’industrie touristique
(et Dieu sait qu’ici cette expression est
appropriée) que le soudain afflux
d’argent et de mœurs étrangères (la
plupart du temps pas du meilleur cru)
avaient, depuis quelques années,
entièrement modifié l’aspect et
l’atmosphère de l’île. Puis il se lança
dans une grande diatribe contre l’appât
du gain qui avait gagné les corfiotes à la
vitesse d’une épidémie, précisant que
lui, Serifopoulos, vivait très sainement,
sans excès d’aucune sorte cultivant ce
jardin à l’abri de l’agitation extérieure.
D’ailleurs, quel âge lui donnais-je ?
Il faut bien avouer que le gaillard me
semblait tout à fait vert et je n’avais pas,
ainsi qu’on le verra par la suite, encore
mesuré jusqu’à quel point.
Eh bien, il avait soixante ans et se
déclarait en pleine forme !
Les gens d’ici par le passé vivaient très
simplement, mais, m’affirma-t-il,
n’étaient pas « pauvres » : ils vivaient
entre eux, chichement peut-être, mais
plutôt mieux que maintenant. Assez
réconforté par cette profession de foi
que je désespère ordinairement
d’entendre de la part des personnes
prétendument plus « éduquées », je
commençai de me demander quel
heureux hasard avait mis ce jardinier-
philosophe sur mon chemin. Ou bien
lisait-il dans mes pensées ?
Puis il se mit à déplorer la décadence
générale des mœurs : avant, les gens
considéraient l’amour comme une chose
privée et orthodoxe, mais maintenant,
ne voyait-on pas des femmes avec des
femmes, des hommes avec des
hommes !? Lui qui séjournait dans un
cimetière, on ne devait pas en déduire
pour autant qu’il était un homme triste !
… Les Anglais, pour qui il travaillait, lui
avaient enseigné à considérer la mort de
façon plus réaliste et moins dramatique
que selon la manière catholique-
orthodoxe. C’était ici, bien au contraire,
un endroit joyeux, plein de fleurs et
d’oiseaux, dans lequel il se sentait bien
vivant ; il ne voulait donc surtout pas
que je le crois pudibond quand il parlait
de l’amour… non, surtout pas ! Il était
lui-même un homme qui aimait
beaucoup le sexe. Étais-je seul ici ?
Marié ?
Serifopoulos se montrait intarissable
et ne m’en laissait pas placer une, ce que
d’ailleurs j’aurais été bien en peine de
faire en italien…
Je m’amusais, émerveillé de cette
circonstance qui me conférait le
privilège – au centre de ce décor gréco-
anglais – de m’entretenir avec un
gardien de cimetière tout aussi volubile
que ses plantes et qui, à l’ombre des
eucalyptus et des cyprès, juste au-dessus
des morts profonds et muets, cherchait à
me démontrer avec force arguments à
quel point, en dépit des apparences, il
était un gai luron…
J’avais tout à fait l’impression, dans
cette ville à moitié vénitienne dont
l’agencement induisait une atmosphère
d’irréalité toute onirique, d’intégrer une
scène de la Comedia dell’Arte –
poursuivant une conversation flottante
et baroque avec Pantalone lui-même…
Au beau milieu de ses périodes,
Serifopoulos éclatait souvent de rire tout
en me fixant intensément. Je pouvais
alors admirer la qualité du vert tendre de
ses yeux comme si, de quelque manière,
après toutes ces années passées dans ce
jardin, une sorte d’osmose en eût affecté
le reflet. Et il y avait quelque chose, dans
ce regard, de fondant et de suppliant qui
ne laissait pas de me troubler
étrangement…
Les propos du gentil jardinier
commencèrent alors à s’infléchir
subtilement.
Après avoir disserté sur la décadence
de la Grèce moderne – ce en quoi il
semblait avoir parfaitement subodoré
une attention toute particulière de la
part de son auditoire – n’était-il pas
naturel qu’il en vînt à aborder les
questions spécifiquement sexuelles ?
Lui-même, comme il me le répétait
maintenant pour la troisième fois en me
fixant de ses yeux tendrement
implorants, lesquels offraient alors un
contraste saisissant avec le reste de son
visage si animé, était loin de mépriser les
plaisirs du sexe. Il irait même jusqu’à
déclarer qu’il donnerait facilement tous
les autres pour celui-là : oh oui ! une
heure de sexe « au bon endroit et au bon
moment » : ce pouvait être le paradis
instantané, n’étais-je pas de son avis ?
Vu ma position d’auditeur et
d’étranger (pas toujours très certain
d’avoir entièrement saisi la teneur des
propos), il m’était difficile d’adopter
une attitude autre que celle de
l’acquiescement obséquieux. Mais
Serifopoulos était un homme fort
sensible et sans doute aussi fort habile
car, après cette avancée audacieuse, il
revint prudemment sur ses pas et
objecta qu’évidemment, tout cela devait
rester encadré par les barrières de la
morale conventionnelle. Autant de sexe
qu’on voulait mais à la maison et avec sa
propre femme !… Cela dit, malgré ses
soixante ans, et je pouvais aller m’en
enquérir auprès de son épouse, Dieu
merci ! son « cazzo » fonctionnait à
merveille !… Il dit cela tout en éclatant
de rire et en me saisissant
affectueusement le bras dont il palpa les
muscles de ses doigts agiles.
Bien sûr, faire l’amour en dehors de la
conjugalité était un « peccato » mais ce
ne serait certainement pas lui qui irait
jeter la première pierre… et d’ailleurs,
par la force des choses (n’était-il pas un
homme ?), lui aussi avait ses incartades :
une petite heure de sexe bien intense, ici
ou là, bien dissimulée, sans que personne
ne le sache (surtout sans que personne
ne le sache : c’était le plus important ! –
il piu difficile… – mais c’était aussi
l’écueil que les hommes mûrs, comme
nous, savaient parfaitement éviter…
sans qu’il s’en suive aucun problème…
lui-même, je pouvais en être assuré,
détestait les problèmes… n’étais-je donc
pas comme lui ?)
À ce stade de son discours, et bien que
ma petite jugeote (certes très lente à
réagir, parfois, je vous le concède…) eût
été depuis peu alertée, l’attitude polie et
respectueuse des mœurs locales, à
laquelle je m’étais cantonné jusque-là,
me contraignit à continuer d’acquiescer
niaisement et je vis que Serifopoulos en
conçut un net encouragement à
poursuivre ses enveloppantes
circonlocutions.
Oui, oui, bien sûr, il fallait savoir
ruser pour obtenir les grands plaisirs de
la vie et lui-même avait appris ici, à
Corfou, comment faire les choses
proprement ! Il faisait l’amour ici et là…
avec des jeunes… Et là, il plaça très vite,
comme furtivement, pour reprendre
ensuite le flot ronronnant de son
monologue, une petite phrase dont ma
connaissance imparfaite de l’italien fit
que je commençai de m’interroger pour
savoir si j’avais bien entendu et si elle
signifiait bien ce que je croyais…, dans
un souffle, il murmura (sans me
regarder cette fois-ci) : « Anche con
maschi… »
À cet instant précis, une voix féminine
au timbre rauque, dans laquelle je
décelai de l’impatience et de
l’agacement, le héla en grec depuis le
fond du jardin : Yannis ! Serifopoulos,
après s’être excusé confusément, courut
en hâte vers sa maison sur le seuil de
laquelle l’attendait une solide matrone
en tablier.

Assez troublé, rendu perplexe par


cette révélation non seulement de la
sensualité orientale ambiguë mais encore
de cette antique « maïeutique »
hellénique si finement pratiquée par le
jardinier-sophiste, je commençai de
déambuler entre les sévères et rigides
stèles britanniques qui semblaient se
dresser là comme autant de tables de la
loi sourcilleuses et je riais « in petto » de
cette petite aventure en vérité fort
byronienne – puisque je venais
justement de lire la version romancée
par Prokosch de la vie du dandy
voluptueux – et de plus survenue dans
un décor approprié : ce cimetière anglais
dont la plupart des tombes affichaient
des dates contemporaines de la vie de
Byron. D’ailleurs, Trelawny et lui, en
route pour le fatal Missolonghi,
n’avaient-ils pas mouillé dans le port de
Corfou ?
Il me sembla à cet instant sentir,
autour et au-dessus de moi, dans les
ramures des cèdres et au creux des
frondaisons ombreuses, flotter son
sourire ironique, lui qui ne manquait
jamais l’occasion d’une expérience
nouvelle dans le domaine des sens…
réalisant dans le même temps combien,
en dépit du respect qu’il m’inspirait sur
le plan littéraire j’étais peu pénétré de cet
esprit sportif qui poussait nombre
d’excentriques anglais à tenter les
expériences les plus scabreuses – il fallait
pour cela, sans doute, avoir passé son
enfance dans un austère collège anglican
environné de brumes et être friand de
« fun » à n’importe quel prix !
Aussi, en bon catholique-romain,
tentai-je pour ma part de louvoyer
derrière les massifs de rhododendrons et
d’aloès afin d’éviter le nouvel assaut de
Serifopoulos que je voyais revenir au
petit trot parmi les tombes, un peu
anxieux et glissant des regards
inquisiteurs dans les recoins du jardin.
Mais, de même que dans la campagne il
est inutile de tenter de se soustraire au
regard d’un paysan exercé à scruter
jalousement ses champs, il était ridicule
de prétendre échapper à la sagacité du
faune du cimetière anglais de Corfou.
M’ayant aperçu, il se dirigea de nouveau
vers moi, déployant un large sourire de
complicité qui montrait que le fâcheux
contretemps n’avait fait que renforcer sa
détermination…
Avec une voix de miel, il me demanda
si j’avais bien eu le temps de visiter tout
le jardin… avais-je été par là-bas derrière
voir les roses jaunes qu’il cultivait avec
tant d’amour ? – et ce faisant, il me
désignait, dans un large geste qui
m’invitait à le précéder, le coin le plus
reculé et le plus touffu du cimetière… –
puis, sans ambages cette fois-ci, il me
prit par le bras d’une poigne caressante
mais subtilement ferme et commença de
m’entraîner vers les fameux rosiers…
Il y avait dans sa manière de faire une
telle science et une telle autorité
persuasive que je fis quelque pas dans
cette direction en sa compagnie, saisi
d’un vertige d’identité, réduit en cet
instant à l’état de proie fascinée par le
prédateur – lequel serpente vers elle en la
fixant de son regard hypnotique puis
s’enroule doucement autour de son corps
inhibé… (quelques-unes de mes amies,
je m’en souvenais maintenant, m’avaient
entretenu de cette faculté que
possédaient certains séducteurs
d’endormir la conscience des êtres qu’ils
convoitaient et de les amener à
s’abandonner contre leur gré…)
Or à l’instant même où je tentais de
mobiliser intérieurement ma volonté
pour m’extirper de l’envoûtement du
satyre, la même voix qu’auparavant,
mais franchement courroucée cette fois-
ci, le héla depuis la maison.
Comme foudroyé, Serifopoulos
relâcha instantanément son étreinte et,
bredouillant à la façon d’un enfant pris
en faute des excuses maladroites et
incompréhensibles, s’enfuit en courant
vers son foyer qui, ainsi qu’il me l’avait
expliqué, devait être à tout prix préservé
de la décadence des mœurs modernes.
Me dirigeant à mon tour vers la porte
d’entrée du cimetière – située devant sa
maisonnette – j’entendis au passage le
faune se faire sérieusement « savonner »
par sa femme (apparemment moins
trompée par son habileté à dissimuler
ses « peccatti » qu’il ne voulait bien le
laisser entendre) et, me glissant
discrètement hors des lieux, je souriais
pour moi-même, songeant qu’après
tout, rien n’était plus naturel que de
s’esquiver d’un cimetière anglais à la
manière idoine…
Litanie adriatique à Agios
Matheos

Vendredi 17 juin
Toujours le même dilemme.
Se laisser bercer par le charme de
l’heure présente (ô combien profond ici
à Agios Matheos) ou bien en sacrifier
une partie au désir latent d’en rendre
compte ?
Dans les moments de bonheur
complet, l’effort d’écrire m’est
proprement impossible. J’aurais trop
peur de rompre le fragile équilibre. Je
me laisse alors balancer par les vagues de
la vie comme il y a quelques instants
encore, me baignant, je me laissais
balancer avec délices par les vagues de
l’Adriatique qui, d’ailleurs, pendant que
j’écris ces lignes (ce à quoi je me suis
résolu tout de même) tentent encore de
m’entraîner vers la bienheureuse
somnolence sans pensées de leur litanie
répétitive. Oui, appréhension
d’interrompre ce doux dévidement
soyeux des heures que le temps tire
facilement à lui dans un même rythme
régulier… Dégoût de venir trancher ce
fil magique avec le couperet de la
lucidité !… À ma droite, le chemin de
terre remonte en serpentant vers la
montagne couverte d’oliviers. Le soleil
rasant qui s’abaisse sur la mer vient
dorer cette muraille de verdure et nimbe
d’un rose-orangé d’aquarelle à la John
Singer Sargent les rochers qui saillent
parmi les frondaisons moutonnantes. À
mi-pente, une maison jaune-corfiote
resplendit dans la lumière, jouissant de
cette apothéose vespérale en solitaire : les
volets sont fermés et rien qu’elle sur le
versant. Dans son dos, sur le chemin
caillouteux, les fils électriques, tendus
entre les poteaux de bois qui remontent
en zigzags, semblent inscrire sur le
paysage une suite de portées musicales
dédiées au ressac qui ânonne son
antienne en contrebas. Loin vers l’ouest,
le soleil achève sa descente vers
l’horizon… et soudain, tandis que le
jaune de la maison s’éteint aussi
rapidement qu’une lampe qu’on vient
de souffler, que les rochers tournent au
gris et que les oliviers se creusent
d’ombres plus denses, la surface de la
mer étincelle. Vaste surface de mercure
vibratile où plonge silencieusement, au
bord d’éclater, l’astre dilaté et
incandescent : anodine catastrophe
quotidienne…
Assez rapidement alors, à sa manière
furtive, la nuit commence à sourdre des
moindres interstices, des plus infimes
replis, pour s’épandre en se glissant
langoureusement sous les feuillages des
arbres, le long de la coque des bateaux, à
l’aplomb des murets, sous les chaises et
les tables de la terrasse, jusque dans les
plissures innombrables des flots et
derrière les plus petits galets dont elle
allonge les formes sur le sable
alentour…
Bientôt, c’est la pénombre
luminescente du crépuscule
méditerranéen et tandis que la mer étire
longuement sur son dos poli le peu de
lumière solaire qui déborde encore la
ligne d’horizon, qu’un grand oiseau
solitaire plane longuement dans l’espace
entre les deux versants de la montagne,
nous nous attablons devant la nappe
blanche sous l’auvent de bambou et
commençons d’honorer comme il se
doit la confortable cuisine grecque :
Tatzikis, Horiatikis, Moussaka et
Patatès, et ce n’est plus une image
d’affirmer qu’à cet instant « tout baigne
dans l’huile ». Bien entendu, nous
arrosons le tout d’un bon « kilo » de
Krassi local : vin jaune d’or, très épais,
très savoureux et peu alcoolisé – nectar
provenant sans doute directement de ces
petits carrés de vignes accrochés aux
pentes parmi les oliviers, juste en
surplomb de la mer et bercés par elle…
et où, quand je passe dans l’ombre
étonnamment fraîche de ces arbres si
vieux et si tourmentés dans leurs formes
noueuses – surtout ici, dans cette île de
Kerkyra – je m’attends toujours à voir
pointer deux courtes cornes sur la
chevelure frisée d’un satyre en train de
grappiller du raisin…
Petit à petit, assez insensiblement,
malgré le peu d’alcool mais sans doute
grâce à cette lumière solaire recueillie au
long des jours par les pulpeuses
rotondités des raisins, nos yeux
commencent à briller et notre
conversation semble se pénétrer de cette
lente sagesse infusée dans les grappes :
nous parlons à voix basse, doucement,
comme les vagues, comme les oliviers
légèrement balancés par la brise, comme
les rayons du soleil de l’après-midi…
Nous évoquons une vieille rencontrée
dans l’oliveraie, toute vêtue de noir et
solitaire qui, assise immobile sur un
rocher, nous a longuement scrutés de
ses yeux aigus – non loin de son unique
chèvre, à l’expression identique,
mâchonnant quelques brindilles sous un
monumental figuier de barbarie aux
fleurs jaunes à peine écloses – on eût dit
une composition allégorique se
matérialisant soudain au détour du
chemin.
Puis, notre conversation de plus en
plus lâche et confuse finit par se fondre
dans le bruit du ressac en contrebas, nos
yeux commencent à cligner doucement
comme le phare là-bas dont l’éclat
s’estompe dans la brume et tout
s’ensomnole lentement…
Nous réintégrons notre minuscule
chambre d’hôtel : cabine du long
paquebot du sommeil qui, dès que nous
serons allongés côte à côte dans
l’obscurité, appareillera vers cette île
nouvelle – dans l’océan du temps –
qu’est la journée de demain…
Samedi 18 juin
Ce matin au réveil : bain de mer.
D’un songe à un autre ! mais plus facile
celui-ci : effervescent et sonore – rempli
de cette alacrité qui manque aux
péripéties du sommeil…
Puis, une fois séchés et dispos : le goût
du thé, des œufs grecs, du pain et du
beurre sur la langue encore salée par le
bain !
Au-delà de la verrière et au-dessus des
bambous, le vent et le soleil se mêlent
dans un enthousiasme juvénile qui fait
exulter les enfants sautant dans les
vagues…
Le patron de l’hôtel et son fils, montés
sur un pédalo rouge et blanc sont partis
à quelques centaines de mètres pour
relever les filets qu’ils avaient posés la
veille. À leur retour, nous restons
fascinés par les formes étranges des
poissons qu’ils ont étalé sur la plage.
L’un d’entre eux est grand, plat,
triangulaire, avec des yeux globuleux
extrêmement proéminents enchâssés
dans un corps luisant légèrement renflé ;
très vivace, il gigote désespérément sur le
sable. Des êtres aussi singuliers vivent
donc habituellement à nos côtés ? En
voilà un, en tout cas, tiré brutalement à
la lumière et qui nous fait douter de
nous être entièrement réveillés !…
Sur la terrasse du restaurant qui
surplombe la mer, avec le haut soleil
dans toute sa puissance, un petit vent
tournoyant dans les cheveux, coulissant
sous les pans de nos chemises ouvertes,
le bruit sempiternel et sommeilleux des
vagues, la souveraine et placide présence
des montagnes dans notre dos, les cris
des enfants, les jappements des chiens,
les voix sonores des mâles grecs
discutant politique à perdre haleine et, à
notre gauche, un peuplier bruissant
pour parfaire l’impression de nous être
enfoncés profondément dans le
bonheur de l’été, nous n’avons envie de
rien d’autre, nous non plus, que de
rester là à seulement exister, en pleine
vie, comme ces oliviers silencieux tout
là-bas, ces bambous feuillus qui se
balancent dans le vent, ces carrés de
vigne entrevus hier qui maturent en
toute sérénité dans le soleil au-dessus
des flots, comme ces vieux à casquette
assis on ne sait pourquoi en pleine
solitude au pied d’un olivier distordu et
qui, leur canne entre les jambes, ne font
rien d’autre que de regarder devant eux,
indéfiniment…
Dimanche 19 juin
Vent tiède, peupliers frissonnants,
mer étincelante et funèbre en vérité qui,
dans son inlassable et lourd manège,
tourne – comme le dit la poétesse
américaine2 – « ses sombres pages, ses
sombres pages »… Les criquets perpétuant
sans trêve, eux aussi, leur haute clameur
lyrique… le soleil s’appesantissant
lourdement sur les toits, sur la
végétation immobile – annihilée – sur la
surface entière de la mer qui, de tous ses
reflets, lui oppose la sourde masse de
son invincible inertie… le peu de
fraîcheur éventuelle s’étant réfugiée sous
les hautes voûtes verdâtres des
immenses oliveraies, labyrinthiques et
désertes…
Dans cette pénombre, je descends
l’étroit sentier broussailleux qui mène
vers la mer, enivré par les multiples
fragrances méditerranéennes (avec la
chaleur d’aujourd’hui, elles s’exhalent
puissamment, s’infusent, pourrait-on
dire, dans l’atmosphère…). Parvenu à la
crique déserte, je cours pieds nus sur les
galets brûlants et plonge enfin ! L’eau
fraîche et pure me caresse
voluptueusement de ses ondoyants
courants soyeux… exquis délice
seulement comparable au coït en
compagnie d’une femme aimée !…
Enthousiasme intime d’être enfin
« appréhendé » par le monde comme il se
doit, comme il aurait toujours fallu !…
Lundi 20 juin
Aujourd’hui encore – longues heures
langoureuses dans le bruit des vagues
mêlé aux cris d’enfants sur la plage, aux
conversations grecques sempiternelles
sur la terrasse du café… Demi-
somnolences et songes diffus… – nous
nous sommes laissés couler à fond dans
cette atmosphère de bord de mer
méditerranéen.
Puis, vers le soir tout de même,
s’éveille notre anxieuse condition
occidentale : nous décidons de nous
secouer pour aller explorer les alentours.
(Un peu plus loin… toujours un peu
plus loin, bien sûr… êtres faustiens que
nous sommes : jamais entièrement
satisfaits du présent ni du lieu. Et nous
sommes partis – en mobylettes d’abord,
à pied ensuite – repérer le bord de mer
vers le sud de l’île.)
Chemins caillouteux d’une blancheur
éblouissante sous le soleil.
Immense oliveraie d’un seul tenant
couvrant la pente de la montagne
jusqu’à la mer et dans l’ombre dense de
laquelle nous avançons comme au sein
d’une vaste grotte de verdure où les
rayons solaires, qui pénètrent
difficilement, créent une lumière
d’aquarium.
De temps à autre dans la pénombre se
dresse une cabane environnée, comme
partout en Grèce, de son lot
d’immondices : bouteilles de bières,
boîtes de conserves rouillées, sacs en
plastique terreux, etc.
Tapis de feuilles d’olivier desséchées
sur le sol, qui interdit toute autre
végétation et accentue l’aspect luxueux
de ces lieux déserts ; mais un luxe
réservé à qui ? Aux promeneurs solitaires
de notre sorte ? Aux paysans qui
viennent y ramasser les olives, dans ces
grands filets noirs en plastique qu’ils
étendent sur le sol et qui sont
actuellement repliés entre les branches
des arbres, attendant la saison
prochaine ? Luxe gratuit peut-être,
comme tant de choses en ce monde !…
Quelques-uns de ces filets demeurent
tendus à terre avec leur maigre récolte de
petites concrétions noirâtres, semblables
à des crottes de chèvre. Au travers de
leur mailles poussent de minuscules
fleurs bleues…
De loin en loin, des groupes de
cyprès, semblables à des flammes
végétales, jaillissent de l’entrelacs des
branches d’oliviers tandis que plus bas,
le long des rochers ou des petites
criques, le rivage est comme panaché de
bambouseraies très denses qui ondulent
au vent de mer.
Avisant un sentier perpendiculaire au
nôtre qui paraît mener vers le rivage,
nous le suivons jusqu’à une maison
abandonnée (une de ces bâtisses de
béton inachevée comme il y en a tant
dans toute la Grèce, nantie de ses
tubulures métalliques rouillées
dépassant du toit dans l’attente d’un
hypothétique deuxième étage…) puis,
au détour du chemin, nous débouchons
sur le bord de la falaise et dégringolons
jusqu’à une crique de galets solitaire,
face à deux îlots jumeaux entre lesquels,
amarré par de longues cordes, se
dandine un joli petit caïque bleu et
blanc, désert !… Sur ces îlots, une
colonie d’oiseaux s’est réfugiée dans les
buissons ; nous les entendons piailler
comme des perdus tandis que nous
approchons à la nage, dans l’eau calme
du soir…
Un instant, me retournant sur le dos,
je peux apercevoir, à bonne distance de
la rive, la face velue de la montagne qui
s’incurve doucement jusqu’aux
sommets dégarnis, abrupts, dentelés, à
la vibrante couleur mauve.
Puis, plongeant les yeux ouverts,
j’aperçois les ondulations formées par la
houle sur le sable. Ces striures
tremblantes dans l’eau bleue, ajoutées à
la pression des oreilles qui bourdonnent,
me procure une sensation tellement
proche des premières images flottantes
du sommeil que je suis saisi d’un
vertige : « m’endormir au fond de la
mer ? Oh, non ! Pas maintenant ! Pas
tout de suite !… » D’un coup de rein, je
remonte rapidement à la surface !
Le ciel s’est progressivement couvert
de nuages venus de la terre qui
assombrissent soudain les montagnes, la
surface de l’eau devient légèrement
houleuse nous procurant un avant-goût
de la mélancolie des îles une fois privées
de leur élément dionysiaque majeur : le
soleil païen !
Nous revenons au rivage dans « notre
plus simple appareil » et je songe alors que
cette plage est peut-être celle-là même
où Ulysse aborda après son naufrage, de
même que la lande au-dessus de la
falaise : celle où il rencontra la fille du
roi jouant à la balle avec ses
compagnes…
Revenant par un chemin différent de
celui emprunté à l’aller, nous suivons un
sentier qui serpente entre des vergers et
aboutit à une sorte de clairière ménagée
au sein de l’oliveraie où se dresse,
entouré de jardins potagers, un groupe
de cabanes en planches. Dans l’un de
ces potagers – à moitié plongé dans
l’ombre, parmi une incroyable
imbrication de légumes poussant dans
des bacs (qui ne sont autres que de la
terre rassemblée au milieu de vieux
pneus), de fils à sécher le linge où
pendent d’étranges chiffons, de hautes
herbes mêlées de ronces en fleurs
perçant au travers du volant et du pare-
brise crevé d’une carcasse automobile
rouillée, non loin d’un petit bassin
aménagé dans une vieille baignoire où,
au milieu de plantes aquatiques,
paressent quelques grenouilles… – se
dressent quatre mannequins, ayant sans
doute fonction d’épouvantails, qui sont
de parfaits exemples d’art brut : l’un
d’eux est une vieille fille enjuponnée
munie d’une ombrelle, qui fait des
grâces, le visage fendu (c’est le cas de le
dire) d’un sourire incoercible ; un autre
figure une sorte de mécanicien en
salopette coiffé d’un chapeau à la
Sherlock Holmes, qui fume la pipe et
porte à la main un panier rempli
d’œufs, tandis que le troisième est un
soldat casqué, en costume kaki, tenant
par la main une petite fille en nattes,
bien proprette, avec sa jolie robe du
dimanche – on croit presque la voir
sautiller !… Or ce dernier présente, au
travers de son maquillage peinturluré
rouge et bleu, un visage tout à fait
débonnaire !
Tandis que Judith règle son appareil
pour saisir cette image, un vieil homme
édenté sort de la cabane et vient nous
saluer, nous indiquant au moyen de
signes et de grognements – c’est un
sourd-muet – qu’il est le créateur de ce
décor. Après moult démonstrations
d’admiration qui paraissent enchanter le
bonhomme – lequel, vêtu d’antiques
pantalons bouffants et d’un gilet brodé
datant sans doute de l’occupation
turque, présente un aspect tout aussi
pittoresque que ses créatures –, nous
faisons nos adieux.
Retrouvant là où nous les avions
laissées – telles deux fidèles petites sœurs
jumelles – nos mobylettes dociles, nous
redescendons le chemin caillouteux et
cabossé jusqu’à l’hôtel qui, sur l’extrême
bord du rivage, est resté, lui aussi, à
nous attendre gentiment pour le dîner
du soir.
Un ciel rose bonbon, à peine
supportable à vrai dire, déploie son
délayage de peinture à l’eau puéril au-
dessus de la mer… laquelle, pour son
compte, s’est brusquement foncé d’un
vert sombre menaçant – le vert profond
et glauque de l’oubli, ce lent poison
insidieux qui, jusqu’au creux des
meilleures heures de notre vie, vient,
malgré tout, distiller son amertume dans
nos cœurs et qui confère à la fois une
telle futilité et un tel prix à nos « chers
souvenirs »… Ces futurs chers souvenirs
que ce soir même, sous la lampe, telle
une anxieuse fourmi zélée courant
éperdument sur la page, ma petite
plume cherchera coûte que coûte à
rassembler…
L’Hellade !

Bien qu’ayant souvent séjourné à


Athènes, le dégoût du tourisme de
masse m’avait toujours prévenu de
visiter l’Acropole.
Or ce matin-là, sorti tôt et
déambulant distraitement dans les rues
(je devais attendre jusqu’au soir mon
bateau de retour pour l’île où nous
demeurions), je me retrouvai sans y
prendre garde aux abords du fameux
quartier de Plaka, lequel – inévitable
anneau satellite des sites touristiques
d’aujourd’hui – est constitué, comme
on le sait, d’innombrables boutiques à
souvenirs agglutinées les unes aux
autres.
Averti comme je l’étais, le
désagrément en fut donc
considérablement amorti et je portai
mon attention sur l’agencement
bizarroïde des lieux : ces maisonnettes
peinturlurées de couleurs vives toutes
nanties du même jardinet, imbriquées
dans le fouillis d’autres demeures plus
anciennes aux jardins envahis de
végétation touffue – un petit
Montmartre athénien en somme !
Ainsi invité à poursuivre ma
promenade au sein de cette ambiance
hétéroclite (très représentative, à vrai
dire, de la Grèce moderne), j’en vins
fatalement à me retrouver en face des
guichets d’entrée de l’Acropole où,
conscient d’avoir été guidé par quelque
inspiration étrange et surpris de
constater qu’aucune des files d’attente
habituelles ne s’était encore formée,
j’achetai un ticket sans plus hésiter et
entrepris de gravir les marches du long
escalier aux larges dalles creusées par les
foules.
Cette conjoncture favorable fit encore
qu’à mi-hauteur des marches, le plafond
de nuages gris qui avait couvert le ciel
toute la matinée (ainsi qu’il est devenu
habituel à Athènes les jours de grande
pollution) se creva, laissant filtrer
quelques rayons obliques qui vinrent
illuminer brusquement les colonnes
tronquées, les socles brisés et les
portiques démantelés – recréant
l’éclairage romantique des films
expressionnistes d’avant-guerre.
Quasiment « porté », remarquant à
peine les autres visiteurs qui
commençaient d’affluer, je parvins
jusqu’en haut où je me trouvai soudain
confronté au Parthénon lui-même.
Là, après quelques secondes
d’éblouissement dues à l’éclatante
réverbération solaire qui avait
maintenant repris ses droits, j’eus la
vision d’un assemblage d’énormes blocs
cyclopéens dont la combinaison
demeurait – de par la grâce d’une
subtile architecture paradoxale alliant le
tellurique et l’aérien, l’immanent et le
transcendant – miraculeusement légère,
élégante, lyrique… Était-ce donc là
l’alliance d’Apollon et de Dyonisos ; la
fameuse « Mesure Grecque » ?
Toutefois, cette puissante impression
était sourdement grevée par un certain
scepticisme. Il émanait de l’atmosphère
des lieux mêmes (ou bien était-ce la
sarcastique ironie de Nietzsche
résonnant soudain au fond de ma
mémoire ?) le soupçon que cette
esthétique combinaison pût n’avoir
jamais été qu’un symbole allégorique,
une utopie mythique, compensatrice de
la véritable âme hellénique de toujours :
turbulente, chaotique, instable… Non
point donc – ainsi que semblait avoir
voulu le croire à toute force
l’intelligentsia de la Renaissance italienne
relayée par les « atticistes » allemands,
Hölderlin en tête, puis Burkhardt et
tous les hellénistes germaniques à sa
suite – cet équilibre pondérable sur
lequel aurait miraculeusement reposé
l’atmosphère existentielle de « l’Hellade
Antique ».
Songeant à tout cela, je me souvins
soudain de ce que raconte Alberto
Savinio au sujet d’Isadora Duncan et de
sa famille. Ceux-ci, au début du siècle,
avaient fait le lointain voyage
d’Amérique pour venir séjourner tous
ensemble à Plaka où – sous la conduite
du père, lui aussi féru d’hellénisme –,
précisément dans une de ces
maisonnettes nantie d’un jardinet que
j’avais aperçue et qu’ils avaient louée au
pied même de l’Acropole, ils
s’efforçaient de vivre à la mode grecque
antique : se vêtant, cuisinant, se lavant,
cousant, luttant, cultivant les arts et les
lettres… strictement comme on pouvait
le trouver consigné dans un manuel
historique de l’époque qui prétendait
décrire « La vie quotidienne à Athènes
au siècle de Périclès ».
Tentative de reconstitution qui, après
les avoir éberlués, avait grandement
diverti les Athéniens d’alors, lesquels
endimanchés à la mode occidentale,
nous précise Savinio, venaient chaque
fin de semaine observer attentivement,
derrière la barrière du jardinet, les
imperturbables et souriants Américains
en train de mouler des poteries, de
s’entraîner à des prises de lutte très
savantes (et sans doute très anciennes),
de laver leur linge à la cendre, de
déclamer des dithyrambes, de danser –
chaussés de cothurnes, le front ceint de
couronnes de lauriers qu’ils se
décernaient les uns aux autres avec
emphase – au son d’archaïques
tambourins fabriqués de leurs mains…
Ma rêverie suivant cette pente, j’en
vins à évoquer tous ces poètes anglais
victoriens pour qui mourir en Grèce,
être ensevelis au sein de la « Poussiéreuse
Argolide » ou à l’ombre des oliviers et
des cyprès sous le regard d’une
vénérable ruine ou encore dans la terre
blanche d’une île de la mer Égée,
reposer sous une plaque portant gravés
quelques mots dans la langue
d’Homère : « Ci-gît un poète
britannique. » avaient constitué l’idéal
d’une vie vécue sous les auspices du
romantisme néo-antique. Byron
surtout, le plus célèbre et le plus
tragique d’entre eux, qui s’en vint si
tristement agoniser, tremblant de fièvre,
dans les marais putrides de Missolonghi,
entouré de brigands avides de la solde
qu’il leur dispensait, dans une Grèce
bien réelle et fort différente, hélas ! de
celle – peuplée de héros mythologiques
s’élançant à l’assaut de remparts dorés –
dont il avait sans doute si ardemment
caressé l’image au cours de son
adolescence recluse au sein d’un lugubre
collège noyé dans les brumes…
Je ne pus manquer enfin d’évoquer
aussi mon compatriote le Baron de
Coubertin qui dut tant batailler pour
imposer sa « reconstitution » des Jeux
Olympiques et qui, s’il lui était donné
d’assister à ceux d’aujourd’hui, serait
sans doute effaré de constater à quel
point l’état d’esprit général qui y règne –
cette soif de performances quasi-
névrotique (laquelle n’hésite pas à
employer des adjuvants chimiques), les
monstrueuses musculatures de ces
médiatiques gladiateurs du « Panem et
Circenses » moderne (que les journalistes
persistent à dénommer des « athlètes »),
le tout couronné par la
commercialisation éhontée du
spectacle – est pour le moins fort éloigné
de cette « Idylle humaniste » du Mens
sana in corpore sano dont il avait
longuement rêvé (et dont il s’obstinait à
croire qu’elle avait présidé au
déroulement de ses chers jeux antiques ?
…)

Cela dit, et tant il est vrai que nous


autres, incorrigibles rêveurs, ne pouvons
faire autrement que d’être ce que nous
sommes, il m’était réservé de succomber
à mon tour à ma propre vision de
l’« Éden Helladique ».

Pénétrant dans la première salle du


petit musée qui flanque le Parthénon et
que de grands stores plongeaient dans la
pénombre, j’eus d’abord quelques
difficultés à entrevoir la vingtaine de
statues qui l’occupait, lesquelles étaient –
ainsi que le précisaient les panonceaux
explicatifs – des statues de femmes,
d’enfants et d’hommes barbus, datant
de la période « ionienne ».
Ce qui était frappant c’est que ces
figures de pierre, dont les corps stylisés,
assez hiératiques, donnaient l’impression
de marcher tranquillement – ainsi qu’on
le fait au cours d’une flânerie –,
esquissaient toutes une même
expression : un doux sourire diaphane
de félicité songeuse, de béatitude légère :
le sourire d’enfants absorbés par un spectacle
enchanteur !… Or, fort différents en cela
des sourires de la « Béatification »
chrétienne – qui, eux, demeurent
obstinément transfigurés par la vision
des « régions éthérées » et refusent
doucement mais fermement la terre –,
ceux-ci s’accompagnaient de regards
attentifs, résolument dirigés vers le
monde d’ici-bas et qui paraissaient, dans
un accord naïf et charmé, lui accorder
leur complète adhésion.

Assis sur l’un des petits bancs qui leur


faisaient face – contemplant ces effigies
d’hommes, de femmes et d’enfants dont
le demi-sourire de mystérieuse extase
continuait d’irradier depuis la nuit des
temps – je pris soudain conscience que
cette expression témoignait d’un
sentiment que, ni sur les visages de mes
contemporains ni sur les innombrables
images entrevues dans les livres, je
n’avais jamais rencontré : « un sentiment
disparu ! » songeai-je…
Aussi, une fois ressorti du musée, un
peu bousculé par les touristes pressés de
boucler leur programme, je ne pus
m’empêcher de jeter un regard soucieux
vers la gigantesque métropole affairée
qui bourdonnait à mes pieds et au sein
de laquelle j’allais, dans quelques
instants, devoir redescendre…
Un dimanche à la campagne

Il y a certains jours de demi-pluie


volatile et de bourrasques intermittentes,
l’hiver à la campagne, qui, juste après le
déjeuner du dimanche, invitent les
convives à la promenade.
Ces jours-là, le ciel, où s’entremêlent
de confuses nuées, n’éclaire les bois et
les terres labourées que d’une lumière
pauvre, diminuée. Les arbres nus se
dressent contre la grisaille de la brume
en un subtil filigrane de vieux film
muet. Le vent qui ne procède que par
sautes vient parfois faire claquer les unes
contre les autres les perches les plus fines
dans les branchages. Parmi les feuilles
mortes amalgamées et à moitié
décomposées dans la boue du chemin,
on aperçoit souvent encore la trace
imprimée d’un pneu de tracteur…
Dans les flaques glauques baignent de
gros cailloux luisants, nagent des brins
d’écorce et de petites plumes…
Non loin, enfouies dans les replis des
collines, protégées par la tendre fourrure
brune des bois défoliés, les maisons des
hameaux se recroquevillent contre la
terre. Le vent glisse juste au-dessus
d’elles en déchirant le filet de fumée de
leurs cheminées. De la terre éventrée des
labours, de la décomposition moite des
feuilles et du bois pourri, du souffle
tiède et pluvieux d’avant-printemps,
émanent alors une certaine douceur
lénitive, presque soporifique et plus
voluptueuse que la plus enveloppante
des atmosphères estivales…

Nous étions une petite bande d’êtres


humains qui s’effilochait le long du
sentier en devisant – nos propos
décousus éparpillés par le vent – et qui
tous vraisemblablement goûtaient à leur
manière la douceur hivernale de ce
dimanche perdu au fond du temps et
auquel la proximité de cette fin de
millénaire prêtait sa mélancolie
désabusée…
Je fermais la marche en compagnie
d’une fillette de neuf ans, prénommée
Rose. L’éclat doré de sa chevelure
blonde jetait comme un éclair dans la
brume du chemin boueux. Sa fougue
enfantine insouciante, gambadante et
soliloquente, ornait du plus élégant
contrepoint la douce monotonie du
paysage et soulignait un peu cruellement
aussi la pesanteur compassée de nos
démarches d’adultes. Elle lançait dans le
vent une kyrielle ininterrompue de
chansons sans queues ni têtes, de
questions saugrenues, de cris aigus
cabalistiques – le tout accompagné
d’entrechats inattendus, de sauts de
cabri impulsifs… Fatalement
impressionné et quelque peu penaud de
faire si piètre figure, je cherchais
maladroitement pour ma part, à
retendre le mince fil intérieur qui me
reliait encore – si peu que ce fût – à cette
exaltation enfantine.
C’est alors que, longeant le mur d’un
potager – lequel se trouvait être celui du
voisin de Rose, le besserweisser
ventripotent et sentencieux qui ouvrait
la marche au début de notre file et ne
pouvait nous voir –, je fus saisi d’un
accès de delirium nostalgicus et,
empoignant une boîte de conserve
rouillée qui traînait sur le chemin, je la
balançai brusquement par-dessus le
mur !… Aussitôt, avec un petit rire
sardonique inimitable, Rose se précipita
sur tous les détritus qu’elle pouvait
ramasser pour les envoyer rejoindre
celle-ci – si frénétiquement et à une telle
cadence que, pris de panique, je dus
rassembler des trésors d’arguties pour la
calmer. Par chance, un jeune chien tout
fou et visiblement très désireux de
s’agréger à une compagnie aussi créative
avait fait entretemps son apparition sur
le chemin et m’aida providentiellement
à ramener Rose à des sentiments plus
chrétiens, détournant son attention du
lancer de détritus.
Suivi du chien jappant et cabriolant,
nous nous empressâmes de rejoindre les
autres qui nous avaient distancés.
Parvenus à une vaste flaque d’eau cernée
d’une plage de boue, ceux-ci s’étaient
lancés dans un débat contradictoire
animé quant à la conduite à suivre. Les
uns tenaient pour le détour par le sous-
bois envahi de ronces, les autres pour
l’édification d’un gué de fortune au
moyen de grosses pierres qu’on lancerait
au milieu !… Les pusillanimes
recommandaient le pur et simple demi-
tour.
Aussitôt qu’il m’eut aperçu, le gros
bavard sentencieux se rua sur moi pour
m’exposer par le menu sa stratégie à lui,
laquelle se devait, bien entendu, d’être à
la fois plus astucieuse et plus fantaisiste
que les autres mais menaçait aussi d’être
le prélude à de vastes et savantes
digressions sur l’économie
internationale, la géopolitique planétaire
et les scandales financiers du
gouvernement socialiste.
Éprouvant la plus grande difficulté à
concentrer mon attention sur les
élucubrations du raseur, j’étais
néanmoins acculé à arborer une
expression d’acquiescement niais
accompagnée d’un fin sourire entendu
destiné à parer les éventuelles
plaisanteries dont, je le savais par cruelle
expérience, le phraseur aimait à émailler
ses discours. Simultanément, j’essayais
de fourbir en secret une tactique de
retrait appropriée ; force étant d’ailleurs
de me rendre à l’évidence que j’étais tout
bonnement coincé ! Or, après un petit
moment de désarroi, je me surpris
soudain, cependant que, sans rémission,
les circonlocutions succédaient aux
circonlocutions, à répertorier
mentalement par le menu les détritus
variés qui jonchaient désormais l’allée
centrale de son cher potager.
À chaque argutie son détritus !
Je sentis que mon sourire, jusqu’ici
crispé, se transformait
imperceptiblement.
Cependant, dans un petit champ en
contrebas du sentier, Rose s’acharnait à
lancer un vieux bout de bois,
qu’infatigablement le chien ramenait à
ses pieds.
Quelques mètres plus loin, un groupe
de corneilles tournoyaient en criaillant
autour d’un grand arbre.
Le vieux

Nous descendîmes la moitié de la


colline pour rejoindre le vieux qui nous
attendait devant chez lui, assis sur un
banc de pierre.
La chaleur était torride. La fermette,
perchée à mi-pente, était flanquée d’un
unique grand tilleul qui donnait son
ombre à la cour. Plus bas, parmi la
profusion des arbres d’un bosquet, on
entendait chantonner un ruisseau. Un
chien dormait profondément sous un
noisetier touffu. Quelques vaches, elles
aussi en équilibre dans la pente,
mâchonnaient interminablement, fixant
sur nous, de temps à autre, leur regard
inexpressif. Très haut au-dessus du plus
grand peuplier de la combe, en
symbiose avec l’espace, planait une buse
nonchalante…
A. allait acheter la maison. Il avait déjà
versé l’argent de la promesse de vente et
le vieux s’apprêtait à partir pour aller
finir ses jours au village voisin, dans un
hospice tenu par des sœurs.
En dehors d’une mobylette dont il
nous dit se servir encore pour aller faire
les courses, on ne notait ici la présence
d’aucun engin mécanique moderne.
Extérieurement, la maison était rafistolée
avec des bouts de planches cloués, des
ficelles ou des fils de fer maintenant des
morceaux branlants, des cartons
colmatant des vitres cassées. Le long du
mur de façade s’alignaient en bon ordre,
et visiblement bien entretenus par
contre, toute une collection
d’instruments agricoles traditionnels :
faux, binette, serpette, hachette, sarcloir,
bêche, pioche, etc. Sous un appentis, un
antique pressoir à pommes semblait
méditer silencieusement. Dans des seaux
et des bassines rouillées s’entassaient des
objets hors d’usage, à moitié cassés,
couverts de poussière. Aux angles des
portes des dépendances s’accrochaient
de splendides toiles d’araignées.
Dans le silence pesant de l’après-midi
surchauffée, avec le soleil immobile à
l’aplomb de nos têtes et ce paysan
aveyronnais solitaire dont la plupart des
mots patois nous était
incompréhensible, la conversation
n’allait pas fort… mais la sensation de
glisser dans une faille du temps,
profonde et envoûtante.

Le vieux hésitait à nous laisser entrer,


conscient du décalage. Mais nous
insistâmes et il se résolut à nous ouvrir.
Rien dans cet intérieur, mis à part
l’installation électrique – très vétuste
d’ailleurs – ne pouvait laisser penser que
nous abordions aux rives du XXIe siècle.
Dans le peu de lumière qui émanait
des étroites fenêtres percées dans les
murs épais, se dressait une table de bois
brunâtre, poussiéreuse et couverte
d’épluchures ; s’y trouvait aussi un long
couteau à manche de bois, juste à côté
d’une carafe sale où stagnait un vin noir.
Une seule chaise, dépenaillée, faisait face
à la table. Dans un coin, une armoire en
chêne (noircie comme le reste par la
suie), émergeait à peine de l’ombre. Sur
les murs décrépits était accrochée,
pendue à de simples clous, une série
d’ustensiles domestiques désuets. Dans
un autre angle de la pièce, sous une
ampoule nue surmontée d’une
collerette, un évier de pierre recueillait le
goutte à goutte d’un unique robinet de
fonte. Au creux d’une niche à même le
mur, dans un garde-manger grillagé,
végétait, en compagnie de quelques
autres denrées indéfinissables, un
volumineux morceau de fromage à
l’aspect friable. Suspendu à la poutre
maîtresse se balançait un jambonneau
entamé, couvert de son filet. Face à la
porte d’entrée, de plain-pied avec le
dallage constitué de grosses pierres
inégales, s’ouvrait – pièce dans la pièce –
la monumentale cheminée flanquée de
ses deux bancs latéraux tandis que
trônait dans l’âtre, accrochée à la
crémaillère, la marmite, elle aussi
couleur de charbon. Voyant que nous
nous attardions devant la cheminée,
pointant du menton l’emplacement du
feu, le vieux lâcha d’une voix étouffée :
« C’est surtout lui qui va me
manquer… »
Contre un mur latéral, une vieille
horloge à balancier, au verre devenu
presque opaque, était arrêtée à une
quelconque onzième heure…
Clignant des yeux, nous ressortîmes
dans la lumière aveuglante ; puis, tous
un peu embarrassés, nous entamâmes
laborieusement les évasives formules
d’adieu.
Le vieux, décidément doux et
débonnaire, se tenait un peu interdit sur
la plus haute marche de l’escalier et
répondait de son mieux à ce qu’il
pouvait capter, quant à lui, de notre
langage rapide.
Nous remarquâmes alors, à quelques
mètres de là près de la margelle du
puits, à l’ombre d’un figuier, un
magnifique chat roux allongé de tout
son long et à moitié somnolent. Une des
choses que nous avions retenue à propos
du déménagement (auquel A. devait
participer avec sa camionnette) était que
les animaux étaient interdits à l’hospice ;
aussi, après que nous eussions échangé
une parole ou deux à propos du chat, J.,
qui était la seule femme de notre
groupe, désignant les deux bêtes
endormies, demanda au vieux :
« Et eux, où vont-ils aller ? »
C’est à ce moment qu’il eut ce geste :
inclinant doucement la tête sur son
épaule dans une expression à la fois
d’impuissance et de résignation, il ferma
les yeux quelques instants – qui
parurent très longs – les rouvrit, sourit
timidement, et ne dit rien.

Durant le trajet de retour, dans


l’automobile qui zigzaguait sur la
minuscule route à une seule voie,
montant puis redescendant sans cesse
parmi les pentes verdoyantes de
l’Aveyron, nous restâmes silencieux…
Très loin vers l’ouest, le jour agonisait
derrière les collines.
Émilie et l’ennui

Aussitôt qu’on la laissait un tant soi


peu livrée à elle-même, ma fille Émilie,
alors âgée de huit ans, se lançait
presqu’invariablement dans la
confection d’une « machine » de son
invention : un assemblage de ficelles
(beaucoup de ficelles) reliées entre elles
par des nœuds (beaucoup de nœuds,
indémêlables !) auxquels étaient attachés
des rubans, des clous rouillés, des tickets
de métro, des coquillages, des branches
mortes, des écrous ou des vis, des
bonbons à moitié fondus, des pages de
vieux journaux, des bouts de crayons
cassés, des fleurs séchées, une carte
postale du musée du Caire, des galets et
des billes (dans un petit filet), des tas de
petits sachets remplis de sucre en
poudre, de sel, de poivre, de moutarde
(provenant de récents voyages en avion)
ou bien d’aiguilles de pins (datant de
l’été dernier au bord de la mer),
quelques carottes chipées à la cuisine, un
oignon germé, des prospectus
publicitaires divers et une multitude de
petits papiers couverts par ses soins
d’inscriptions cabalistiques…
La structure basique de l’ensemble
était la plupart du temps constituée de
planches et de dictionnaires empilés en
un équilibre relativement stable,
surmontés de deux chaises qui
reposaient à l’envers sur plusieurs
tendeurs du porte-bagages de ma
mobylette, lesquels conféraient à
l’ensemble un dynamisme surprenant –
dès l’instant où le système, aux mains de
la machiniste soudain très affairée,
commençait à s’animer… Mise en
mouvement dont l’ébranlement –
cahotant et brinquebalant tout d’abord
(Émilie étant passée maître dans l’art
d’actionner certaines ficelles plutôt que
d’autres afin de conserver le plus
longtemps possible l’équilibre de
l’échafaudage) – était accompagné
d’onomatopées tantôt d’inspirations
mécaniques, tantôt plutôt africaines.
Cependant, progressivement, l’engin
gagnait en puissance et en vitesse, les
éléments constitutifs tournoyant
allègrement autour de leurs attaches
respectives, pour aboutir à une véritable
frénésie digne d’un concours de samba
brésilienne, jusqu’à l’inéluctable et
fracassant écroulement final, perpétré
dans une transe quasi-vaudou, laquelle
pouvait d’ailleurs gagner jusqu’aux
voisins qui – régulièrement – se
mettaient alors eux aussi à hurler des
imprécations inintelligibles…
Or, si l’on avait la maladresse, au
sortir de l’une de ces séances, de
s’enquérir auprès d’Émilie afin de savoir
si elle s’était bien amusée, elle répondait
d’un air blasé : « Pas mal, mais bof… »
Pour qu’il y ait eut véritablement
amusement, il fallait – je mis un certain
temps à le réaliser – un chahut insensé,
délirant et sans motif entre copines ou
une danse endiablée jusqu’à perdre
haleine pendant deux heures. En bref,
comme elle et ses amies aimaient alors à
le dire, il fallait qu’il y ait eu
« éclatement » ! Tout le reste n’étant peu
ou prou et tout bien considéré – même
si on devait s’y adonner avec minutie,
ardeur et frénésie, comme pour les
« machines » – qu’une des formes
insidieuses de l’ennui.
Aussi quand nous descendîmes tous
deux cet été-là, par une journée
caniculaire, à bord de ma vieille DS,
depuis l’Aveyron jusque dans l’Ariège –
le long d’une route où chaque virage
découvrait un petit coin de paysage
merveilleux – j’entrepris de lui raconter
du mieux que je pus l’une des anecdotes
que nous livre Karen Blixen dans sa
Ferme Africaine, à savoir comment elle
découvrit que là-bas, au Kenya, les
indigènes des tribus avoisinantes
redoutaient bien davantage l’ennui
solitaire que la mort elle-même. N’avait-
elle pas dû se rendre à l’évidence qu’une
fois que les pasteurs écossais eurent
implanté un hôpital moderne à Nairobi,
les familles commencèrent
simultanément de dissimuler leurs
malades pour leur éviter d’avoir à y
séjourner (ceux-ci venant couramment
lui demander à elle – en qui ils sentaient
une alliée potentielle – de cacher certains
mourants dans sa maison, là où
l’administration médicale viendrait le
moins les y pourchasser) ? La guérison
et la survie éventuelles ne leur paraissant
pas compenser l’horreur d’avoir à se
morfondre, ne fût-ce que quelques
jours – sans parler du risque de devoir
peut-être y trépasser – entre les quatre
murs blancs d’une chambre anonyme et
austère !…
J’avais la nette impression de parler
dans le vide, Émilie ne semblant prêter
qu’une oreille distraite et indulgente aux
radotages de son père. Elle ne fit
pourtant cette fois-ci aucun de ces
commentaires impertinents dont les
petites filles ont le secret, se contentant
d’afficher la moue semi-boudeuse semi-
dubitative qu’elle arborait
habituellement à l’écoute de mes
« discours philosophiques ».
Cependant, une semaine plus tard,
alors que dans la même automobile
nous longions à petite vitesse (je m’étais
égaré à la recherche d’un quelconque
magasin Lapeyre…) l’interminable
artère principale d’une zone industrielle
de la banlieue de Toulouse où les
terrains vagues maussades succédaient
aux entrepôts déserts et sinistres, Émilie,
qui observait tout sans mot dire depuis
une demi-heure, déclara soudain, tout à
trac, qu’elle aussi, malgré son jeune âge
qu’elle n’oubliait pas (sic !), se sentait
comme les Africains et considérait sa vie
comme une lutte perpétuelle contre
l’ennui…
V. et sa leçon de rossignol

Nous étions venus dîner chez A. et V


dans leur charmante maison
aveyronnaise.
Conversant à bâtons rompus et nous
emberlificotant dans les propos oiseux et
approximatifs des fins de repas bien
arrosés, nous commencions à nous
lasser les uns des autres… Or, à ce
moment critique de la soirée, après qu’il
ait lui-même laborieusement échoué à
nous faire partager un certain état d’âme
obscur et filandreux qui paraissait lui
tenir à cœur, V, se levant soudain
comme pour un discours solennel, se
mit à imiter le chant du rossignol, ce
qu’il fit avec brio, imposant un silence
ébahi et admiratif.
La conversation, ou ce qui en tenait
lieu, reprit, languide, pour s’éteindre à
nouveau progressivement en
insignifiances ensommeillées… Il était
temps de prendre congé. Nous sortîmes
et nous dirigeâmes vers la voiture. V. qui
nous avait accompagné, contemplant la
froide nuit étoilée d’avril, s’exclama :
« Ah ! Eh bien, justement ! C’est tout
à fait une nuit pour eux ! Vous allez
peut-être les entendre ! »
Nous entraînant au bord du ravin
broussailleux en contrebas, il nous fit
signe de nous taire. Après quelques
minutes d’attente, nous entendîmes la
première trille d’une série
époustouflante, aussitôt reprise par un
second, puis par un troisième chanteur.
Nous restâmes là un bon moment,
subjugués !
On eût dit que les étoiles elles-mêmes
écoutaient attentivement…
Ma vie de quartier

L’autre matin, la plupart des


concierges des immeubles avoisinants
s’étaient assemblés pour expérimenter
une nouvelle machine à nettoyer le
trottoir.
Ils étaient tous là à s’ébahir à grands
cris enthousiastes de la puissance du jet
d’eau chaude, du ronronnement parfait
du moteur auxiliaire actionnant les
petites roues et les balais, de la
maniabilité de l’aspirateur à crottes de
chiens, de la peinture fluo de la
carrosserie ; à s’interroger sur le
fonctionnement des nombreuses et
différentes manettes, de leurs
connexions éventuelles avec les tout
aussi nombreux cadrans du tableau de
bord ; à s’émerveiller du carénage profilé
de l’engin ; à converser et à rire
bruyamment – enchantés en somme de
ce colloque impromptu !
Or un peu plus loin, tous ses sacs en
plastique et ses vieux cabas bourrés
d’affaires en cercle autour d’elle, son
bonnet démodé au crochet retenant ses
cheveux blancs bien peignés, en train de
manger des choses indistinctes (une
sorte de compote) dans un bocal, elle
était assise à sa place favorite : sur le
rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée
de l’immeuble, protégée du léger
crachin par la corniche du balcon du
premier étage, balançant les jambes
rythmiquement dans le vide, comme
une petite fille, son chien en porcelaine
et son énorme réveil matin vert pomme
posés à côté d’elle.
Observant les autres du coin de l’œil,
elle plongeait sa cuillère à soupe dans le
gros bocal, soliloquant à voix basse…
Comme je passai à sa portée, soudain
hilare, et désignant de la tête l’assemblée
un peu plus loin, elle me lança :

« Deux et deux font quatre ! »


*
Nous étions au cœur de l’hiver. J’avais
dû ressortir vers les neuf heures du soir
pour une boîte de sel et je me hâtais, à
travers un brouillard poisseux, vers la
minuscule place Léon Deubel où se
trouve l’épicier marocain qui reste
ouvert très tard. J’essayais de combattre
comme je le pouvais la petite mort qui
imprègne ce quartier sinistre, désert à
cette heure, des alentours de la Porte de
Saint Cloud – sorte de purgatoire des
âmes parisiennes…
Or, en passant devant la vitrine de la
boulangerie à cette heure assombrie, je
crus distinguer, à la lueur spectrale des
réverbères, une silhouette derrière le
comptoir. Scrutant plus attentivement la
demi-pénombre, quelle ne fut pas ma
surprise de constater qu’il s’agissait de la
petite patronne habituellement si
enjouée avec laquelle je plaisantais
chaque jour à l’heure du pain matinal ?
Elle était là, toutes lumières éteintes,
assise seule et immobile sur son
tabouret, le regard perdu dans le
vague…
Longeant quelques instants plus tard,
ma boîte de sel à la main, le pied des
hautes falaises sans vie des immeubles
maussades, je me souvins soudain que
Léon Deubel avait été un poète maudit
qui, après une courte vie de misère et
d’insuccès, s’était suicidé à l’âge de
vingt-cinq ans. Il y avait, en l’occurrence,
un vers de lui dont je me souvenais
parfaitement :

« L’heure émigre vers des infinis


sombres… »
*
Descendu de mes étages peu avant six
heures pour une leçon tardive (je n’ai
que la rue à traverser), je devais m’arc-
bouter contre un vent violent qui
soufflait en rafales, faisant gicler la pluie
contre les façades. Les vitres des fenêtres,
les vitrines des magasins et les pare-brise
des automobiles étaient constellés de
gouttes vibratiles qui, par saccades,
dégringolaient prestement, telles des
colonies d’insectes agiles et fuyants. Il
faisait sombre et tout était triste et
lugubre par cette soirée de fin
novembre…
Au coin de l’avenue Marcel Doret et
de la rue du Général Clavery, à cet
endroit peut-être le plus impersonnel de
Paris, se tenait un vieux bonhomme qui,
indifférent à la tempête et dégoulinant
de pluie, un sourire de jubilation quasi-
extatique illuminant sa face rubiconde,
scrutait attentivement – la tenant tout
près de ses yeux – l’étiquette d’une
bouteille de vin qu’il venait d’extirper de
son cabas.
Me hâtant sous le déluge, j’étais passé
à sa hauteur sans qu’il y prît garde. Or
j’eus soudain conscience qu’en dépit du
découragement qu’avait précédemment
induit en moi cette morne soirée, le
sourire de l’inconnu fleurissait
maintenant sur mes propres lèvres…
Élucubrations vélomotorisées
où il est question
du temps et de la vitesse, mais
aussi des chats,
des tortues et des Chinois !

J’ai pensé et écrit tellement


sur le temps… Mais je vais
vous raconter une anecdote :
un philosophe argentin et
moi, nous conversions au
sujet du temps et le
philosophe dit : « dans ce
domaine, on a fait de gros
progrès ces dernières
années. » Et moi j’ai pensé
que si je lui avais posé une
question à propos de
l’espace, sûr qu’il me
répondait : » dans ce
domaine, on a fait de gros
progrès ces derniers cent
mètres.
Jorge Luis Borges.

Héraclite, comme chacun sait, nous


assure qu’on ne se baigne jamais deux
fois dans le même fleuve. Or je puis
témoigner qu’en ce qui a concerné la
génération de mes parents, puis la
mienne, on ne se baigna pas deux fois
de suite dans la Seine en aval de Paris,
de très pragmatiques édiles l’ayant
progressivement laissé se transformer en
grand collecteur des égouts de la
capitale…
J’en étais réduit à contempler les
photos de mes parents en maillots de
bain sur ce même ponton où j’allais faire
semblant de pêcher avec une badine et
une ficelle, vu que les poissons tirés
d’une pêche en règle n’eussent sans
doute pas été comestibles. Je pouvais
aussi écouter ma mère raconter les
baignades et les parties de canotage des
dimanches d’avant-guerre… De
canotage, il n’était même plus question :
un simple coup d’œil vers cette eau
glauque et huileuse, où flottaient des
détritus variés, suffisait à vous en
dissuader.

Mais ce que le philosophe antique


avait voulu dire, bien entendu, c’est que
le temps coulait comme un fleuve
irréversible…
Or précisément, la question qui se
posait à moi ce jour-là tandis que je
longeais sur mon vélomoteur la surface
douteuse de cette nouvelle Seine
d’aujourd’hui – croisant les vaillantes
péniches lourdement chargées qui
remontaient à contre-courant – était de
savoir (puisque ce n’est pas toujours le
cas avec les métaphores) si la réciproque
s’avérait tout aussi vraie : un fleuve
ressemble-t-il au temps ?
En dehors de cet incontestable
caractère d’irréversibilité, n’y avait-il pas
la fluidité de l’eau elle-même et les
variations du débit, puisque non
seulement le temps nous glissait entre
les doigts, mais encore paraissait-il
souvent se ralentir ou s’accélérer ?
Pouvait-on, par exemple, parler de
crues, de débordements du temps ?
Pouvait-on dire de lui qu’il était à sec ou
au plus bas niveau ?
Je devinais combien ces réflexions –
vraisemblablement engendrées par le
lyrisme vélomotorisé – pourraient (s’il
m’arrivait jamais de les formuler3)
paraître absurdes ; qu’elles le paraîtraient
d’autant plus que nous avions tous, peu
ou prou, fini par confondre la
dimension réelle de la durée, après tout
difficilement palpable, avec notre
moderne chronométrie ; que nous en
étions venus à croire que la cadence
mécanique de nos horloges était la
même que celles de nos cœurs…
Ne disait-on pas encore d’un cœur,
comme d’un cours d’eau, qu’il était sec
ou qu’il débordait ? Le flux changeant
d’un fleuve comme la Seine, relié aux
caprices des intempéries, ne
représentait-il pas notre grande horloge
hydraulique (notre clepsydre urbaine !),
dont il eût été salutaire de consulter les
variations naturelles afin d’y régler nos
cœurs tachycardiques d’aujourd’hui,
cruellement pressurisés par l’insatiable
chronophagie des petites roues dentées ?
(Raisonnant ainsi, je réalisais,
ironiquement d’ailleurs, que j’étais,
indépendamment de ma volonté,
emporté moi aussi par le flux tout aussi
irréversible du trafic des voies sur
berges…)

Cependant, il me semblait qu’on


pouvait pousser la comparaison plus
loin : considérer qu’en nous aussi – au
long des heures, des jours, des années –
le temps creusait son lit, y déposant les
alluvions de l’expérience, fertilisant nos
consciences présentes avec les fines
particules spirituelles charriées depuis
des époques reculées ; distinguer enfin
que, seule entre toutes, notre époque
avait eu la prétention de maîtriser ce
flux, de faire en sorte que celui-ci ne la
traverse et ne l’abandonne pas tout aussi
inéluctablement que les autres !
Notre époque qui se targuait donc,
non seulement de dresser des barrages
contre le temps afin d’en utiliser
l’énergie, mais encore de l’emmagasiner
dans des réserves où il lui serait loisible
de puiser à discrétion !… Car était-il
autre chose, ce laborieux effort de
réduire la durée naturelle des choses au
moyen de la vitesse – celle-ci accrue
jusqu’au vertige ?
Ne prétendions-nous pas, en effet,
gagner au change en diminuant
progressivement le temps imparti à nos
moindres actions : accélérant nos
déplacements, nos échanges, nos
dialogues, nos réflexes mentaux (les
ordinateurs nous déblayant aveuglément
la voie…), jusqu’à nos fonctions
organiques que certains prétendaient très
sérieusement « améliorer » (combien
d’articles ne pouvait-on lire sur la
réduction du temps de sommeil,
l’efficacité alimentaire et digestive, les
possibles performances intellectuelles,
sexuelles, sportives, etc. ?).
Or s’efforcer, comme nous le faisions,
de réduire cette dimension dont nous
étions vraisemblablement partie
intégrante, n’était-ce donc pas opérer du
même coup une funeste réduction de
nous-mêmes ?
Hélas, c’était bien, à ce qu’il me
semblait, ce dont nous ne voulions plus
entendre parler : que le temps c’était
peut-être aussi nous-mêmes ! Nous
nous étions laissé entièrement gagner au
prétendu savoir de notre époque
« scientiste » et nous nous rassurions
ingénument (car il y fallait de l’ingénuité
sous le cynisme de surface) en décrétant
avec fierté que le temps, la nature, le
cosmos ne nous concernaient plus que
de façon indirecte, extérieure ; que les
modifier n’était pas nous dénaturer
simultanément.
Ne ravagions-nous pas une bonne
partie de la planète en croyant
naïvement augmenter le seul confort
particulier de notre chère espèce
humaine ? Ne détruisions-nous pas la
majeure partie de la végétation, des
terres et des eaux (jusqu’à l’air même
que nous respirions) afin de
perfectionner ce que nous pensions être
notre sphère existentielle indépendante ?
Ne saccagions-nous pas toutes ces
choses pour permettre à nos machines
de fonctionner plus efficacement et,
disons-le, plus librement ? Nos chers
engins n’auraient-ils pas d’ailleurs
bientôt, eux aussi, conquis leur
indispensable liberté et n’aurions-nous
pas, pour ce faire, rédigé une solennelle
« Convention Universelle des Droits du
Robot » ?
Et à l’origine de tout cela, n’y avait-il
pas cette superstition métaphysique –
conçue par Descartes (sans doute à cette
époque de sa vie où il avait l’esprit
surchauffé par son poêle), développée
par les « esprits forts » qui lui
succédèrent et finalement perfectionnée
par ces « brillantes cervelles » des
« Lumières »4 – laquelle consistait à
penser que les lois de l’univers entier
n’étaient autres que les rouages d’une
vaste horlogerie cosmique, une
gigantesque mécanique dont les sciences
physico-mathématiques finiraient par
dévoiler progressivement le schéma
exhaustif5 ? N’était-ce donc pas cette
fable – dont tant d’esprits, certes moins
lumineux mais sûrement plus lucides,
avaient tenté de montrer l’inanité et la
naïveté anthropomorphique – qui nous
entraînait pourtant, aujourd’hui plus
que jamais, à nous immoler
insidieusement nous-mêmes sur l’autel
d’un hypothétique progrès ? N’était-ce
pas elle, en dernier ressort, qui nous
permettait de torturer « savamment »
des animaux au nom du
perfectionnement possible de notre
médecine ? Et cette vivisection réputée
indispensable, ne mettait-elle pas en
évidence l’aspect le plus ridiculement
atroce de notre orgueilleuse
présomption à vouloir différer du reste
de la création, à narcissiquement nous
ériger en « Espèce Élue » ?
Pourtant, la triste vérité pourrait bien
se révéler être, un jour, qu’en
manipulant avec un tel pragmatisme
cette essence animale dont nous estimions
nous distinguer électivement, nous
avions pratiqué simultanément la
vivisection de nous-mêmes, nous livrant
à des opérations douteuses, gratuites et
cruelles sur notre propre physiologie !
Mais tout cela n’était pas nouveau s’il
fallait en croire Montaigne :
« La présomption est notre maladie
naturelle et originelle. La plus calamiteuse
et frêle de toutes les créatures c’est
l’homme, et quant et quant la plus
orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée
ici, parmi la bourbe et le fient du monde,
attachée et clouée à la pire, plus morte et
croupie partie de l’univers, au dernier étage
du logis et le plus éloigné de la voûte
céleste avec les animaux de la pire
condition des trois ; et se va plantant par
imagination au dessus du cercle de la lune
et ramenant le ciel sous ses pieds. C’est par
la vanité de cette même imagination qu’il
s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les
conditions divines, qu’il se trie soi-même
et sépare de la presse des autres créatures,
taille les parts aux animaux ses confrères et
compagnons, et leur distribue telle portion
de faculté et de force que bon lui semble.
Comment connaît-il, par l’effort de son
intelligence, les branles internes et secrets
des animaux ? par quelle comparaison
d’eux à nous conclut-il à la bêtise qu’il leur
attribue.
Quand je me joue à ma chatte, qui sait
si elle passe son temps de moi plus que je
ne fais d’elle6 ? »

La vérité était qu’il me paraissait tout


naturel que Montaigne ait éprouvé ce
sentiment de notre éternelle arrogance à
propos des animaux, précisément au
sujet de son chat.
Pour ma part, combien de fois, au
spectacle du mien, abandonné au
sommeil sur le canapé, dans une posture
d’un relâchement si parfait, si
confondant, qu’on l’imaginerait
facilement avoir atteint au stade ultime
du nirvana bouddhique, ne me suis-je
pas senti gagné par une certaine
concupiscence mêlée de nostalgie ?…
Ne me suffisait-il pas encore, quand je
l’appelais dans la cour de l’immeuble,
d’admirer la nonchalance désinvolte
avec laquelle il finissait par me rejoindre
(non sans auparavant avoir pris le temps
de titiller quelqu’innocente brindille, ou
paru éprouver un soudain intérêt pour
les pigeons perchés sur les corniches –
qu’il sait depuis toujours être
inattrapables – ou encore de s’être
tranquillement assis à quelques mètres
de moi, me fixant attentivement de ses
impassibles yeux jaunes – toutes choses
qu’il n’eût jamais eu l’idée de faire s’il
n’avait perçu une certaine impatience
dans mon injonction) pour réaliser que
c’était bien lui, pour le coup, qui se
jouait de moi et de ma hâte.
À d’autres moments, observant ces
félins circonspects et précautionneux
rôder silencieusement, le soir, autour de
nos habitations, n’avais-je pas éprouvé
une légère hallucination, croyant
soudain entrevoir que ces petits fauves
énigmatiques que nous nous targuions
d’avoir domestiqués n’étaient autres, en
réalité, que les émissaires cauteleux du
temps ? lequel, en prédateur souverain –
lorsque la sollicitude tendrement cruelle
avec laquelle il affectionnait de
tourmenter les pauvres petites souris
transitoires que nous sommes, se serait
enfin lassée –, viendrait, tout à son
heure, nous croquer tranquillement ?…
Et n’était-ce pas après avoir
entr’aperçu un chat s’avançant dans les
hautes herbes de son jardin, que Rilke
avait écrit :
« Les empressés nous sommes
Mais la marche du temps
Tenez la comme rien
Au sein du permanent toujours. »
Un très ancien paradoxe
philosophique, le paradoxe de Zénon
d’Elée, touchait de près à ces
élucubrations et avait, depuis
l’Antiquité, hanté la plupart des
penseurs spéculatifs.
Ce paradoxe, on le sait, se présentait
sous deux formes : la première était la
métaphore de la flèche en vol qui est
immobile et la seconde la très fameuse
parabole d’Achille et la tortue.
On ne savait trop pourquoi, Achille et
la tortue avaient décidé de se mesurer à
la course. Achille courait dix fois plus
vite que la tortue et il lui accordait
sportivement une avance de dix mètres.
Achille parcourait ces dix mètres, la
tortue en parcourait un. Achille
parcourait ce mètre, la tortue, un
décimètre. Achille parcourait ce
décimètre, la tortue, un centimètre.
Achille parcourait ce centimètre, la
tortue, un millimètre ; Achille aux pieds
légers, le millimètre, la tortue
inéluctable, un dixième de millimètre et
ainsi de suite à l’infini sans qu’il puisse
jamais l’atteindre… (et comme quelques
jours auparavant me l’avait claironné de
sa voix fluette une charmante petite fille
de six ans qui s’était mise en demeure de
me réexpliquer le jeu des petits
chevaux : « Tu vois le principe ! »)
Nietzsche avait ironisé sur le premier
aspect du paradoxe, remarquant que si
nous avions admis que la flèche en vol
puisse être immobile, il n’y avait alors
pas la moindre raison d’estimer non
plus qu’elle ait jamais pu être décochée
par quiconque !…
Borges qui avait rassemblé une
collection des nombreux et parfois
insolites avatars du célèbre paradoxe7
s’était montré sceptique quant à la
réfutation du second aspect proposé par
Bergson dans ses « Données immédiates
de la conscience », laissant entendre que
le philosophe français avait
subrepticement introduit une seconde
tortue dans l’affaire à seule fin de
détourner l’attention du lecteur.
Mais, hormis l’humour de la
remarque, il restait douteux que Borges
ait pris la peine de lire attentivement
Bergson, lequel nous expliquait
pourtant avec une louable clarté que, si
l’intervalle qui séparait deux points était
divisible infiniment, le mouvement, lui,
entité « sui generis » ne l’était pas ; que si
effectivement le mouvement avait été
composé de parties comme celle de
l’intervalle lui-même, jamais
l’intervalle – perpétuellement résiduel
entre Achille et la tortue – n’aurait été
franchi. Mais la vérité était que chacun
des pas d’Achille constituait un acte
simple, indivisible, et qu’après un
nombre donné de ces actes, Achille
aurait dépassé la tortue ; que les Eléates
avaient volontairement, pour les besoins
de la cause, confondu les mesures
applicables à l’espace avec celles
applicables au temps, qu’ils s’étaient
crus autorisés à reconstituer le
mouvement total et indivisible
d’Achille, non plus avec des pas
d’Achille, mais avec des pas de tortue :
qu’à Achille poursuivant la tortue, ils
avaient substitué en réalité deux tortues
(!) réglées l’une sur l’autre, deux tortues
condamnées à faire le même genre de
pas ou d’actes simultanés de manière à
ne s’atteindre jamais.

Or moi, sur mon vélomoteur,


condamné à être sans cesse dépassé à
toute allure par des automobiles qui
n’avaient visiblement pas la plus petite
notion des subtilités éléatiques, et
remontant le long des berges à contre-
courant de ce fleuve à ma droite dont on
m’assurait qu’il n’était jamais le même,
et en dépit de la probable outrecuidance
qu’il pouvait y avoir à renchérir sur les
commentaires d’aussi illustres
prédécesseurs, j’étais démangé du désir
d’ajouter mon petit grain de sel, de faire
remarquer que si, de tout temps,
personne n’avait songé à contester qu’un
tigre soit plus féroce qu’un lapin, un
kilo de plume beaucoup plus
encombrant qu’un kilo de plomb,
personne n’avait sans doute jamais
hésité non plus quant à savoir si un
quidam quelconque (qui plus est un
athlète surentraîné de la mythologie
grecque) dépasserait aisément, à la
marche, n’importe quelle tortue (fût-elle
extraordinairement opiniâtre et gagne-
petit) pour peu, toutefois – et c’était ici,
à mon humble avis, que surgissait, en
réalité, le point le plus épineux du
problème – qu’elle veuille bien aller son
chemin dans la même direction et non
point se dissimuler prudemment sous les
grosses feuilles de rhubarbe du potager !
Ne pouvait-on estimer, en effet, que
l’idée saugrenue d’organiser une
rencontre sportive (qui puisse, d’une
part, sauvegarder les impératifs du fair-
play et, d’autre part, ne pas sombrer
pour des siècles dans la rancœur
spéculative !) entre un héros
mythologique ombrageux et une tortue
tatillonne n’avait pu naître que dans
l’esprit d’un intellectuel non seulement
pathétiquement snob mais, de surcroît,
n’ayant, hélas, probablement jamais
tenté d’élever une tortue dans son
enfance, ni fait l’expérience d’avoir à la
poursuivre dans le potager ?!
Cela dit, je devinais aussi que, forts de
toutes ces « brillantes » réfutations,
certains ne manqueraient pas de
contester l’utilité de perpétuer à travers
le temps une querelle aussi vaine.
Contestation dont il me paraissait
pourtant prudent de se garder, sous
peine d’être à jamais chassé du domaine
du merveilleux et des fables universelles,
là où il restera éternellement évident de
rencontrer des lapins ponctuels, des
chapeliers fous, des œufs pontifiants,
des animaux siégeant en tribunal, des
corbeaux vaniteux et des tortues
compétitives.
Et puisque je venais d’y faire allusion,
n’était-ce pas lui, Lewis Caroll, en bon
Anglais soucieux du « happy end », qui
avait, en fin de compte, proposé la seule
issue acceptable à ce défi embarrassant :
Achille, lassé de toutes ces
complications, s’assied
philosophiquement sur le dos de la
tortue et la laisse le mener là où bon lui
semble ?!…

Le paradoxe éléatique ne trouvait-il


pas, cependant, une illustration
imprévue, une sorte de preuve par
l’absurde, dans notre développement
forcené de la vitesse, cette vitesse que
nous perfectionnions sans cesse, au
point qu’il nous était presque possible,
aujourd’hui, d’envisager, sans rire ni
frémir, le légendaire don d’ubiquité ? Le
« Concorde » ne franchissait-il pas
l’Atlantique en trois heures et ne parlait-
on pas d’un engin qui bientôt le
franchirait en une seule ? Était-il donc
permis, à la vitesse où allaient certaines
choses, d’imaginer pour un futur très
proche une réelle instantanéité de nos
déplacements ? Les troublantes et
vertigineuses supputations des auteurs
de science-fiction en viendraient-elles à
se concrétiser dans un avenir immédiat ?
Or un soupçon me venait soudain : et
si les Eléates avaient tout simplement
anticipé sur le futur, et si, plutôt que le
mouvement, c’était cet avorton dégénéré
du temps, la vitesse, dont ils avaient
confusément cherché à démontrer
l’inanité ?
Quoiqu’il en soit, il subsistait une
chose que nous pouvions désormais
vérifier à chaque nouveau voyage : plus
nous mettions de moyens en œuvre
pour nous déplacer quasi-
mathématiquement d’un point à un
autre, plus d’étranges résistances
inattendues se créaient d’elles-mêmes :
difficultés progressivement et
subrepticement accrues, par exemple,
pour l’accès aux points de départ et
d’arrivée : encombrements routiers,
grèves du personnel, mauvaise humeur
des guichetiers, détournements
terroristes, distractions ou lectures
erronées des indications au moment
fatal des intersections d’autoroute, etc.
Comme si le réel – souple et fluctuant –
lorsque nous le bousculions trop
brutalement d’un côté, s’écartait et
fléchissait un moment (à sa manière
combative extrême-orientale8) pour
nous surprendre en resurgissant
inopinément d’un autre !
Mais il y avait mieux encore : n’en
venions-nous pas à segmenter le temps
en portions de plus en plus menues ?
Les vainqueurs des courses de vitesse
actuelles n’étaient-ils pas départagés aux
millièmes de seconde ? Comme si eux
aussi cherchaient à s’échapper (ce dont
on ne pouvait certes pas leur faire
grief…) dans l’infiniment petit !
Et que dire alors de cette étrange
sensation de « suspension » que nous
éprouvions, à plus de mille kilomètres à
l’heure, assis, sanglés, trompant notre
ennui ou notre anxiété comme nous le
pouvions en feuilletant des magazines
idiots, dans ces sortes de couloirs-salles
d’attente que sont les avions modernes –
immobilisés nous aussi, pour finir, dans
la flèche en vol !?
Un écrivain contemporain, grand
voyageur, n’avait-il pas mis le doigt sur
le point exact qui caractérisait notre
obstination toute dogmatique :

« J’étais une fois de plus irrité par la


fréquence des désagréments occasionnés
par les voyages en avion. Hormis le gain
de temps que permet ce moyen de
transport, je ne vois aucune raison valable
de l’utiliser quand on peut faire
autrement… Une fois de plus je me
promis de rester dorénavant sur terre,
promesse difficile à tenir à une époque où
les gens sont prêts à sacrifier leur bien-être
pour une abstraction telle que la vitesse.
Mon sentiment est que l’humanité a
inventé les notions de temps et de vitesse
pour mieux entretenir l’illusion que
l’existence peut être envisagée d’un point
de vue quantitatif9. »

Lorsque nous nous extirpions tant


bien que mal des emboîtements
inconfortables de nos avions-fusées, de
nos automobiles surbaissées et de nos
trains ultra-rapides, ne continuions-
nous pas de marcher à la même vitesse
et nos cœurs de battre
approximativement au même rythme que
ceux de nos lointains ancêtres10 ?
Quelque chose, pourtant, changeait
indubitablement : nous nous donnions,
en une seule même journée, la
possibilité d’accomplir une multitude
d’actions diverses dont il eût été
impensable d’envisager la simple
éventualité auparavant. Or, pouvions-
nous affirmer en retirer des satisfactions
plus profondes ?
Si nous voulions rester honnêtes –
sans nous laisser étourdir par l’excitation
inhérente à tout ce qui est neuf – nous
devions plutôt concéder que c’était le
contraire qui advenait ! Plus nous nous
efforcions de diminuer les résistances
matérielles, d’élargir devant nous le
champ des possibilités, plus nos vies
semblaient se rétrécir intimement,
insidieusement gagnées de l’intérieur par
une sorte d’angoisse larvée névrotique…
Plus nous circulions rapidement et
facilement d’un endroit à un autre,
moins nous éprouvions la joie de nous
déplacer ; plus étrange encore : à mesure
que nous tentions de faciliter nos
déplacements, cherchant à en résorber
les ultimes inconvénients, ces derniers
semblaient au contraire se multiplier
d’eux-mêmes, nous entraînant dans un
maelström d’agitation fiévreuse…
Le moment était peut-être venu, à vrai
dire, de nous poser sérieusement la
question : et si le temps gagné par
l’entremise de la vitesse était inutilisable
pour le bonheur ?

« …Quand il nous arrive de devoir


renoncer à la vitesse, par exemple de devoir
abandonner l’auto pour la marche, nous
sommes frappés de constater comme les
sensations, moins nombreuses, sont
redevenues par contre plus denses, plus
réelles, plus riches, et nous ne sommes
plus sûrs de n’avoir pas, tout compte fait,
gagné au change. Elles ont perdu en
quantité, mais elles ont repris une
dimension de plus. Elles nous sont moins
jetées aux yeux, comme poudre et
confetti, mais nous les tenons mieux. « Un
tien vaut, nous dit-on, mieux que deux tu
l’auras. » Or, les sensations multipliées par
la vitesse ne sont-elles pas de perpétuels
« tu l’auras » ou « tu pourrais l’avoir », que
nous ne tenons jamais ? Cela rejoint la
remarque que nous faisions un jour sur ces
vies recluses du couvent et de l’hôpital, ces
vies sans événements à ce qu’il semble,
mais où aussitôt les plus menus incidents
font figure d’événements, comme un petit
bruit dans le silence. Il y avait là un vide à
remplir, ici un plein à raréfier. Mais c’est la
même loi. Nous disposons sans doute
d’une somme d’intérêt à peu près
constante ; elle se répartit sur des objets
plus ou moins nombreux, mais elle n’est
pas modifiée pour autant. La nature
retrouve toujours son compte. (Le diable
aussi, dit-on.) »11

La triste évidence semblait bien être


que nous avions voulu piéger le temps
au moyen de notre ingénieux filet
conceptuel mais que celui-ci – fluide,
protéiforme, insaisissable – s’échappait
toujours, se glissant sans effort au travers
des mailles. Voulant alors resserrer
celles-ci nous nous y étions
emberlificotés nous-mêmes, ne faisant,
en tentant de nous désenmêler, que
compliquer les nœuds encore
davantage !…

Il n’était certes pas fortuit que ce fût


chez un bouquiniste des bords de Seine
que j’eus déniché ce livre, enfoui sous
une pile d’autres ouvrages obscurs –
manifestement laissé au rancart par les
hommes d’aujourd’hui, qui n’aiment
pas trop qu’on vienne leur parler le
simple langage du bon sens.
Ainsi que cet auteur tombé en
désuétude nous le rappelait d’ailleurs, il
y avait eu un temps, pas si lointain
(l’entre-deux-guerres), où nombre
d’écrivains avaient pointé du doigt les
aspects pernicieux de la présomption
moderne. Ces temps étaient révolus ;
non seulement il était aujourd’hui fort
malséant de l’oser – on vous imputait
immédiatement les intentions les plus
odieuses, comme celle de « cracher dans
la soupe » – mais encore vous étiez
fermement tenu à l’écart des
conversations sérieuses, lesquelles
paraissent avoir pour impératif
catégorique d’être résolument
optimistes ; on vous accusait souvent
aussi de sourdes menées réactionnaires,
de misanthropie congénitale ou
d’incurable sado-masochisme.
Cela dit, les choses n’en n’étaient
peut-être que mieux ainsi, car cet
ostracisme dont étaient frappés les
sceptiques et les incrédules au dogme du
futur triomphant, les obligeraient
vraisemblablement à se regrouper en
une sorte de grande confrérie anonyme
qui pourrait s’intituler, par exemple :
« Les Compagnons de l’inutile », ou
« Le Club des Amis du Temps Perdu ».
Une confrérie de doux illuminés
gentiment ridicules, inefficaces et
désuets, qui continueraient à prendre le
temps comme il se présente ou à vaquer
à leurs occupations en toute insouciance,
à cultiver des pratiques désormais
insolites telles que le vague à l’âme, la
flânerie, la lecture, ou encore l’art subtil
et tactique de la promenade solitaire et
sans but…
Dans ce livre (Le mythe du moderne)
obscur et oublié que j’avais déniché chez
un vieux revendeur de livres d’occasions
de ma connaissance (celui-là même qui,
alors que je voulais lui vendre un de mes
anciens livres scolaires qui ne l’intéressait
nullement et que je venais d’arguer du
fait que ce genre de bouquin pouvait
toujours servir à des autodidactes,
m’avait répondu : « Mais mon pauvre
Monsieur, les autodidactes c’est fini, y
en a plus ! Comment voulez-vous lire
dans un monde où il y a toujours
quelqu’un qui vous tire par la
manche ? »), l’auteur, Charles
Baudouin, résumait ainsi une anecdote
tirée d’un roman anglais :

« …étaient mis en présence, à un


moment donné, un Chinois dénommé
Abott, et un Américain du nom de
Beaven, qui commençaient à se lier
d’amitié.
Un jour, Abott avait apporté dans un
panier tout ce qu’il fallait pour
confectionner un ragoût à sa façon, et il se
montrait excellent cuisinier, ce qui ne
l’empêchait pas de deviser sur de grandes
questions avec Beaven juché sur le
tabouret. Le Chinois assurait que dans son
pays, on se contentait des choses telles
qu’elles sont, tandis que les yankees étaient
avides de changement. Et en effet à ce
mot, Beaven réagissait : il fallait bien qu’il
y ait du changement, disait-il en substance,
pour qu’il y ait progrès ; si on l’eût poussé,
il eût dit : du moment qu’il y avait
changement, il y avait progrès ; c’était une
manière de penser qui lui était congénitale.
Mais le Chinois levait les yeux et
souriait avec scepticisme. Lui, il n’était pas
loin de tenir tout ce qui se targuait d’être
progrès pour un changement assez
indifférent. Il résumait sa philosophie par
cette sentence : « Ce qu’on gagne d’un
côté on le perd de l’autre. » Et il
commentait :
« Il se peut qu’une douzaine de vies
soient sauvées aujourd’hui, en Michigan,
par les nouvelles inventions de la chirurgie.
Il y en a autant de perdues par l’invention
« de l’automobile. L’aviation permet aux
personnages importants d’expédier plus
rapidement leurs transactions.
« Mais elle fournit aussi un nouvel
engin de destruction.
Et les affaires n’en vont pas mieux. »

N’avions-nous pas déjà entendu des


pensées semblables non seulement en
lisant le Tao, mais aussi en écoutant
Emerson nous parler de la compensation.
Cela voulait peut-être dire que, malgré
l’antithèse du dialogue ci-dessus,
l’Américain, après tout, pouvait un jour
finir par penser comme le Chinois !… »
Ces considérations vélomotorisées
devaient être brutalement interrompues
par le surgissement, pour le coup
intempestif, d’un agent de la force de
l’ordre, qui me fit ranger sur le bas côté
et se mit en demeure de me commenter
le paradoxe de Zénon selon les vues de
la Préfecture de Police, m’expliquant la
présence non réglementaire des tortues
sur les voies rapides, me signalant sans
ménagement ma très faible cylindrée
(remarque désobligeante qui ne parvint
pas à m’humilier), pour finalement se
mettre à me dresser procès-verbal.
Comme, d’autre part, j’avais beau
loucher désespérément de tous côtés, je
n’entrevoyais aucune feuille de rhubarbe
géante, ni aucun interstice éléatique
providentiel où me soustraire à ladite
verbalisation, je ne trouvai rien de mieux
que de reprendre secrètement le fil de
mes songeries.
N’avais-je pas lu un jour que l’une des
plus antiques légendes de l’humanité
considérait la surface de cette vieille
planète comme la carapace usée d’une
gigantesque tortue mythologique ? Or
dans ce cas, songeais-je (tentant d’éviter
le regard du représentant de la loi de
peur qu’il ne lut mes pensées),
qu’avions-nous de mieux à faire, à
l’instar de l’Achille fataliste de Lewis
Caroll, que de nous installer le plus
commodément que nous le pourrions
(au creux de la partie la moins rugueuse,
disons…) sur le dos de cette grosse bête
et de la laisser nous mener où bon lui
semblait – à son ancestrale allure
somnolente ?…
Je dus toutefois réprimer le sourire
qui s’était esquissé sur mes lèvres à cette
évocation, car je crus déceler dans le
regard du représentant de l’ordre
l’amorce d’un soupçon concernant la
stabilité de mon équilibre mental12…
Le Troll

Étant parti au milieu de l’après-midi


(un peu à contrecœur mais soucieux de
secouer mon inertie naturelle), par un
temps mitigé entre soleil et nuages, pour
une randonnée dans la « montagne d’en
face », je montais par les sentiers
abrupts, le long des haies parmi les prés,
me hissant progressivement au-dessus
des grand arbres de la vallée jusqu’à la
hauteur du village qui, lui, demeurait
immobile, concentré sur sa pesanteur
sédentaire. J’enviais un peu sa
bienheureuse léthargie, cette sagesse
infuse dans laquelle il semblait
tranquillement reposer. Mais n’étais-je
pas un humain – mobile, inquiet – dont
la tâche était d’aller m’échiner par les
sentiers caillouteux pour connaître aussi
« l’en face » ?
C’est donc de la meilleure grâce
possible que je me conformais à cet
impératif catégorique. Par bonheur et
comme presque toujours, l’exercice
m’avait donné du cœur au ventre et je
me mis à grimper avec ardeur et entrain.
Parvenu à la hauteur même du village,
lequel, à la façon d’un chat à moitié
assoupi (qui surveille distraitement votre
vaine agitation) semblait de temps à
autre ouvrir un œil pour mesurer ma
progression, je pénétrai dans des
sapinières touffues où la terre du sentier
était devenue rose et où régnait l’odeur
entêtante de la résine. Après s’être frayé
un passage parmi d’énormes blocs de
rocher entassés, le chemin suivait
horizontalement le flanc de la
montagne.
À gauche, la muraille rocheuse ; à
droite, un précipice verdoyant.
Venaient ensuite de grands hêtres
formant voûte au-dessus du sol où, dans
un silence sépulcral, végétait une mousse
épaisse : crypte sylvestre dédiée aux
instances de la Sainte Chlorophylle…
Le chemin aboutissait ensuite à une
esplanade où reposait – insolite ! – un
tas de graviers, puis se poursuivait par
un sentier raide et embroussaillé.
Écartant les branchages et les ronces, je
progressais difficilement dans un tunnel
de ouate verte un peu oppressant où ne
filtraient plus que quelques minces rais
de lumière, sans autre bruit que celui de
mes pas foulant les feuilles mortes.
Tout être humain, ou du moins tout
citadin, ne finit-il pas par éprouver, au
cours d’une longue randonnée solitaire
en forêt, une vague inquiétude ?… car
l’étrangeté radicale du monde végétal et
minéral fait brèche à la longue dans
notre petite bulle mentale. Je
commençais donc à jeter
subrepticement des regards dans le
sous-bois ombreux et définitivement
silencieux qui m’environnait.
L’impression pouvait aussi être celle
d’avoir franchi par mégarde la frontière
d’un domaine sacré, interdit aux êtres
réflexifs où la moindre pensée
littéralement détonnait ; j’essayais
d’ailleurs de réfréner quelque peu mon
discours intérieur soudain incongru,
iconoclaste. Enfin, une seconde
appréhension, plus pragmatique celle-là,
venait s’ajouter à la première : celle de
m’égarer dans ce pays de ravins et d’être
pris par la nuit. Au sortir de ce boyau
végétal, je parvins cependant à une
clairière où s’érigeait – symbole de
l’altérité impondérable de ces parages –
un gros rocher moussu parfaitement
vert !
J’en étais donc là de mon itinéraire et
de mes vagues élucubrations lorsque
j’entendis à quelque distance des
aboiements réitérés. Je supputais
l’approche d’un autre randonneur
accompagné de son chien et regrettais de
ne pas m’être muni de mon habituel
bâton de promenade – tant il est vrai
que nous sommes de plus en plus
fréquemment, nous autres marcheurs,
confrontés aux désagréments de
rencontres canines pour le moins
hostiles.
Or en l’occurrence, l’animal se
rapprochait rapidement et redoublait ses
aboiements. Je ramassai par précaution
deux gros cailloux et attendis l’arrivée du
poursuivant. Quelle ne fut pas ma
surprise, après quelques minutes, de
voir surgir des fourrés un sympathique
et joyeux petit chien aux longues oreilles
pendantes, court sur pattes et battant
frénétiquement de la queue ! Après
s’être avancé, il marqua l’arrêt à deux
mètres de moi, me signifiant clairement
sa volonté de ne pas se laisser approcher.
Je retournai alors dans ma bouche une
vague formule d’accueil pour le maître
qui ne pouvait plus tarder. Après cinq
bonnes minutes de vaine attente, force
me fut de constater que l’animal assis,
qui m’observait attentivement, était seul.
J’eus beau m’interroger sur le petit
mystère d’une telle apparition en pleine
montagne, si loin de tout lieu habité
(m’avait-il suivi depuis la vallée, repéré
au cours d’une maraude ?…) et sur son
étrange comportement – à la fois amical
et distant – je ne pus trouver de réponse
satisfaisante.
Toujours est-il que les ombres
gagnantes marquant pour moi l’heure
du retour, je rebroussai chemin. À peine
eus-je indiqué mes intentions que
l’animal se lança en de longues et
fougueuses courses paraboliques dans le
sous-bois environnant. Courses dont les
trajectoires rejoignaient régulièrement –
quelques pas devant ou derrière moi – le
sentier où j’étais engagé ; je l’entendais,
lorsqu’il était dérobé à ma vue,
farfouiller éperdument sous les feuilles.
Son manège semblait consister à venir
vérifier ma présence pour repartir de
plus belle. Si je m’arrêtais, par contre, il
venait s’asseoir, toujours à deux mètres
de distance, attendant le signal du
départ.
À un certain moment, alors que je
l’observais à quelques soixante-dix
mètres au-dessus de moi dans une pente
abrupte tapissée de feuilles mortes, je le
vis user d’une technique de descente
tout à fait novatrice : s’arc-boutant sur
ses pattes arrières, se servant de ses pattes
avant comme de bâtons de ski, il glissait
sur son arrière-train comme sur une
luge, dévalant la pente tout schuss à une
vitesse surnaturelle !
Nous fîmes ainsi tout le chemin du
retour.
À l’un de nos arrêts, dans une clairière
entourée de grands arbres silencieux qui
semblaient méditer gravement dans
l’ombre du crépuscule – l’animal s’étant
immobilisé une fois de plus à distance et
me considérant avec vigilance de ses
yeux jaunes (dont je ne parvenais
toujours pas à déchiffrer l’expression :
entre curiosité, résolution et défiance) –
un soupçon me vint à l’esprit : ce petit
être robuste et plein de ressources qui
m’avait si inopinément rejoint, ne
détournait-il pas mon attention de
quelque secret dissimulé en ces lieux ?…
Quoi qu’il en fut, je redescendis ainsi
escorté jusqu’aux abords des champs.
À l’endroit exact où le sentier de
montagne se transformait en chemin
campagnard, l’animal – qui m’avait
encore devancé – s’assit un peu à l’écart
et, attendant que je passe au lieu de me
précéder de nouveau, resta immobile,
me regardant tranquillement m’éloigner.
À une centaine de mètres, m’arrêtant, je
me retournai et l’appelai : « Viens !
Viens donc ! » Il ne bougea pas d’un
pouce.
Dans la nuit maintenant établie, je
m’en fus donc vers les lumières du
village. Au moment de pénétrer dans la
ruelle qui allait me dérober à sa vue, je
me retournai : il avait disparu.
Le Robinson de la chambre en
liège

Car aucun homme ne vit


dans la réalité extérieure,
parmi les sels et les acides,
mais dans la chaude pièce
fantasmagorique de son
cerveau, aux fenêtres peintes
et aux murs historiés. »
R. L. Stevenson

Où sont les charmes et les


vertus que nous osons
concevoir dans l’enfance,
poursuivre adolescents, le
Paradis jamais atteint de
notre désespoir ?…
Lord Byron

Un certain jour du siècle dernier, au


sein d’une famille de la haute
bourgeoisie parisienne, parmi une
profusion d’objets et de bibelots et dans
un décor qui apparaîtrait presque
certainement aux yeux d’un observateur
d’aujourd’hui comme le comble du
ridicule, naissait un petit garçon chétif et
hypernerveux dont la sensibilité
exacerbée, quasi anormale, devait plus
d’une fois faire craindre pour sa vie. Cet
enfant, élevé au milieu d’un luxe raffiné,
décadent, souvent absurde, parmi une
société aux mœurs délibérément
affectées, pleine de principes désormais
inimaginables, se révéla être timoré et
peu enclin aux divertissements des
garçons de son âge. Surprotégé par son
environnement, il poussait comme une
fleur de serre, loin des péripéties et des
éventuelles turbulences de l’existence
commune. Eut-il jamais la permission
de s’aventurer jusqu’au fond du jardin
et d’y esquisser un semblant de cabane
au creux d’un buisson ?
Or, dans ce corps si faible, derrière ces
yeux voilés par le rêve, derrière l’attitude
nonchalante ou les caprices de l’enfant
gâté, se développait secrètement un
esprit d’une rigueur inusitée. Une
mémoire impitoyable au service d’un
don d’observation acéré. Un esprit de
fer dans un corps débile et sous les
dehors de l’amabilité la plus gracieuse.
Toujours souriant, d’une politesse
exquise (presqu’inhumaine), ce petit
garçon choyé par sa mère et sa grand-
mère – répondant avec tendresse à leur
amour et à leurs vœux – observait tout,
notait tout, se souvenait de tout, et –
secrètement – ne pardonnait rien ! Sous
la douceur chlorotique, sous l’asthénie
maladive, grandissait un justicier
clandestin (lequel s’ignorait encore en
tant que tel), un entomologiste de la
société papillonnante de son époque…
Aussi bien dans l’enfance que plus
tard dans le « monde », auquel il
appartiendra par la fatalité – naturelle,
en quelque sorte – de ses origines
sociales, aucun de ceux qui le côtoieront
n’échapperont à la sagacité de son
regard. Il louera les élégances mais
n’épargnera, en revanche, aucun des
sordides et ridicules aspects de la société
au sein de laquelle il évoluera. Le jeune
captif (à la fois de sa propre sensibilité
comme des manières et des rites
compassés qui constituent son monde)
aiguisera patiemment son arme
étincelante et libératrice. Pas un seul
parmi ceux qui l’approcheront dans les
salons ne se doutera du formidable
appareil enregistreur disposé derrière le
masque d’indolence et l’attitude affable
du personnage. Et pourtant, cet appareil
supra-sensible emmagasinera avec une
haute précision les moindres faits et
gestes de ceux qu’il affectera si souvent
de flatter, anticipera, derrière la hauteur,
la morgue, et tout l’esbroufe esthétique
de leurs poses « prestigieuses », les plus
dissimulées de leurs manigances
mesquines, les plus infâmes de leurs
calculs dérisoires – déployant ce
qu’André Maurois appelle « son génie
du soupçon ».
Beaucoup plus tard encore, le garçon
devenu homme rassis et s’étant
définitivement avisé de la destination
fatale de ce dispositif en lui-même, –
déposé principalement par la tradition
judaïque héritée de sa mère –
commencera, bien que saisi pour ce faire
d’une infinie tristesse, d’assumer ce rôle
de justicier, de contempteur, dont le
rôle lui est échu.
Irrémédiable, incurable mélancolie de
celui à qui incombe cette mission de
venger les injures à la simple humanité
et au naturel. Mélancolie dont la seule
consolation, dans les intermittences de
sa tâche, sera de jouir rétrospectivement
des aspects les plus riants de cette
existence que sa sensibilité exacerbée
l’aura toujours empêché de savourer
dans l’instant. Bonheur rétrospectif
dont il aménagera une fresque
prodigieuse et inoubliable, mais dont il
extraira, en revanche, une théorie
métaphysico-philosophique plutôt
douteuse13.
Car – nonobstant la thèse officielle au
sujet de laquelle ses commentateurs
glosent à l’infini, le fameux temps
retrouvé – on peut dégager de La
Recherche une leçon de philosophie
implicite, officieuse, autrement
stimulante et nécessaire : en effet, tout en
nous faisant accessoirement revivre,
comme par magie, les moindres
péripéties du quotidien et les menus
émois qui les accompagnent et les
rehaussent, ne nous montre-t-elle pas,
avec une pédagogie pleine de tact,
combien l’existence ordinaire peut
receler de joies potentielles, et cela, en
dépit de circonstances parfois
accablantes ?14.
Hormis les exigences éthiques et
esthétiques dont découle la brillante
satire sociale, s’il est une leçon
philosophique originale que l’on puisse
tirer de l’œuvre de Proust c’est bien, me
semble-t-il, celle-ci : comment être
heureux en prison ! Autrement dit :
comment la poésie et l’humour peuvent
transcender et animer la réalité la plus
confinée !
Car le petit Marcel fut toujours un
prisonnier : non seulement, il faut y
insister, de son conditionnement, de son
éducation et de la faiblesse du corps
souffreteux et allergique qui en était issu,
mais encore de sa propre sensibilité et
des manies qui y étaient afférentes. Plus
profondément encore, de cette
ambivalence jamais résolue entre ses
penchants pour le « monde » – qui
satisfaisaient son sens esthétique, sa
vanité d’homme parmi les hommes – et
son horreur de l’injustice et de la
médiocrité qui y fleurissent. Dilemme
de l’âme juive diasporique entre « désir
d’intégration » et désir de justice, d’une
part, et dilemme de l’âme artististique
entre besoin de plaire et authenticité
créatrice, d’autre part… Dilemmes dont
précisément Proust s’extirpe avec grâce
et qu’il transcende par son art suprême
de saisir et de goûter ce que lui-même,
dans un poème de jeunesse, avait
nommé « les minutes profondes ».
Ici encore, le grand médium littéraire
qu’est John Cowper Powys a vu juste :

« Le grand secret de Proust, le message


sacré que je recherche avec tant
d’obstination chez tout auteur, a
certainement affaire avec la petite
madeleine trempée dans une tasse de thé
ainsi qu’à deux ou trois autres
circonstances propices à ce genre de
révélations, jusqu’à celle qui culmine à la
fin du livre, mais la réalité – si stupéfiante
soit-elle – reste plutôt que le genre d’extase
décrite par Proust et que bien des gens,
comme il le reconnaît lui-même, ignorent,
et ignoreront toute leur vie, est une
sensation qui n’a rien à voir avec ce que
nous appelons la « beauté », ni avec ce que
nous appelons la « vérité », ni même avec
ce que nous appelons l’« amour ». C’est
une sensation, ou disons plutôt un
moment où nous sommes « ravis » au-delà
de toute expression par ce que
Worsdworth appelle le « plaisir inhérent à
l’existence même. »

Or donc, le prisonnier doré, celui


qu’André Hardellet désigne avec
admiration comme « l’athlète de la
chambre en liège »15, le petit Marcel
dont l’esprit trop fort, trop lucide, trop
vaste, excédait les capacités de son
enveloppe temporelle – laquelle craquait
de tous côtés sous la pression
cérébrale –, termina sa vie totalement
reclus, bourré de drogues
pharmaceutiques diverses, de somnifères
et de café à haute dose, écrivant couché
de guingois sur son lit, la nuit, jusqu’à
épuisement, sur d’étroits carnets qui
l’obligeaient à aller à la page
continuellement (collant des bouts de
papiers additifs dans tous les coins
disponibles), sacrifiant assez
prématurément et délibérément son
existence (il refusa jusqu’au bout de
consulter aucun médecin) à cette œuvre
de salubrité morale et mentale qu’était
son grand livre.

Dans Robinson Crusoé, nous pouvons


noter ce passage :

« Je mis donc la main à l’œuvre ; et je


ne puis m’empêcher de remarquer que la
raison est le principe et l’origine des
mathématiques ; aussi n’y a-t-il point
d’homme qui, à force de mesurer chaque
chose en particulier, et d’en juger selon les
règles de la raison, ne puisse avec le temps,
se rendre très habile dans un art
mécanique. Je n’avais manié de mes jours
aucun outil, et cependant, par mon travail,
par mon application, par mon industrie, je
trouvai à la fin qu’il n’y avait aucune des
choses qui me manquaient que je n’eusse
pu faire, si j’avais eu les outils propres
pour cela : sans outils même je fis
plusieurs ouvrages ; et avec le secours
d’une hache et d’un rabot seulement, je
vins à bout de quelques-uns, ce qui n’était
peut-être jamais arrivé auparavant ; mais
c’est aussi ce qui me coûta un travail
infini. Si, par exemple, je voulais avoir une
planche, je n’avais d’autre moyen que celui
de couper un arbre, le poser devant moi, le
tailler des deux côtés jusqu’à le rendre
suffisamment mince, et l’aplanir ensuite
avec mon rabot. Il est bien vrai que par
cette méthode je ne pouvais faire qu’une
planche d’un arbre entier ; mais à cela, non
plus qu’au temps et à la peine prodigieuse
que je mettais à le faire, il n’y a d’autre
remède que la patience. D’ailleurs, mon
temps ou mon travail était si peu précieux,
qu’autant valait-il que je l’employasse
d’une manière que de l’autre. »
(p. 90-91 – Éditions Lemerre, 1928)

Ne pouvons-nous discerner que ce


qui a fait l’immense succès de l’histoire
de Robinson Crusoé dans le monde
moderne, c’est qu’elle nous offre la
redécouverte, pas à pas, de la civilisation
et de ses bienfaits ? Nous nous
émerveillons de retrouver – par le
subterfuge de ce conte où un quidam
qui nous ressemble est jeté brutalement
dans la plus extrême sauvagerie (à ceci
près toutefois qu’une partie des
instruments de la civilisation lui est
conservée) – le cheminement progressif
et laborieux de l’ingéniosité technique et
de l’industrie humaine à travers les
siècles. Choses qu’à vrai dire, enfants
gâtés de la civilisation que nous sommes,
nous n’avons que trop tendance à
oublier.
Robinson Crusoé est une sorte de
poème que l’humanité civilisée a écrit à
sa propre gloire, une ode de
l’autosatisfaction technique.
Ce qui nous fascine encore dans ce
conte, c’est ce qui a rapport avec le
mythe primordial – plongeant ses
racines dans le passé de l’humanité ! –
de la cabane, de l’abri, de la sécurité
élémentaire. Robinson construit en
pleine sauvagerie l’abri idéal que nous
rêvons tous – enfants et adultes – de
nous construire contre le monde.
(Il est d’ailleurs à noter que la plupart
des solitaires, à la ville comme à la
campagne, plus facilement peut-être à la
campagne, finissent presque toujours
par se confectionner, au fil des jours,
une sorte d’antre privée où ils
séjournent de plus en plus longuement.)
Il y a donc dans Robinson Crusoé la
fascination pour ce vieux mythe – ce
mirage tenace – de l’individualisme
autarcique.
Nous nous enchantons littéralement
de voir Robinson perfectionner son
refuge et recréer, petit à petit, les
moindres sophistications du monde
civilisé ; surtout, il faut bien l’avouer, les
raffinements les plus subtils de ses
dispositions. N’oublions pas que
Robinson est Anglais et tente de
reconstituer l’aspect Cosy du Home ; le
Home anglais : modèle occidental du nid
douillet où nous pouvons en toute
sécurité nous livrer aux joies
incomparables du Cocooning…
À notre époque, si nous pensons à
Robinson Crusoé, il est difficile de ne
pas évoquer à sa suite Henry David
Thoreau et sa cabane de Walden16.
C’est d’ailleurs à travers un passage de
son récit que nous rejoignons un autre
des aspect fondamentaux du livre de
Daniel Defoe :
« Je m’en allai dans les bois parce que je
voulais vivre délibérément, faire face
seulement aux faits essentiels de la vie,
découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner,
afin de ne pas m’apercevoir, à l’heure de
ma mort, que je ne n’avais pas vécu. Je ne
voulais pas non plus apprendre à me
résigner à moins que cela ne fût
absolument nécessaire. Je désirais vivre
profondément, sucer toute la moelle de la
vie, vivre assez vigoureusement, à la façon
spartiate, pour mettre en déroute tout ce
qui n’était pas la vie, couper un large
andain, et tondre ras, acculer la vie dans un
coin et en avoir raison, jusqu’au bout, et si
elle se révélait mesquine, eh ! bien, alors
lui enlever toute sa mesquinerie foncière,
et avertir le monde entier qu’elle était
cela ; ou, si elle était sublime, l’apprendre
par l’expérience que j’en ferais et être
capable d’en rendre compte avec
exactitude dans l’entreprise qui suivrait.
Car la plupart des hommes, me semblait-
il, sont plongés dans une étrange
incertitude là-dessus, ne sachant si elle
vient du diable ou de Dieu, et ils ont un
peu vite conclu que le but de l’homme ici-
bas est de glorifier Dieu et de trouver en
lui leur bonheur à jamais. »

Nous nous souvenons alors qu’un


biographe de Proust nous révèle que le
livre favori du petit Marcel – qu’il
recommandait à tout un chacun – fut,
pour des années, et aussi surprenant que
cela puisse paraître, le Walden de
Thoreau ! Peut-on en effet imaginer
individus et destins plus disparates ? Ce
dernier est un gaillard qui a grandi dans
les bois un fusil de chasse à la main et
qui, dès son plus jeune âge, a appris à se
débrouiller seul en pleine sauvagerie
pour y construire plus tard sa cabane et
y vivre en ermite – survivant par lui-
même et écrivant son journal dans la
plus complète solitude, hormis quelques
rares rencontres avec des trappeurs ou
des Indiens… Une véritable incarnation
de Robinson ! Le premier, en
revanche – qui a grandi (?) dans les
salons et ne connaît de la nature que les
allées ratissées du Bois de Boulogne ou
ce qu’il pouvait apercevoir du tranquille
bocage normand depuis la portière du
chemin de fer ou de l’automobile –,
restera toujours incapable de faire la
moindre chose de ses propres mains :
déboucher une bouteille, faire chauffer
l’eau de ses infusions, ni même – s’il
faut en croire Jacques Rivière17 – ouvrir
une fenêtre ; en outre, il suffoque
aussitôt qu’il se retrouve dans un simple
jardin.
Cependant, ne sommes-nous pas tous
secrètement habités de désirs
impossibles et follement
compensatoires, lesquels nous
permettent de projeter nos vies sur les
plans fantasmatiques générés par notre
précieuse Illusion Vitale, notre
incontournable Bovarysme
ontologique ? Or, n’en déplaise cette
fois-ci à Jacques Rivière qui, tout en
faisant preuve d’une singulière
myopie18, touche pourtant le point
essentiel et nous met sur la voie, le petit
Marcel, comme tous les petits garçons
occidentaux, rêve de « crusoer » – ainsi
que le disent si magnifiquement les
Anglais – et ce rêve, il s’enthousiasme de
le rencontrer, lui, le reclus maladroit et
asthmatique, parfaitement réalisé chez
un autre.
Or, ainsi que nous avons pu le
constater dans le passage de Thoreau
cité plus haut, l’accent n’est point mis
sur la performance consistant à retracer
par soi-même le chemin de la
civilisation mais plus essentiellement sur
un désir de vie authentique ou, selon les
expressions mêmes de Thoreau : de
« sucer la moelle », « … mettre en
déroute tout ce qui n’était pas la vie »,
« …lui enlever toute mesquinerie », et
c’est alors que nous nous souvenons
d’un passage essentiel de La Recherche
qui fait curieusement écho à cette
profession de foi :

« La grandeur de l’art véritable, au


contraire de celui que M. de Norpois eût
appelé un jeu de dilettante, c’était de
retrouver, de ressaisir, de nous faire
connaître cette réalité loin de laquelle nous
vivons, de laquelle nous nous écartons de
plus en plus au fur et à mesure que prend
plus d’épaisseur et d’imperméabilité la
connaissance conventionnelle que nous lui
substituons, cette réalité que nous
risquerions fort de mourir sans l’avoir
connue, et qui est tout simplement notre
vie, la vraie vie, la vie enfin
découverte et éclaircie, la seule vie par
conséquent réellement vécue, cette vie
qui, en un sens, habite chez tous les
hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais
ils ne la voient pas, parce qu’ils ne
cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur
passé est encombré d’innombrables clichés
qui restent inutiles parce que l’intelligence
ne les a pas développés. »

En sorte qu’il nous est peut-être


permis de supposer que le petit
Marcel – empêché comme il l’était de
jamais imiter d’aussi héroïques
exemples – crusoa finalement à sa
mesure, faisant confectionner cette
première étrange cabane urbaine, toute
en liège, où Céleste Albaret dit qu’en y
entrant pour la première fois elle eut
l’impression d’entrer dans un bouchon ;
ce bouchon qui lui permît de se
naufrager et de flotter jusqu’à cette île
qu’en fait il élabora de toutes pièces et
où il s’intronisa lui-même Robinson :
son œuvre ! Une île-œuvre où Céleste la
bien-nommée survint tout aussi
providentiellement que Vendredi pour
le seconder. Une île-œuvre où Robinson
nous fait généreusement visiter sa
seconde cabane, son véritable abri : « la
chaude pièce fantasmagorique de son
cerveau » aux fenêtres et aux murs si
richement historiés (par les
innombrables clichés développés de la vie
enfin éclaircie !). Un abri qui, au fil du
temps, prit les proportions d’une
caverne platonique pour les reclus
névrotiques de l’existence – ceux qui,
désespérant de jamais vivre réellement
leur vie19, viendront longtemps encore
s’y réfugier pour admirer les
merveilleuses ombres projetées sur les
parois, les ombres fantasmagoriques du
Paradis jamais atteint de leur désespoir…
Portrait de l’artiste en vieux
songe

J’étais dans la Salle des pas perdus de la


Gare Saint-Lazare en train d’essayer de
caser dans mon sac à dos de la vaisselle
très fragile, de la porcelaine je crois…
J’avais en outre une valise à porter dans
laquelle je ne parvenais pas à rassembler
tous les vêtements qui, pour l’heure,
étaient éparpillés devant moi sur le sol.
Je devais rapporter la vaisselle à des gens
qui me l’avaient prêtée pour camper et
qui étaient charmants (ce qui accroissait
mon anxiété), mais il me fallait aussi
récupérer une chaussure que j’avais
oubliée au fond d’un trou dans un
terrain vague alors que le temps
menaçait de se mettre à la pluie. De
plus, il y avait mon deux-roues dont je
ne parvenais plus à me souvenir si je
l’avais bien attaché à un poteau et que je
devais aller rechercher loin en banlieue.
Je n’étais pas certain non plus d’y
retrouver le tendeur que j’avais eu
l’étourderie de laisser sur le porte-
bagages. Hélas, je n’en avais pas d’autre
pour fixer la valise à l’arrière. Tout cela
me donnait beaucoup de tracas et,
comme toujours, je commençais à
terriblement m’énerver – faisant des
gestes désordonnés et parlant tout seul –
en ficelant mes paquets ; tandis qu’en
même temps le sourire ironique de mon
père, m’observant dans mes démêlés
d’ordre pratique, flottait au-dessus de
moi comme une tutélaire présence
annihilante…
Cependant, une jeune femme moulée
dans un jean très serré venait me
proposer son aide tout en me
signifiant – après que je me sois évertué
de lui faire un résumé de la situation qui
ne fut pas trop à mon désavantage – que
tout cela n’avait pas la moindre valeur
intrinsèque (c’est l’expression qu’elle
employait !) et que la meilleure des
stratégies, dans l’existence, était de ne
pas chercher à résoudre les problèmes,
mais de les laisser dormir ! (Or, je me
sentais piégé au cœur d’un cercle vicieux
car, précisément inhibé par la léthargie
des rêves, il me semblait insurmontable
de lui expliquer que toute cette situation
prenait déjà place à l’intérieur du
sommeil !…) C’est alors que l’inconnue
proposait une partie d’échecs à la
pendule, ce dont elle paraissait faire
dépendre une éventuelle relation plus
suivie ! Aussi – tous deux installés de
part et d’autre de l’échiquier sur le fatras
de mes affaires… – la partie
commençait et je ne parvenais
nullement à me concentrer en face de ce
corps abandonné sur mes ballots et dont
les formes suggéraient des exercices
nettement moins rigoureux qu’une
stressante partie d’échecs en blitz !…
Or, bien entendu, cherchant à
impressionner la belle inconnue, je ne
réussissais qu’à m’embrouiller un peu
plus dans des combinaisons
filandreuses, dramatiquement
inopérantes ! Elle, en revanche, tel un
superbe sphinx omniscient me
considérant en silence, jouait ses coups
en regardant à peine l’échiquier et sans la
moindre hésitation, dans un style fluide
étrangement efficace où ne se laissait
entrevoir la moindre brèche. Je
recommençais donc à m’énerver de plus
belle, d’autant que je ne parvenais pas
non plus à oublier le reste des tâches qui
m’incombaient. Cependant, on pouvait
entendre une pluie diluvienne marteler
la verrière de la gare…
J’en étais là de cette aporie onirique –
à vrai dire récurrente dans ma riche
existence nocturne – quand je sentis la
tête du chat faire pression contre ma
jambe droite. Me baissant pour le
caresser, c’est à l’instant même où ma
main touchait sa fourrure que je fus,
comme par magie, inespérément dégagé
à la fois de mes précédentes mystérieuses
obligations, de la partie d’échecs mal
engagée et du désir lancinant pour la
lascive déesse échiquéenne.
Comme il arrive dans les rêves, je
n’étais pas autrement étonné de ce
renversement de situation et je suivais
philosophiquement mon sauveur félin
qui se dirigeait à sa nonchalante allure
spécifique vers le bout d’un des quais
déserts. À cet endroit – et c’est la
dernière image que je conserve de ce
rêve qui ensuite se brouilla pour se
confondre avec les premiers
raisonnements logiques qui précèdent le
réveil –, nous étions assis côte à côte sur
un chariot à bagages (ironie des
songes…) et nous restions à contempler
la pluie rebondir sur le ballast de la voie
ferrée. Une fine vapeur ternissait
délicatement le poli des deux rails
parallèles qui, un peu plus loin, sous le
tunnel du pont de l’Europe et comme
dans une grotte enchantée, brillaient
doucement à la lueur d’une série de
lampes bleuâtres…
Le chat était très calme, j’avais cessé de
me tourmenter.
1 « Panthéisme : mot inventé en 1705 par le
philosophe anglais John Toland pour désigner la
Philosophie de Spinoza. Système qui considère
Dieu comme l’âme du monde, et le monde
comme le corps de la divinité. Panthéisme
cosmologique : considérer l’univers et Dieu
comme étant identiquement le même être. »
Littré.
2 Denise Levertov.
3 Ainsi qu’on peut le constater, je me suis finalement
enhardi à le faire. J’ai cru remarquer, au cours des
années, que ce sont souvent de ces fantasmes
instantanés et d’apparence échevelée que naissent
(si l’on prend la peine de les développer et si l’on
peut capter une oreille indulgente – ce qui est de
loin le plus difficile !) certaines de nos
perspectives personnelles les plus stimulantes…
4 « Maintenant que nous sommes suffisamment
éclairés, demande Musil, que voyons-nous ? »
5 « Une théorie philosophique du monde ressemble
au monde comme une sphère – sur laquelle on
tracerait seulement les degrés de longitude et de
latitude – ressemblerait à la terre. La
métaphysique a cela d’admirable qu’elle ôte au
monde tout ce qu’il a et qu’elle lui donne ce
qu’il n’avait pas, travail merveilleux sans doute,
et jeu plus beau, plus illustre incomparablement
que les dames et que les échecs, mais, à tout
prendre, de même nature. Le monde pensé se
réduit à des lignes géométriques dont
l’arrangement amuse. Un système comme celui
de Kant ou de Hegel ne diffère pas
essentiellement de ces réussites par lesquelles les
femmes trompent, avec des cartes, l’ennui de
vivre. » Anatole France, Le Jardin d’Épicure,
p. 93, 94. éd. Calmann – Lévy, Paris 1921.
6 Apologie de Raymond Sebond, Livre II
Chapitre XII, p. 429 et 430, éd. de la Pléiade.
7 Parmi tous les autres, celui du philosophe
américain illustre le mieux notre propos :
« William James (Some problems of
Philosophy, 1911, p.182) nie que quatorze
minutes puissent s’écouler, parce qu’il est
nécessaire que sept minutes se soient écoulées
auparavant, et avant sept, trois minutes et demie,
et avant trois et demie, une minute trois quarts et
ainsi de suite jusqu’à la fin, l’invisible fin, à
travers de minces labyrinthes de temps. »
Jorge-Luis Borges, Avatars de la tortue,
Enquêtes, p. 160, éd. Gallimard.
(7 bis) Le plus concis et sans doute le plus
merveilleux étant celui du philosophe chinois :
« Raccourcis chaque jour un bâton de moitié et
tu n’en verras jamais la fin » !
8 Si l’Occident a réussi, dans une certaine mesure, à
domestiquer le réel sur le plan physique, il paraît
indéniable que, sur le plan métaphysique, les
civilisations indiennes et chinoises en ont perçu
l’essence avec infiniment plus de justesse et de
précision. Il en découle chez les Asiatiques une
sagacité stratégique vis-à-vis de l’existence qui
nous échappe entièrement – même lorsque nous
nous y essayons. Voici comment Lin Yutang
résume la pensée taoïste :

« Il y a la sagesse de l’insensé
Il y a la grâce de celui qui est lent
La subtilité de la stupidité
L’avantage d’une position basse. »
9 Paul Bowles, Autobiographie, p. 225.
10 On pourrait parfois se demander si ce n’est pas
précisément la croissante disproportion des
vitesses naturelles et artificielles qui génèrent
l’étonnante recrudescence (s’il faut en croire les
médecins) des maladies cardio-vasculaires dans le
monde actuel.
11 Charles Baudouin, Le mythe du Moderne,
p. 154. Celui-ci poursuit plus loin, citant au
début ces vers remarquables d’un poète inconnu,
lesquels auraient pu servir d’exergue à cet essai :

« Ah ! leur raison, triste machine délabrée,


« Torturant l’arbre afin d’avoir plus tôt son fruit,
« Creusant des trous dans l’étendue et la durée,
« Pour les boucher avec les cendres de l’ennui ! »
Armand Godoy (Bréviaire) »

Le premier homme s’était seulement emparé du


fruit de l’arbre, et ç’avait été, nous dit-on, le
péché. L’homme moderne « torture l’arbre afin
d’avoir plus tôt son fruit », ce qui est plutôt le
vice, car c’est contre nature. Il pèche par
impatience ; il tue la poule aux œufs d’or.
C’est torturer l’arbre que de nous surmener,
comme le rythme de la vie moderne nous oblige
presque inévitablement à le faire, que de nous fier
aux trous d’air de la vitesse, que de gagner du
temps, selon notre expression. Et ce temps gagné,
qu’en faisons-nous ? Nous ne savons rien de
mieux que de le perdre. Nous renversons Proust :
À la recherche de la perte du temps gagné. Nous
inventons les distractions les plus niaises pour en
venir à bout. Mais nous n’en venons pas à bout :
reste l’ennui et son goût de cendre. Il y a peut-
être mieux à faire, mais il faut tout reprendre dès
l’origine, écouter la sagesse de l’arbre, conformer
notre rythme à celui de la floraison et de la
maturité. »
12 Je résiste difficilement au plaisir de citer tout au
long cette page de Thomas de Quincey qui offre
une parfaite conclusion naturelle à ce texte,
lequel, je m’en avise d’ailleurs, n’a sans doute été
que le prétexte de cette magistrale citation : « Les
modes de locomotion modernes ne sauraient se
comparer au vieux système des malles-poste en
grandeur et en puissance. Ils se targuent bien
d’être plus rapides, mais ce n’est pas là un
phénomène dont on puisse être conscient, c’est
tout au plus un fait de notre savoir inanimé, basé
sur le témoignage d’autrui (un quidam
quelconque prétendant que nous avons parcouru
cinquante milles en une heure, alors que nous
sommes loin de l’éprouver comme une
expérience personnelle) ou fondé sur un résultat
(comme le fait de nous trouver à York quatre
heures après avoir quitté Londres). Or, si l’on fait
abstraction de ce témoignage et de ce résultat, je
suis quant à moi, en de telles circonstances, fort
peu conscient de l’allure. Mais, juchés sur
l’ancienne malle-poste, nous n’avions pas besoin
d’une preuve extérieure à nous-mêmes pour juger
de notre vitesse. La devise du système était : Non
magna loquimur, comme dans les chemins de
fer, mais aussi : vivimus. Oui, magna vivimus.
Nous ne faisions point étalage en paroles de nos
grandeurs, nous les réalisions en actes, nous les
vivions. L’expérience vitale du plaisir éprouvé par
les sensibilités animales ne laissait subsister aucun
doute sur notre vitesse : nous l’entendions, nous
la voyions, nous la ressentions comme un
frémissement ; et cette vitesse n’était point le
produit de mécanismes aveugles et insensibles,
incapables d’aucune sympathie, elle s’incarnait
dans les prunelles enflammées de la plus noble
des bêtes, dans les naseaux dilatés, dans ses
muscles secoués de spasmes, dans ses sabots au
bruit de tonnerre. La sensibilité du cheval, révélée
par la lueur démente de ses yeux, était peut-être
la dernière vibration d’un tel mouvement. Mais
le chaînon intermédiaire qui les reliait, et par
lequel la tempête de la bataille gagnait la prunelle
du cheval, c’était le cœur de l’homme avec ses
frémissements électriques, le cœur de l’homme
qui s’embrasait dans l’extase ardente de la lutte,
pour propager ensuite ses propres tumultes, par
des cris et des gestes contagieux, dans le cœur de
son serviteur le cheval. Mais aujourd’hui, dans le
nouveau mode de locomotion, des tuyaux et
chaudières de fer séparent le cœur de l’homme
des ministres du mouvement. Le cycle
galvanique est rompu à jamais ; la nature de
l’homme ne se projette plus en avant à travers la
sensibilité électrique du cheval ; les organes
intermédiaires ont disparu, qui mettaient en
communication le cheval et son maître, et d’où
résultaient tant d’aspects sublimes aux hasards des
brumes dissipatrices, des feux révélateurs, des
foules jeteuses d’émoi, des nocturnes solitudes
inspiratrices de crainte. C’est par un procédé
culinaire que des nouvelles capables de
bouleverser toutes les nations voyagent
désormais ; et la trompette qui, jadis, proclamait
de loin la malle laurée, si bouleversante au cœur
de ceux qui l’entendaient rugir dans le vent et
s’annoncer dans les ténèbres à chaque village, à
chaque demeure isolée de la route, a cédé la place
pour toujours aux glouglous de marmite de la
chaudière. » (La Malle Poste Anglaise, p. 270
et 271, éd. Gallimard)
13 Plutôt douteuse, oui, en dépit de tous les
proustiens confits en dévotion qui vont répétant
que la philosophie de Proust dépasse celle de son
inspirateur sur ce plan : Bergson. Or il me
semble que quiconque aura pris la peine de lire
sérieusement Bergson ne pourra cautionner cette
appréciation. Non seulement Bergson s’élève à
des perspectives infiniment plus variées et
grandioses que Proust au niveau philosophique,
mais encore il ne lui cède en rien au niveau du
style littéraire.
14 Dans un livre assez célèbre dans son pays, Josef
Czapski, un résistant polonais rescapé des camps
nazis, raconte comment il a précisément réussi à
remonter le moral de ses codétenus, pendant des
mois, en leur lisant des passages de La
Recherche.
15 Il semble qu’André Hardellet emploie le mot
dans son acception étymologique ancienne,
laquelle signifie en grec : lutteur.
16 Henry David Thoreau est ce jeune garçon
américain qui habitait à Concord
(Massachussetts) et qui décida un jour de tenter
l’expérience d’aller vivre entièrement seul et en
complète autarcie dans les bois, construisant sa
cabane lui-même, cultivant son potager, chassant
et péchant pour survivre. Il y parvint fort bien et
nous raconte cette expérience dans un livre qui
s’intitule Walden – du nom de l’étang auprès
duquel il avait établi sa cabane.
17 « Proust est mort de la même inexpérience qui lui
a permis d’écrire son œuvre. Il est mort d’être
étranger au monde et de n’avoir pas su changer
des conditions de vie qui pour lui avaient été
destructrices. Il est mort de ne pas savoir allumer
un feu, comment on ouvre une fenêtre ».
Jacques Rivière, cité par Walter Benjamin dans
son essai sur Proust.
18 « Le moment où l’enfant réfléchit sur ses
sensations, refuse certaines pour pouvoir utiliser
les autres, ne vient pas pour lui. Aucun effort
d’ajustement ni d’économie ; il ne se prépare à
aucun moment à vaincre la nature ; le Robinson
ne fait pas son apparition en lui. Dans l’épaisse
forêt de ses jours et de ses nuits il ne taille aucune
planche ni ne cherche à se construire aucune
maison. Il restera pauvre d’abri jusqu’à son
dernier jour, jusqu’à ce lit de fer dans cet
appartement meublé où il mourra, face encore à
ses sensations. » Ibidem.
19 « Proust est pénétré de cette vérité que les vrais
drames de l’existence qui nous est destinée, nous
n’avons pas le temps de les vivre. C’est cela qui
nous fait vieillir. Rien d’autre. Les rides et les plis
du visage sont les enregistrements des grandes
passions, des vices, des savoirs qui se sont
exprimés en nous – mais nous, les maîtres, nous
étions absents. » Walter Benjamin.

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